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Premier bilan après l'apocalypse

Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:

Premier bilan après l'apocalypse - L'apocalypse, serait-ce donc l'édition numérique, ou comme dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, la température à laquelle le papier se consume ? Frédéric Beigbeder sauve ici du brasier les 100 œuvres qu'il souhaite conserver au XXIe siècle, sous la forme d'un hit-parade intime. C'est un classement totalement personnel, égotiste, joyeux, inattendu, parfois classique (André Gide, Fitzgerald, Paul Jean Toulet, Salinger et d'autres grands), souvent surprenant (Patrick Besson, Bret Easton Ellis, Régis Jauffret, Simon Liberati, Gabriel Matzneff, et d'autres perturbateurs). Avec ce manifeste, c'est le Beigbeder livresque que nous découvrons, en même temps qu'une autobiographie en fragments, un autoportrait en lecteur.Son goût est sûr, il aime cette littérature de têtes brûlées, de fous, furieux, désespérés, romantiques, d’enfants éternels, des joueurs, des alcooliques, des dopés célestes.Vincent Jaury, Transfuge.
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Le recueil des Œuvres poétiques complètes ouvre par Le Cap de Bonne-Espérance, poème où « la marge n’encadre pas le texte. Elle se trouve à l’intérieur, distribuée parmi ». C’est une ode à la traversée de la Méditerranée par l’aviateur Roland Garros : « C’est le poème de la pesanteur. La tête s’exalte, explore, exploite le vide. » Publié en 1918, c’est aussi un hommage aux soldats massacrés durant la guerre qui s’achève. D’une absolue liberté, les vers disjoints, éclatés, comme jetés sur la page, semblent voler vers l’œil. Le livre se ferme quand il s’ouvre :

« Alors
ils suivirent le chemin qui mène aux villes »

Le dernier poème de Cocteau fut publié un an avant sa mort, en 1962. Le poète devait se douter de quelque chose puisqu’il l’intitula Le Requiem. Je ne connais pas beaucoup de phrases plus bouleversantes que celle qui ouvre sa préface : « Ce texte, qui semble être mal traduit d’une langue étrangère, celle que dicte aux poètes le seigneur qu’ils servent et qui se cache en eux, fut écrit pendant les suites d’une hémorragie profonde. » Cocteau rêve sa maladie, il invente un genre nouveau : l’autopsie poétique, le diagnostic en quatre mille vers.

« Un pied sur le sol un pied dans le vide Boite le poète vainqueur ». Un jour nous serons dans sa situation Et j’espère que nous aussi vaincrons. Et lorsque nous mourrons Nos enfants souriront.

Quand, en 1912, Diaghilev lança à Cocteau : « Étonne-moi », se doutait-il qu’il lui donnait le pire conseil imaginable ? Les lecteurs ne veulent pas qu’on les étonne, ils veulent qu’on les rassure. Personne n’aime être surpris avec des vers comme : « Les dieux existent : c’est le diable. J’aimais la vie ; elle me déteste ; j’en meurs. » C’est trop facile à comprendre : les surréalistes préféraient les mensonges qui disent la vérité. Cocteau se foutait du monde : ni cubiste, ni dadaïste, mais un peu de chaque. « Il faut à tout prix que la pensée batte comme bat le cœur avec sa systole, sa diastole, ses syncopes qui le distinguent d’une machine. » L’esprit de contradiction (ou de synthèse, c’est pareil) fut son mode de vie. C’était un caméléon mort de fatigue sur un plaid écossais. Il fallait punir ses « tours de cartes exécutés par l’âme ».

Le XXIe siècle sera poétique ou ne sera pas.

Jean Cocteau, une vie

Si on vous dit « Jean Cocteau 1889–1963 », vous allez rétorquer La Belle et la Bête (1946), Les Enfants terribles (écrit en dix-sept jours), Les Parents terribles (écrit en huit jours), l’épée d’académicien réalisée par Cartier en 1955, les dessins homosexuels pornographiques du Livre Blanc (1928), la célèbre cure de désintox d’opium à Saint-Cloud la même année, Jean Marais et tutti quanti ; mais Cocteau, ce n’est pas que cela. C’est aussi un poète faussement léger, mort il y a quarante-sept ans dans l’indifférence générale (on ne parla que du trépas de son amie Edith Piaf, ce jour-là). Jean Cocteau était en avance dans tous les domaines, y compris l’incompréhension, depuis le suicide de son père quand il avait 9 ans. On peut être à la fois mondain et maudit. Heureusement qu’il y a une vie après la mort pour les grands écrivains.

Numéro 53 : « Journal » de Marc-Edouard Nabe (1983–1990)

Lundi 27 mars 2000. Il fait froid et j’ai sommeil en me réveillant. Chloé a attrapé une otite. Je lis l’interview de Caroline Barclay par Patrick Besson au début de Voici : les questions sont plus longues que les réponses, comme tous les lundis. J’ai reçu le journal de Nabe ce matin : il fait 1 300 pages. Qu’est-ce qu’ils ont tous à publier des livres gigantesques ? C’est Proust qui a commencé. Je feuillette Kamikaze, le quatrième tome de la vie de Nabe (1988–1990). L’existence de ce garçon est aussi chiante que la mienne. Il quitte sa femme, puis revient, il en aime une autre, puis la quitte, et soudain sa femme attend un enfant. Il regarde la télé, lit les journaux, déjeune avec des cons, s’engueule avec des amis, part à Istanbul, écoute des disques. À la fin sa femme accouche, alors il pleure de rage et s’évanouit de joie.

Mardi 28 mars 2000. Hier soir j’ai mal défendu le journal de Nabe à la télé : Viviant a dit que personne n’allait lire ça et j’aurais dû lui rétorquer qu’il prenait son cas pour une généralité. Tant pis, je décide de mettre Viviant sur la même page que Nabe dans mon livre, ça lui fera les pieds. Chloé n’a plus de fièvre. Delphine et moi en profitons pour sortir dîner chez Claudio (Le Monteverdi, rue Guisarde, à Paris). Nous nous saoulons de chianti classico. Avant de m’endormir, je replonge dans le journal de Nabe, captivant comme un sitcom brésilien. Jour après jour, j’entre dans sa vie, je me fâche avec Sollers et Hallier, j’écris des papiers dans L’Idiot International, je discute avec Albert Algoud et Arletty, Jackie Berroyer et Lucette Destouches, j’insulte des gens, j’en admire d’autres. Je m’endors intelligent.

Mercredi 29 mars 2000. Enfin du soleil : Chloé m’a mis le doigt dans l’œil pour me réveiller. Je poursuis ma lecture de Kamikaze. Amusant : tous les titres du journal de Nabe sont écrits dans des langues différentes. Tome 1 : Nabe’s Dream (anglais). Tome 2 : Tohu-Bohu (hébreu). Tome 3 : Inch’Allah (arabe). Tome 4 : Kamikaze (japonais). Ce type est bel et bien cinglé. Je repasse à la télé ce soir mais cette fois personne ne pourra me contredire quand je clamerai que Marc-Edouard Nabe est un fou génial. Je recopie une de ses phrases : « Mon cœur se retourne dans sa poitrine comme un mort dans sa tombe. »

Jeudi 30 mars 2000. Les journées se suivent et se ressemblent : Delphine part travailler, Chloé ressemble à un coquillage. Je lis toujours Kamikaze et vous devriez tous faire comme moi. Lire les aventures ordinaires d’un « personnage émotif et cruel ». Tout d’un coup, je réalise quelque chose : puisque Nabe recopie dans son journal tous les articles qui parlent de lui, cela veut dire que celui-ci figurera dans son tome 9 (1998–2000) ! Ainsi mon journal squattera dans le sien ! Je suis fier de m’incruster dans pareille entreprise gloutonne et titanesque.

Vendredi 31 mars 2000. « Plus on connaîtra ma vie dans les moindres détails, plus je serai libre. » Marc-Edouard Nabe est l’autobiographe le plus courageux du monde car il publie tout de son vivant, sans rien corriger, en laissant les vrais noms. Personne n’a jamais fait ça. Il se fout à poil en public, court tous les risques. Kamikaze aurait pu s’intituler Dans la peau de Marc-Edouard Nabe ; c’est l’ultime strip-tease mental, la « presse people » de la littérature, une véritable drogue dure. Chloé ne pleure plus, Delphine non plus. C’est bien d’avoir deux femmes chez soi.

(Note de 2011 : malheureusement, Nabe a cessé de tenir son journal intime en 1990, Kamikaze en fut le dernier tome. Depuis, je ne vis plus avec Delphine, et Nabe publie ses livres à compte d’auteur.)

Marc-Edouard Nabe, une vie
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