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Dictionnaire amoureux de la France

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:

Le terroir et la littérature ont toujours fait bon ménage. Diverse et belle, la France n'en finira jamais d'inspirer les écrivains. Avec ce Dictionnaire amoureux, Denis Tillinac nous offre le plus beau des miroirs car l'image ici réfléchie est tout simplement celle de notre histoire.
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Cette fascination demeure. J’aime me balader à Aubagne ou à Calvi, heureux de voir des képis blancs sur des nuques bien rasées. J’en ai croisé en Guyane où ils protégeaient Kourou tout en construisant des routes et en s’improvisant maîtres d’école. Je les ai vus à l’œuvre en Afrique et ailleurs : partout ils sont respectés. Ils montent au feu avec le même flegme impavide qu’ils affichent en tapant le carton au mess. Les officiers américains ou anglais en conviennent unanimement : au sol, un Légionnaire est le meilleur guerrier du monde. Le plus discipliné, le plus intrépide. C’était déjà vrai quand Louis-Philippe créa la Légion étrangère, ou du moins après qu’il l’eut réformée.

Lorsque la tempête de 1999 a déraciné tant d’arbres autour de mon village, les autorités ont envoyé des Légionnaires aux fins de dégager les chemins forestiers et les lignes électriques. Ils ont abattu en quinze jours une besogne qui, entreprise par des fonctionnaires, aurait pris des mois. Et, s’ils avaient campé quinze jours de plus, ils auraient repeuplé la contrée car les filles, aujourd’hui autant que jadis, ont du mal à leur résister. Comme moi elles sont captives d’une légende qui exotise notre mythologie guerrière, et la poétise aussi. Sait-on du reste que de nombreux Légionnaires ont écrit des poèmes ? J’ai lu un recueil ; on dirait que les auteurs renvoient à Édith Piaf, en guise d’hommage, la sentimentalité poignante de sa chanson. C’est de la belle poésie qui vise le cœur et atteint sa cible. On devrait la faire étudier en Sorbonne, ça inciterait peut-être les chimériques en panne d’idéal à intégrer la Légion comme l’ont fait en leur temps Cendrars, Koestler, Jünger ou Nougaro.

Lettres de mon moulin (Les)

Autour d’un moulin à vent habité par un hibou, Alphonse Daudet a déployé une Provence de fantaisie et l’a offerte aux enfants des écoles. Elle ensoleille leur imagination depuis le Second Empire, et celle de leurs parents en prime. Ce pays fleuri et embaumé des Lettres de mon moulin où même les choses ont une âme, et une âme accordée à celle grave et naïve des enfants, je l’ai rêvé, je m’y suis installé avec Daudet, bien avant de le connaître. J’ouvrais la porte, des lapins aux derrières blancs détalaient, le vieil hibou restait à l’étage. Ainsi ai-je acquis une manière de citoyenneté poétique en lisant ceci :

« C’est de là que je vous écrit, ma porte grande ouverte, au bon soleil.

« Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu’au bas de la côte. À l’horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines… Pas de bruit… À peine de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route… Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière.

Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette votre Paris bruyant et noir ? »

Justement, j’endurais à Paris une condition d’écolier que j’eusse souhaité plus buissonnière. Les pavés, les murs, les toits, le ciel, tout était d’un gris de cendre froide, et les colles du dimanche aggravaient le sentiment de réclusion. Comment ne pas convoiter ce pays de cocagne à même la nature sauvage, où les papes montés sur mules dégustent benoîtement du châteauneuf et où les sous-préfets négligent leur devoir d’État pour commettre des vers à l’ombre des micocouliers. Existait-il pour de vrai ? J’avais tellement envie de le croire, pour assigner à mes fringales de liberté un cap repérable sur les cartes Michelin. J’y suis allé en stop, à l’adolescence, et ce fut un enchantement. Le concert des cigales m’enivrait, les couleurs me ravissaient — le vert des herbages, le blanc de la caillasse, le mauve embrumé des montagnes, le noir des cyprès. Les mas, les troupeaux, les villages m’inspiraient la tendresse que Daudet consent à ses personnages et à leurs décors. Tendresse rime avec tristesse dans ses histoires d’Arlésienne ou de rémouleuse volages : le bonheur est là, à portée de regard, mais la tragédie n’est jamais loin. Grâce au ciel, il y a aussi de la comédie, jusqu’aux portes de l’enfer : à preuve le témoignage farfelu du « curé de Cucugnan », qui en revient, et les cuites à l’élixir du Révérend Père Gaucher, absoutes par l’oraison de ses frères. Naïf dans sa rusticité, un catholicisme de santons orchestre le bal des saisons avec ses processions de pénitents ; un théologien n’y retrouverait pas son compte d’orthodoxie. Moi j’y trouvais mon compte d’exotisme. Je suis revenu maintes fois baguenauder autour du moulin et je puis l’attester : la Provence de Daudet existe bel et bien, dans un périmètre approximatif circonscrit par la Camargue, la Crau, les Alpilles et le Rhône. Je la rêve en connaissance de cause et je l’aime toujours, c’est un canton du paradis à la française. Paradis perdu : comme beaucoup d’écrivains de la seconde moitié du XIXe siècle, Daudet a idéalisé son terroir depuis ses exils parisiens. Mais son bucolisme, son pastoralisme échappent aux nostalgies ordinaires par un enchâssement du merveilleux dans le réalisme. Ça tient à sa façon de raconter, comme un vieux à un enfant, comme un initié du cru à un profane de la ville, avec une familiarité qui fait du lecteur son complice. Le panthéisme de Giono, la malice de Pagnol ont colorié différemment mes songes provençaux, en relais de Van Gogh, de Cézanne, des peintres depuis Henry d’Arles jusqu’à Ambrogliani en passant par Dunoyer de Segonzac et Seyssand. Sans compter ceux de la Riviera (voir : Riviera). La Provence de Mistral — à qui Daudet rend un bel hommage dans les Lettres sous forme d’un pélerinage à Maillane —, la Provence des félibriges est respectable sans doute, mais un peu trop régionalisante pour mon goût. Trop patoisante, trop érudite ; je m’y sens en terre presque étrangère. Daudet va droit au but : les champs d’oliviers, la symphonie des cigales, les senteurs de la lavande et du romarin, l’envol d’un courlis, le velours des bruyères. La Provence qu’il fait comparaître sous le soleil n’a rien d’ésotérique ; c’est la mienne et celle de qui la désire, les Lettres donnent les mots de passe. C’est depuis Fontvielle que s’organise ma géographie provençale intime, et tant pis si l’on a apprété le moulin à l’usage des touristes, il reste irrécusable. Une émotion me surprend, elle m’accompagne sur cette départementale 17 qui traverse le Paradou puis Maussane pour rejoindre les Baux et Saint-Rémy, ou bien Eyguières ou je cherche « la maison basse a volets gris avec un jardinet derrière », accolée à un couvent. Enfant j’avais les larmes aux yeux en lisant cette histoire d’amour — le petit-fils négligent, son ami qui débarque, le ravissement des pauvres vieux, les orphelines, le déjeuner, les cerises à l’eau-de-vie sans sucre. On ne voit plus un grand-père et une grand-mère avec les mêmes yeux quand on a lu « Les vieux ». Même émotion en Camargue : chaque pièce d’eau convoque la description de l’« espère » et des rivages du Vaccarès, ce lac salé plein de mystères ou parfois les troupeaux vont se noyer. Les Lettres de mon moulin s’autorisent des évasions hors l’espace pour ainsi dire sacré dont l’abbaye de Montmajour pourrait figurer le centre. La patache des « Deux auberges » part de Beaucaire, c’est à Avignon que « la mule du pape » lâche son coup de sabot vengeur, les « étoiles » du berger qui instruit la belle Stéphanette tremblent sous le ciel du Lubéron. et c’est au sommet du Ventoux que Dom Balaguere dit ses « Trois messes basses » pour sa rédemption, chaque nuit de Noël, dans une chapelle fantomatique. Aucune importance, je rapatrie les décors dans le paysage avoisinant Fontvieille. Certaines lettres évoquent la Corse — un phare, un naufrage, des douaniers —, d’autres l’Algérie. Daudet effeuille ses souvenirs méditerranéens. Les récits sont gentiement troussés, sans plus, je les confonds, je les oublie. Tandis qu’autour du moulin, je m’attends à croiser sur n’importe quel sentier Maître Cornille portant ses sacs de plâtre, je compatis à son secret, je maudis les minotiers industriels, allégorie plausible d’une modernité qui nous dépossède. Car l’air de rien, les Lettres ressuscitent un âge d’or paysan, mythe français s’il en est. Avant le progrès, avant l’exode des ruraux. Avant… La chèvre toute blanche et joliment encornée, je crois la voir brouter sur une pente des Alpilles, et au couchant les mas semés dans la plaine pourraient être tous ceux de Monsieur Seguin. Cette chèvre dont le destin funèbre se veut une leçon de morale rejoint les animaux de La Fontaine (voir : Fables de La Fontaine [Les]) dans le bestiaire des écoliers de France et de Navarre. Le loup qui la mange évoque immanquablement celui de Perrault dans Le Chaperon rouge : avec ses Lettres et sans l’avoir prémédité, Daudet a passé les frontières de la renommée littéraire pour gratifier notre imaginaire d’un mythe fondateur. Ou refondateur, comme on voudra. Tartarin, et Le Petit Chose sont les chefs-d’œuvre d’un bel écrivain de son temps. Les enseignants les ont oubliés et bientôt, hélas, plus personne ne les lira. J’ose croire qu’on n’oubliera pas de sitôt Les Lettres de mon moulin, c’est un joyau faussement infantile de notre patrimoine imaginaire, une chanson de geste des humbles, un coup de cœur, une féerie empreinte de religiosité où l’on danse la farandole au son d’un tambourin. Pour évoquer ce royaume dans lequel mon enfance a trouvé refuge, j’ai relu les Lettres une énième fois. La magie demeure, intacte, ainsi que le désir de revenir sur les lieux qu’elles métamorphose. Par anticipation je frissonne de bonheur en voyant apparaître des clochers au détour de la rocade :

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