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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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Lona s’écarta de lui et se fit toute petite.

— Ne me crie pas après comme ça, Minner ! Je t’en prie.

— Alors, on ne t’a rien appris ?

— J’ai quitté tôt l’école. Je n’étais pas une bonne élève.

— Et, à présent, ton professeur, c’est moi ?

— Tu n’y es pas obligé, répondit-elle sereinement. Tu n’es pas forcé de faire quoi que ce soit si tu n’en as pas envie.

Ses yeux étaient trop brillants. Burris se mit sur la défensive.

— Je n’avais pas l’intention de te crier après.

— C’est pourtant ce que tu as fait.

— Parce que j’ai perdu patience. Toutes ces questions…

— Toutes ces questions stupides… C’est bien cela que tu voulais dire ?

— Allons, Lona, laissons tomber. Je regrette de m’être laissé emporter. Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit et j’ai les nerfs en pelote. On va faire une promenade et je vais essayer de t’expliquer le mécanisme des saisons.

— Je me moque complètement des saisons, Minner.

— Soit, oublions les saisons. Mais sortons faire un tour. Ça nous calmera.

— Est-ce que tu crois que, de mon côté, j’ai beaucoup dormi cette nuit ?

Burris se dit que le moment était venu de sourire.

— Franchement, je ne le pense pas.

— Pourtant, est-ce que je me plains ? Est-ce que je criaille ?

— Eh bien, oui, justement. Alors, n’insistons pas davantage et allons faire une balade pour nous détendre. D’accord ?

— D’accord, fit-elle, boudeuse. Une balade estivale.

— Exactement. Une balade estivale.

Ils enfilèrent leur combinaison thermique, leur cagoule, leurs gants. La température était douce, compte tenu de la situation géographique de la région : plusieurs degrés au-dessus de zéro. Une vague de chaleur stagnait sur l’Antarctique. L’hôtel polaire de Chalk, situé comme il convenait à quelques dizaines de kilomètres au « nord » du pôle, faisait face à la barrière de Ross. C’était un vaste dôme géodésique assez massif pour supporter les rigueurs de la nuit polaire et assez léger pour la structure du sol de l’Antarctique.

Pour sortir et pénétrer dans le royaume de la glace, il fallait traverser un sas. Le dôme était entouré d’une ceinture nue et brunâtre de trois mètres de large au delà de laquelle s’étendait la plaine blanche. Cet anneau faisait office d’isolateur. Dès que Burris et Lona émergèrent à l’air libre, un grand gaillard se précipita sur eux en souriant de toutes ses dents. C’était un guide.

— Vous ne voulez pas faire un petit tour en traîneau motorisé, braves gens ? En un quart d’heure, vous serez au pôle. Vous pourrez visiter la reconstitution du camp d’Amundsen et le musée Scott. À moins que vous ne préfériez jeter un coup d’œil sur les glaciers, de l’autre côté. Faites votre choix et…

— Non.

— Je comprends. Vous venez d’arriver. C’est votre premier jour et vous avez juste envie de vous dégourdir les jambes. Ce n’est pas moi qui vous le reprocherai. Eh bien, promenez-vous autant que vous voudrez et quand vous vous sentirez d’attaque pour faire une excursion plus lointaine…

— Vous permettez qu’on passe ?

Le guide lança un coup d’œil bizarre à Burris et s’écarta. Lona glissa son bras sous celui de Minner et ils se mirent en marche. Lorsque l’astronaute se retourna, il vit quelqu’un sortir du dôme et appeler le guide. C’était Aoudad. Une discussion animée s’engagea entre les deux hommes.

— Comme c’est beau ! s’exclama Lona.

— Oui, mais d’une beauté stérile. La dernière frontière. C’est un pays quasiment intact à l’exception de quelques musées par-ci par-là.

— Et de quelques hôtels.

— Celui-là est le seul. Chalk possède un monopole.

Le soleil, haut dans le ciel, était brillant mais petit.

Ici, à la limite du pôle, la journée d’été paraissait sans fin. Encore deux mois de clarté ininterrompue avant la longue plongée dans l’obscurité. Le plateau glaciaire étincelait de reflets. Tout était plat – une nappe blanche de quelque quinze cents mètres de profondeur sous laquelle montagnes et vallées étaient englouties. La glace était dure sous le pied. Au bout de dix minutes, l’hôtel était déjà loin.

— Par où c’est, le pôle Sud ? demanda Lona.

— Droit devant nous. Nous irons le visiter plus tard.

— Et derrière nous, c’est quoi ?

— La Terre de la Reine Maud. Des montagnes qui dégringolent directement jusqu’à la barrière de Ross. C’est une énorme plaque de glace de plus de deux cents mètres d’épaisseur, plus vaste que la Californie. Les premiers explorateurs y avaient établi leurs camps. Nous visiterons la Petite Amérique.

— Comme c’est plat ! Le reflet du soleil est aveuglant. – Lona se baissa et prit une poignée de neige qu’elle éparpilla joyeusement. – Ce que j’aimerais voir des pingouins ! Minner, est-ce que je pose trop de questions ? Est-ce que je jacasse ?

— Faut-il que je sois franc ou que j’aie du tact ?

— Bon ! Contentons-nous de marcher !

Ce qu’ils firent.

Marcher sur cette surface glissante était particulièrement confortable pour Burris. La glace, qui fléchissait de façon imperceptible à chaque pas qu’il faisait, se prêtait admirablement aux mouvements de ses rotules modifiées. Les trottoirs bitumés étaient beaucoup moins sympathiques. Et Burris, qui avait été tendu et avait souffert toute la nuit, appréciait le changement.

Il regrettait d’avoir été aussi hargneux avec Lona, mais sa patience avait cédé. Elle était d’une ignorance crasse. Cela, il le savait dès le début, mais ce qu’il ne savait pas, c’était que son ignorance cesserait aussi vite de lui paraître charmante et qu’il la trouverait exaspérante. Se réveiller, tenaillé par la souffrance, et devoir subir ce flot ininterrompu de questions puériles…

Il faut considérer l’autre aspect des choses, se dit-il. Il s’était réveillé en sursaut au milieu de la nuit. Il avait rêvé de Manipool et, naturellement, il s’était mis à hurler. Cela s’était déjà produit mais c’était la première fois qu’il y avait quelqu’un auprès de lui, une présence amicale et tendre pour le consoler. Ce qu’avait fait Lona. Elle ne lui avait pas reproché en bougonnant d’avoir brisé son sommeil. Elle l’avait caressé, apaisé, jusqu’à ce que le cauchemar se soit dissipé. Il lui en était reconnaissant. Elle était si affectueuse, si aimante. Et si stupide.

— As-tu déjà vu l’Antarctique depuis l’espace ?

— Bien souvent.

— À quoi ça ressemble ?

— C’est exactement comme sur les cartes. Il est plus ou moins rond avec un pouce braqué vers l’Amérique du Sud. Et tout blanc. Entièrement blanc. Tu verras quand nous serons en route pour Titan.

Tout en marchant, Lona se nicha dans le creux de son bras. Le coude de Burris était adaptable. Il l’allongea pour qu’elle soit plus à son aise. Ce nouveau corps avait quand même certains mérites.

— Un jour, je reviendrai et je verrai tout – le Pôle, les musées des explorateurs, les glaciers. Seulement, je voudrais revenir avec mes enfants.

Burris eut l’impression qu’un glaçon se glissait dans sa gorge.

— Quels enfants, Lona ?

— Il y en aura deux. Un garçon et une fille. Dans huit ans environ, je pourrai les amener.

Derrière sa cagoule thermique, les paupières de Minner papillotaient sans qu’il fût capable de les contrôler.

— Lona, tu devrais savoir que je ne peux pas te faire d’enfants, dit-il d’une voix sourde en se dominant farouchement. Les médecins ont étudié la question. Mes organes internes sont tout simplement…

— Oui, je sais. Mais ce n’était pas à des enfants que nous aurions eus ensemble que je pensais, Minner.

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