Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Au nord du Quercy, sur un causse où poussent des chênes nains, des cailloux blancs et des truffes noires, se trouve une jolie ville médiévale : Martel. Selon certaines sources, c’est en ce lieu qu’Abd el-Rahman aurait été tué, son armée exterminée ; et l’hôtel de ville aurait été édifié à l’endroit même où le combat se serait déroulé. D’où le nom de la ville. Quoi qu’il en fût, Charles Martel, qui n’était sûrement pas un tendre, ni un vertueux, mérite amplement notre gratitude.
Mazarinades
On chantait cette mazarinade dans les rues de Paris, pendant la Fronde, elle visait le cardinal italien qui s’était emparé du pouvoir sur le royaume de France en capturant le cœur, et peut-être le corps, de la régente Anne d’Autriche. On sait qu’il piochait dans les caisses, trichait au jeu, casait sa parentèle sans la moindre vergogne et tremblait comme une feuille au bruit d’une mousquetade. La Fronde embrasa le pays et accula Mazarin à l’exil. Puis elle se divisa, s’essouffla, se délita et le même Mazarin rentra à Paris sous les bravi populaires. Il a gouverné la France jusqu’à sa mort.
Peu importent les présupposés de cette Fronde pagailleuse et verbeuse, les incuries de ses acteurs, parlementaires puis princes : la mazarinade, qui en une nuit surgit des pavés de Paris comme un potiron sur un potager et régala le peuple, est une constante du tempérament français. Les « Guignols de l’info » et les chansonniers du théâtre des Deux-Ânes pérennisent une double pente à l’insoumission et à la dérision qui vise l’autorité établie, sous quelque défroque qu’elle s’affuble. Civile ou militaire, religieuse ou profane, tyrannique ou démocratique. La tradition du pamphlet — de Chateaubriand à Hallier en passant par Darien, Rochefort, Proudhon, Bloy, Sorel, Bernanos et cent autres — reflète une allergie au pouvoir qui tantôt paralyse nos politiques, tantôt les incite à la répression. Au fond, les Français n’ont jamais cru tout à fait à la légitimité d’un pouvoir politique, économique ou spirituel. Jamais, même aux époques où Dieu était censé cautionner le Prince. Monarchistes ou républicains, conservateurs ou progressistes, ils prennent toujours le parti de Guignol contre le gendarme, de Lupin contre Ganimard, de Thierry Le Luron ou de Coluche contre leurs cibles. Parce que le gendarme exige l’observance d’une loi illégitime par essence et injuste dans ses effets. Guignol les venge de tous les Mazarin qui les volent, les humilient et les matraquent. Rire des puissants et des sommités est une thérapie, les narguer un impératif moral catégorique. Moral et esthétique ; on y met de la coquetterie et, pour plaire aux duchesses dans le salon le plus gourmé, il faut dégainer sa mazarinade. Quitte à se laisser piéger, dans le même temps, sur l’autre versant du tempérament français : le goût du césarisme. Un chef bien viril, qui saura juguler l’arrogance des Grands, nos compatriotes en redemandent. Mais à peine l’ont-ils hissé sur un trône, ils mobilisent toutes les ressources de l’esprit pour le ridiculiser. Une ironie vipérine supplante l’humour bonasse et bidasse — et fusent de partout les mazarinades. À mots couverts quand Louis XI, Richelieu ou Bonaparte froncent les sourcils, mais ils n’y échappent pas. C’est notre fond d’anarchisme, il se réveille au moindre symptôme de suffisance de l’autorité. J’ai beau savoir qu’il faut des gouvernants, et des rituels pour symboliser leur éminence, une rage me prend dès qu’un cortège officiel m’oblige à piétiner à un carrefour. De quel droit ? me dis-je. Le droit qu’« ils » s’arrogent indûment avec leurs motards, leurs gyrophares et leurs sirènes. Ce droit, mes tripes le récusent, même si j’ai voté pour le type qui passe dans sa Safrane aux vitres teintées. Que la fatalité du pouvoir procède d’une pulsion malsaine, d’autres que les Français s’en sont aperçus. « Tout pouvoir repose sur une croyance », a écrit Valéry. Nous sommes sûrement pénétrés de cette croyance puisque, après chaque Fronde, la France se dote d’un pouvoir plus musclé que le précédent. Mais dans aucun autre pays la récusation de l’Ordre n’est aussi invétérée, aussi quotidienne, et ne mobilise aussi spontanément notre causticité. Dans aucun autre pays non plus n’existe une classe de philo où pendant un an, à l’âge des points d’interrogation, on incite les futurs bacheliers à prendre du recul pour mettre en cause les axiomes du sens commun. Donc les fondements de l’autorité. Pour autant, la gymnastique de l’esprit critique n’a pas débuté avec le lycée. Ni avec les conflits de légitimité issus de la Révolution. C’est depuis toujours qu’on éprouve le besoin de siffler la comédie des Importants, il s’agit d’un réflexe du corps social, un antidote qu’il s’administre en permanence, comme s’il craignait de succomber à la pathologie de la soumission. Crainte du reste justifiée : au pays des mazarinades les plus insolentes du Canard enchaîné et de Charlie Hebdo, des écrivains notoires ont rivalisé de basse servilité pour encenser Staline, Hitler ou leurs épigones. Souvent même, le contempteur de l’Ordre a viré au thuriféraire d’un quelconque Néron. Ce paradoxe éclaire l’histoire littéraire d’un pays où les plumes désirent toujours régler un compte. Il trahit surtout l’ambiguïté de notre anarchisme. On l’a dans les veines, je le confesse dix fois par jour, aux dépens de la moindre autorité galonnée ou certifiée conforme, et il me plaît que la France soit le havre des dissidences. Vive les mazarinades et à bas les larbinages ! Mais sachons que le retour de Mazarin était inéluctable, et reconnaissons qu’il fut profitable.
Mérovée
On sait qu’il a existé, on présume qu’il fut le deuxième roi des Francs Saliens et qu’il les commanda sous les ordres d’Aétius aux champs Catalauniques, la bataille victorieuse contre Attila. Auquel cas il a un titre non négligeable à notre gratitude : le « Fléau » a décampé durablement. Auparavant sainte Geneviève avait animé la résistance au même Attila. Furent-ils tout à fait contemporains ? Geneviève a eu affaire aussi à son fils Childéric Ier, le père de Clovis. Quoi qu’il en fût, Mérovée (Mérovic) a fondé — fût-ce par le truchement du mythe — la dynastie des Mérovingiens, ce qui permit au royaume franc de s’enraciner au nord de la Gaule alors que l’Empire romain prenait l’eau. Pour le reste, on baigne dans la légende. Était-il parent avec Clodion le Chevelu ? Sa mère enceinte fut-elle séduite par un animal fabuleux surgi de l’océan où elle se baignait ? Enceinte une deuxième fois, les sangs se seraient mélangés et Mérovée aurait hérité des pouvoirs surnaturels prêtés aux rois mérovingiens. On ne peut pas dire que, à l’exception de Clovis et de Dagobert, ils en aient fait le meilleur usage. N’importe. Mérovée sculpte un corps de guerrier héroïque à nos origines fantasmées, au même titre que Vercingétorix. C’est le temps d’avant Clovis — le temps des mythes brodés par Grégoire de Tours, ultérieurement. Rien n’est joué, Rome n’est plus dans Rome, le christianisme avance ses pions depuis saint Martin mais là-haut, du côté de Tournai, on ne sait pas forcément de quoi il retourne. Des dieux, on en a des brassées, on en invente d’autres. Mérovée émerge du désordre inouï du Ve siècle comme un soleil encore pâle perce la brume du matin ; du moins c’est ainsi qu’il me plaît de l’imaginer. Blond, moustachu, barbu, bien gaulé, farouche, fruste nécessairement, le cerveau embué de religiosité floue.