Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
À la vue du soleil dardant ses rayons dans l’atelier à travers le store vénitien, Escoffier s’inquiéta :
— Ça fait combien de temps que je ronfle comme un salaud sur ce canapé ?
— Dix-neuf heures, précisément, lui répondit sa sœur en regardant sa montre.
— Bon sang ! Marinne, ce n’est pas possible. Qu’est-ce que c’était cette drogue que tu m’as fait avaler ?
— Calme-toi, vieux frère. J’ai appelé ton commissaire. Très compréhensif, ce M. Ughetti. Il n’y a rien qui urge.
— Ma parole, tu ne sais pas de quoi tu parles. Nous menons une course contre la montre. Il y a un type qui ne pense qu’à tuer dans les environs, et moi je joue les Mme Récamier sur ton canapé, s’emporta-t-il.
— Tu étais malade, Damien, et au bout du rouleau, ça arrive à des gens très bien. Tu es un être humain que je sache, pas une machine. Tu as le droit de faire une pause comme tout le monde, tu n’iras pas loin si tu continues comme ça.
Il se sentait incompris.
— Non, je n’en ai pas le droit, Marinne. Pendant ce temps, il est peut-être passé à l’acte. Va expliquer aux parents d’une victime que tu t’octroyais une pause pendant qu’on tuait leur gamine.
— Mais tu n’es pas seul, Damien Escoffier, à traquer le mal dans cette ville, que je sache. Tout ne repose pas exclusivement sur tes épaules, en tout cas, j’ose l’espérer. Tu ne te prends tout de même pas pour l’archange Michel terrassant le dragon !
En colère, Marinne avait élevé la voix, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Damien était sidéré par l’incompréhension de sa sœur et ce qu’il considérait comme une coupable indifférence. Il répondit d’une voix lointaine :
— T’es-tu jamais demandé quelle somme de hasards et de négligences était à l’origine d’un meurtre ?
— Non, excuse-moi, ça ne fait pas partie de mes obsessions.
— Laisse-moi t’expliquer, il suffit de peu de choses en réalité… Ce jour-là, la victime a de l’avance, ou au contraire, elle est un peu en retard… Elle a peut-être simplement changé ses habitudes, modifié son circuit. Peut-être a-t-elle voulu flâner un moment. De son côté, le tueur rôde, il est comme une araignée qui attend patiemment un insecte, discrètement calée dans un coin de sa toile. Il ne sait pas si c’est un puceron, une mouche, un moustique qui tombera dans son filet, mais il sait qu’il va tuer parce que l’envie monte en lui, prend possession de son cerveau petit à petit, jusqu’à son système nerveux tout entier. Bientôt, il deviendra une machine à tuer. Il imagine déjà sa proie, il sait qu’elle va résister, se débattre, mais il ne doute pas un instant de sa force. Et c’est la rencontre fortuite. Pourquoi cet être plutôt qu’un autre ? Nul ne peut le dire, c’est le jeu du hasard. Et c’est le chaos. Quelques minutes, quelques secondes suffisent et tout bascule dans la sauvagerie, la barbarie…
Médusée et bouleversée, Marinne écoutait son frère parler dans un état second.
— Tu souffres toujours autant, n’est-ce-pas ? Après toutes ces années, tu n’as jamais fait ton deuil, constata-t-elle d’une voix brisée.
En guise de réponse, il regonfla l’oreiller, le posa sur le canapé, plia méthodiquement une couverture, passa une main dans sa chevelure, embrassa affectueusement le front de sa sœur et quitta l’atelier, sans un mot.
Un soleil tendre inondait le ciel d’hiver. Il ferma les yeux et envisagea la lumière comme le signe d’une renaissance. Il inspira profondément avant de remonter la rue Piat en direction de la station de métro.
Curieusement, et pour la première fois depuis longtemps, Escoffier se sentait apaisé.
28
En quittant Belleville en fin d’après-midi, Escoffier fila directement vers les bureaux de la PJ. Il franchit la porte cochère du 36, sous le regard amusé du planton qui n’avait encore jamais vu un gars de la crim’ pénétrer dans le saint des saints aussi mal fagoté, portant une barbe d’au moins deux jours. Escoffier était vêtu d’un jean troué au genou ; une chemise dépassait la base de son pull à col roulé, surmonté d’une veste en toile.
— T’as vu ta dégaine, lui lança Bérangère du haut de l’escalier, on dirait un gars des stup.
— Salut !
— Rentre au moins le pan de ta chemise dans ton pantalon. Tiens, prends mon café, ça va te réveiller. Comment te sens-tu ? demanda-t-elle, inquiète.
— Bien, pourquoi ?
Bérangère ne put s’empêcher de lui caresser la joue ; leurs mains s’effleurèrent. Les yeux verts de Damien plongèrent dans ceux de Bérangère. L’espace d’une seconde, il éprouva l’envie d’enfouir son visage dans la crinière de Bérangère, de la serrer longuement dans ses bras.
Elle dit, d’une voix troublée :
— Marinne a appelé Ughetti ce matin, pendant la « petite messe ». Elle semblait très inquiète sur ton état de santé. Tu n’as pas l’air très frais.
— Je n’ai pas pris le temps de me refaire une beauté, j’étais pressé. On a perdu assez de temps comme ça, dit-il en enfilant le couloir à grandes enjambées.
— Il y a du nouveau dans ta caboche ? demanda-t-elle en le suivant.
Escoffier parlait sur le ton de quelqu’un qui n’a plus une seconde à perdre :
— Nous avons eu tort de nous concentrer sur le mode opératoire, c’est d’ailleurs entièrement de ma faute… J’ai été parasité par des références « personnelles ». Ce n’est pas un rituel auquel se livre le tueur. Il copie un mode opératoire qu’il aura trouvé dans les journaux ou ailleurs. Il n’en a rien à foutre des fétiches et autres envoûtements. Il s’amuse. C’est Titinga Koliga qui a raison, en fait, le dessin de la tête est un avertissement. Il annonce un massacre dont il sera l’auteur. Il connaît la fin de l’histoire, il sait bien qu’il se fera serrer un jour où l’autre, mais avant d’en finir, il a décidé de régler ses comptes en tuant un maximum. C’est un tueur d’un genre nouveau, inhabituel sous nos latitudes, un kamikaze. Nous fonctionnons comme nous avons toujours fonctionné ici, avec méthode, par analogie. Nous avons affaire à un fumier qui alterne méthode et pulsion, difficile à cerner.
Bérangère l’interrompit en agrippant sa manche.
— Et d’où sors-tu ce raisonnement ?
Ils pénétrèrent dans un bureau et Escoffier se tapota la tempe de l’index.
— De là-dedans, fit-il. Je ne peux pas te dire comment je le sais.
— Ça ne donne pas le nom de l’assassin pour autant.
À cet instant, Arrosteguy fit son entrée et toisa son protégé des pieds à la tête avec un air désapprobateur. De sa pipe, il pointa Escoffier. Même s’il ne fumait pas, le procédurier vivait la pipe à la main.
— Originale ta tenue. À quand le « survêt » ?
Pris dans son élan, le capitaine continua son exposé comme si rien n’était, assis sur le bras du fauteuil. Arrosteguy s’installa de l’autre côté du bureau.
— Nous cumulons les informations sur ce type, dit Escoffier. C’est incroyable ! Nous connaissons la composition scientifique de son ADN que l’on retrouve sur les trois scènes de crime. Nous avons établi un portrait-robot, qui certes ne vaut peut-être pas grand-chose, mais ces indications sont parfois suffisantes pour arrêter un coupable ordinaire. Nous vérifions les alibis d’une multitude d’individus, nous ratissons le 18e, nous ressortons de vieux dossiers, un ancien mode opératoire, nous multiplions les auditions. Pourtant, nous restons Gros-Jean comme devant. Pourquoi ?