Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
Le procédurier croisa les jambes et mordilla le bout de sa pipe, signe que la conversation commençait à l’intéresser :
— Justement, fiston, je te le demande.
— Parce que nous cherchons à calquer son comportement sur celui d’autres criminels. Dans la criminalité, il n’y a pas de schémas préétablis, le copier-coller n’existe pas. Il nous manque un élément.
— Bravo ! Et tu as mis combien de temps pour arriver à cette brillante conclusion ? le nargua le procédurier.
Escoffier ne renchérit pas, toujours dans le processus de son raisonnement.
— Il faut reprendre tous les procès- verbaux les uns après les autres, les rapports d’expertise, nous plonger dans cette affaire jusqu’au cou, jusqu’à en perdre le sommeil, chercher la faille, le chaînon manquant… Il manque quelqu’un ou quelque chose dans ce dossier…
Les yeux incrédules du lieutenant Fernandez allaient de l’un à l’autre quand le commissaire Ughetti fit une entrée tonitruante :
— Dans mon bureau Escoffier, j’ai deux mots à vous dire !
Le commissaire ne décolérait pas. Dans l’ordre, il reprochait au capitaine Damien Escoffier : premièrement, de mener une enquête parallèle auprès d’informateurs biscornus, parfaitement, biscornus (Ughetti devait songer aux antiquaires des Puces et à Titinga) ; deuxièmement, de ne pas venir le voir, lui, son supérieur, en premier, après son évaporation suspecte de vingt-quatre heures ; troisièmement, de faire justifier son absence par sa sœur ; quatrièmement, de semer la perturbation dans les équipes en distillant des informations fantaisistes menant sur de mauvaises pistes (il devait s’agir de la piste africaine, du fétiche à clous et du koun-miougou) ; cinquièmement, de ne pas se conformer à l’esprit de la maison, cet esprit de groupe qui faisait la force de la brigade depuis sa création.
Escoffier songea au trombinoscope et sourit discrètement.
— Enfin, vous vous pavanez sous ma barbe dans une tenue inacceptable.
Le jeune capitaine se dit : Qu’est-ce qu’elle a ma tenue ?
— Vous serez peut-être intéressé d’apprendre comment les plantons vous surnomment dans les locaux. Ils vous appellent le zombie, vous savez sans doute ce que ça veut dire, vous qui connaissez si bien l’Afrique. C’est un type un peu barge, qui a perdu son identité, un revenant. Ça fait désordre dans une maison comme la nôtre, vous ne croyez pas ? Je vous préviens, Escoffier, je ne supporterai pas votre attitude indéfiniment. Soit vous vous pliez à l’esprit de la brigade, soit vous demandez votre mutation, ce ne sont pas les services qui manquent dans la police. Je vous laisse une chance, une seule. Vous ne pourrez pas toujours compter sur Arrosteguy pour vous couvrir, mettez-vous ça dans le ciboulot !
Le jeune capitaine se taisait, il se souvenait du gamin de Château-Rouge qui lui avait demandé s’il avait été emboukané, et si c’était vrai, s’il avait été marabouté ? Il laissa le commissaire vider son sac, ce n’était pas un mauvais bougre après tout, il avait juste besoin de temps à autre de montrer que c’était lui le chef. Ughetti avait des comptes à rendre au patron de la brigade, le big boss, qui avait maille à partir avec le directeur central de la PJ, qui devait en référer au nouveau préfet, qui informait le ministre, qui rendait peut-être des comptes à Dieu en personne. Cette longue enfilade de responsabilités ennuyait Escoffier. Il avait envie d’arguer qu’ils perdaient un temps fou à jouer au petit jeu dérisoire de : « Qui est le chef ici ? » alors qu’un meurtrier circulait librement, mais il la boucla en attendant la fin de l’orage.
Damien ignorait que le juge Lagrange-Couturier avait appelé le commissaire dans la journée pour l’informer qu’un éditeur du 6e arrondissement, interrogé par un enquêteur, s’était plaint de la façon dont l’entretien s’était passé. L’éditeur avait eu la « très désagréable impression d’être soupçonné », ce qu’il jugeait inconvenant, insupportable. « Dites à vos enquêteurs d’y mettre de l’élégance », avait dit le juge avant de raccrocher. « De l’élégance ! avait râlé Ughetti, pourquoi pas de la munificence, pendant qu’on y est ! » Depuis cet appel, le commissaire était d’une humeur exécrable. En quittant le bureau de son supérieur, Escoffier tomba sur la pipe du procédurier qui attendait derrière la porte.
— Il t’a passé un savon ? T’inquiète. Je fais le plein de bières et de sandwiches pour la nuit. Rase les murs, file dans mon bureau et installe-toi. Nous reprenons tous les dossiers ensemble… Je préviens le patron que nous le tiendrons au courant, si on tient quelque chose.
29
Le planton levait la tête sur la façade de l’immeuble de la PJ, vers le seul bureau qui restait allumé, et épiait le manège. Ça lui donnait du baume au cœur de savoir qu’il n’était pas le seul à veiller. Dans la nuit, de la place Dauphine, on apercevait deux ombres portées se déplaçant dans la pièce et tournant en rond. Arrosteguy observait Escoffier du coin de l’œil, essayant de deviner comment il fonctionnait. Il l’avait déjà vu à l’œuvre et avait été fasciné par ses capacités de concentration. Le petit avait investi son bureau, se débattant au milieu des procès-verbaux, comptes rendus de synthèses, jonctions, et autres rapports. Esprit bouillonnant qui n’en fait qu’à sa tête, se dit le procédurier intérieurement en s’adossant au fauteuil. Il commençait à fatiguer et enviait l’énergie du jeune capitaine. En bout de carrière, il avait une vision assez large et objective sur le métier et sur les flics en particulier. Pour lui, c’était simple, il existait deux catégories : les fonctionnaires et les poulets. Les premiers arrivaient à l’heure au bureau et ne rataient jamais leur train de banlieue le soir. Ils ne sautaient aucun repas et oubliaient une enquête sitôt le dossier refermé. Ils laissaient gentiment couler les années en attendant une retraite peinarde. Les seconds abandonnaient une partie de leur âme à chaque nouvelle enquête, perdaient le sommeil, s’identifiaient aux criminels qu’ils traquaient, devenaient insupportables aux yeux de leurs proches et à eux-mêmes. De cette seconde catégorie, il en avait connu très peu, à la crim’ comme ailleurs, peut-être deux ou trois, et pas chez les plus gradés. Il ne savait pas si ce qu’il éprouvait pour les vrais poulets au fond relevait de l’admiration ou de la pitié : peut-être un mélange des deux. Objectivement, il se classait dans la première catégorie. Damien Escoffier appartenait à une autre espèce, un genre qu’il n’avait jamais fréquenté auparavant. Ce n’était pas un fonctionnaire, incapable d’arriver à l’heure, sautant ses repas, ne comptant ni son temps ni son énergie, indiscipliné et fantaisiste. Ce n’était pas un poulet non plus au sens où il l’entendait. Il fallait trouver une autre appellation pour cette race de flics : flic-artiste ou quelque chose comme ça.
Dans le cerveau de Damien, les idées bouillonnaient, fricotaient entre elles. Il ne donnait pas l’impression d’être vraiment présent, pourtant l’inspiration était bel et bien là.
— Vous capitulez ? demanda Escoffier.
— Juste une pause, continue sans moi, répondit le procédurier en décapsulant une bière.
Arrosteguy devait sa vocation à un bluff qui remontait à l’enfance. Pendant les vacances d’été, ses parents recevaient un cousin éloigné, dans leur maison des Pyrénées, un inspecteur de police de Paris. Un homme séduisant qui collectionnait les aventures amoureuses, un poseur qui roulait des mécaniques dans sa voiture de sport, une Morgan rouge, basse du cul. Arrosteguy s’était fait une image de la profession que les romans noirs américains avaient fini d’idéaliser. Il était monté à Paris, résolu à devenir un grand flic. Les années avaient refroidi ses illusions.