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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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Burris crut presque que ses entrailles allaient se répandre sur le sol glacé.

— Je parlais des bébés que j’ai déjà, poursuivit Lona sur un ton suave. Ceux que l’on a pris dans mon ventre. On m’en rendra deux. Je ne te l’avais pas dit ?

Burris éprouva un singulier sentiment de soulagement en comprenant qu’elle n’envisageait pas de l’abandonner pour un homme possédant son intégrité biologique. En même temps, l’intensité de ce soulagement le surprenait. Quelle prétention de s’être tout naturellement imaginé qu’en parlant d’enfants elle pensait aux enfants qu’elle espérait avoir de lui ! Et s’être figuré qu’elle pourrait avoir des enfants de quelqu’un d’autre était tout bonnement renversant.

Elle avait déjà une armée d’enfants ! Il l’avait presque oublié.

— Non, tu ne me l’as pas dit. Si je comprends bien, il est entendu qu’on te restituera quelques-uns de tes gosses que tu élèveras toi-même ?

— C’est plus ou moins ça.

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Je ne crois pas que tout soit encore réglé, mais Chalk m’a affirmé qu’il arrangerait ça. Il me l’a promis. Il m’a donné sa parole. Et je sais que c’est un homme assez important pour pouvoir le faire. Il y en a tellement qu’ils peuvent bien donner deux bébés à leur vraie mère si elle le désire. Et je le désire. Je le désire ! Chalk a dit qu’il m’en obtiendrait deux si je… si je…

Elle laissa sa phrase en suspens. Referma la bouche.

— Si tu quoi ?

— Rien.

— Tu as commencé une phrase.

— Je voulais dire que Chalk m’en obtiendrait deux si je le voulais.

— Non, ce n’est pas ce que tu t’apprêtais à dire. Que tu veuilles avoir ces enfants est de notoriété publique. Qu’as-tu promis à Chalk en échange ?

L’expression de Lona était maintenant celle d’une coupable.

— Qu’est-ce que tu me caches ?

Elle secoua silencieusement la tête. Quand Burris lui prit la main, elle se dégagea. Il lui faisait face, l’écrasant de toute sa taille et, comme c’était le cas chaque fois qu’une émotion s’emparait de son nouveau corps, il y avait en lui des choses qui cognaient, qui trépidaient bizarrement.

— Que lui as-tu promis ? répéta-t-il.

— Minner, tu en fais une drôle de tête ! Tu as des taches rouges et violettes partout sur les joues…

— Quelle était cette promesse, Lona ?

— Rien. Rien. Tout ce que je lui ai dit… tout ce que j’ai accepté… c’était…

— C’était ?

— D’être gentille avec toi, laissa-t-elle tomber d’une toute petite voix. Je lui ai promis de te rendre heureux. En échange, il me fera rendre quelques-uns de mes bébés. Est-ce que c’était mal, Minner ?

Il sentit l’air s’échapper d’un trou béant dans sa poitrine. C’était Chalk qui avait mis cela sur pied ? Qui avait acheté Lona pour qu’elle s’occupe de lui ? Chalk ? Chalk ?

— Minner, qu’est-ce qu’il y a ?

Un vent de tempête s’engouffrait en lui. La planète oscillait sur son axe, s’élevait, l’aplatissait, les continents levaient l’ancre et s’abattaient sur lui.

— Ne me regarde pas comme ça, l’implora-t-elle.

— Si Chalk ne t’avait pas proposé la restitution des bébés, m’aurais-tu jamais approché ? M’aurais-tu jamais touché, Lona ?

Les yeux de la jeune fille étaient embués de larmes.

— Quand je t’ai vu dans le jardin de la clinique, tu m’as fait de la peine. Je ne savais même pas qui tu étais. J’ai pensé que tu étais rescapé d’un incendie ou quelque chose de ce genre. Et puis, je t’ai rencontré. Je t’aime, Minner. Chalk ne pouvait pas m’obliger à t’aimer. Il pouvait seulement me forcer à être gentille avec toi. Mais la gentillesse, ce n’est pas l’amour.

Burris se sentait idiot, grotesque, il avait l’impression d’être aussi balourd qu’une motte de terre. Il regardait Lona bouche bée. Elle avait l’air décontenancé. Soudain, elle se baissa, ramassa une poignée de neige, la pétrit pour en faire une boule qu’elle lança à la figure de Minner en riant.

— Arrête de faire cette tête-là ! Attrape-moi, attrape-moi !

Elle s’élança en courant et franchit en un instant une distance imprévue. Elle s’arrêta, noire silhouette sur l’horizon immaculé, et entreprit de façonner une autre boule de neige. Elle la lança gauchement de bas en haut comme une petite fille. Néanmoins, le projectile s’écrasa à une dizaine de mètres à peine de Burris.

L’astronaute émergea de l’état de stupeur dans lequel l’avait plongé l’aveu que Lona avait fait étourdiment.

— Tu ne m’attraperas pas ! lui cria-t-elle d’une voix perçante.

Burris se mit alors à courir. C’était la première fois qu’il courait depuis son retour de Manipool. Il bondissait sur le tapis de neige. Lona courait, elle aussi, en agitant les bras comme des ailes de moulin, lançant des coups de coude dans l’air ténu et glacé. Minner sentait une énergie nouvelle envahir ses membres. Ses jambes, qui lui avaient paru aberrantes avec leurs articulations multiples, allaient et venaient comme des pistons parfaitement synchrones. Son allure était puissante et rapide. C’était à peine si son cœur cognait dans sa poitrine. D’un mouvement spontané, il repoussa sa cagoule en arrière pour sentir l’air gelé lui fouetter les yeux.

Il la rattrapa en quelques minutes. Quand il s’approcha d’elle, Lona, à bout de souffle et s’étranglant de rire, pivota sur elle-même et se jeta dans ses bras. Son élan fit encore faire cinq pas à Minner avant qu’il ne s’écroule. Ils se laissèrent rouler, frappant la neige de leurs mains gantées. Il repoussa la cagoule de Lona et lui frotta la figure avec une poignée de neige glacée. Et la neige en fondant dégoulina, glissa le long du cou de la jeune fille, s’infiltra à l’intérieur de sa combinaison, sous ses vêtements, le long de ses seins, le long de son ventre. Elle poussa un hurlement où le plaisir le disputait à l’indignation.

— Non ! Non, Minner ! Non !

Burris recommença. Alors, elle lui rendit la pareille. Secouée d’hilarité, elle introduisit de la neige sous son col. C’était si froid que cela lui fit l’effet d’une brûlure. Ils s’affalèrent côte à côte. D’un seul coup, elle fut dans ses bras. Pesant sur elle de tout son poids il la clouait au continent sans vie. Un long moment s’écoula avant qu’ils se relèvent.

Et l’abominable mélancolie

Cette nuit encore, il se réveilla en hurlant.

Lona l’avait prévu. Elle n’avait pour ainsi dire pas dormi. Allongée à côté de lui, elle avait attendu l’arrivée inévitable des démons qui prendraient possession de lui. Toute la soirée, il avait eu des périodes de cafard.

La journée avait été agréable, abstraction faite du pénible moment du matin. Lona regrettait d’avoir avoué que c’était Chalk qui l’avait incitée à entrer en contact avec lui. Heureusement, elle avait gardé pour elle la partie la plus épouvantable de l’histoire : que l’idée d’offrir le cactus à Minner venait de Nikolaides, que c’était le même Nikolaides qui lui avait dicté le petit mot. Elle comprenait maintenant l’effet qu’une telle révélation aurait eu sur Burris. Néanmoins, elle avait été stupide de parler de la promesse que Chalk lui avait faite à propos des bébés. Une stupidité qui sautait aux yeux mais il était trop tard – le mal était fait.

Après cet épisode éprouvant, il avait récupéré et ils s’étaient bien amusés. D’abord la bataille de boules de neige. Ensuite, la promenade sur la banquise. Quand elle s’était brusquement rendu compte que l’hôtel n’était plus en vue, Lona avait eu peur. Ils étaient seuls au milieu d’une étendue déserte, plate et blanche. Aucun arbre ne projetait son ombre, l’immobilité du soleil brouillait le sens de l’orientation – et ils n’avaient pas de boussole. Ils avaient marché pendant des kilomètres dans un paysage immuable.

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