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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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— Hé, dis-je à Jimmy, ne restons pas là. Je ne sais pas si tu es comme moi, mais cette ambiance de départ ça me donne le bourdon. Regarde un peu la tête de ces braves gens. On dirait qu’ils vont tous à un enterrement.

— M’en parle pas, répondit mon pote. Et puis, ils sont trop énervés. Il y en a, ils te marchent sur les pieds ou ils posent leur valise sur tes cors et ce serait presque à toi de t’excuser. Ils te regardent comme si tu l’avais fait exprès de mettre tes pieds là.

Dehors, le brouillard avait envahi la ville. On n’y voyait pas à dix mètres. C’était un nuage pesant, grisâtre, qui sentait mauvais et dans lequel on étouffait.

Jimmy releva le col de sa canadienne.

— Saloperie de saloperie ! grommela-t-il.

Déjà qu’on n’y voyait pas beaucoup à cause du black-out, avec la purée de pois c’était impénétrable.

Si on y va à pied, dit Jimmy, on ne se retrouvera jamais. Je ne connais pas la ville et je suis bien incapable de me reconnaître là-dedans.

— On va prendre un tram, répondis-je. Il y en a un qui est direct, je crois, de la gare de Perrache, mais c’est encore plus long que de changer aux Cordeliers. Et d’ailleurs, sur cet itinéraire, je me repère mieux.

On accrocha à la voltige un tram qui passait, blafard, fantomatique avec le clignotement malsain de ses lampions bleus. Les trams de Lyon n’ont jamais été bien confortables, ni bien élégants, mais avec cet éclairage approximatif du temps de guerre, ils avaient un aspect cadavérique qui les faisait ressembler au train fantôme.

Et, naturellement, à l’intérieur, regards hostiles et chuchotements.

Tu crois que c’est prudent, demanda soudain Jimmy, de revenir sur les lieux de la peignée ? Tu ne crois pas qu’on risque d’y ramasser un pépin ?

— Penses-tu, au contraire ! Il y a déjà un bout de temps que ça s’est passé. On leur a laissé tout le loisir d’évacuer la scène. Et comme ce sont des mecs malins, ils vont nous rechercher partout excepté à la Guille. Ils ne penseront jamais qu’on ait eu le culot d’y revenir après ce qui s’est passé.

— C’est peut-être vrai.

— C’est sûrement vrai. D’ailleurs, réfléchis un peu. Ils vont nous chercher, c’est entendu, mais ils ne nous connaissent pas. Qu’est-ce qu’ils savent de nous ? Peau de balle ! Ils ignorent complètement nos noms et même notre signalement. Celui qu’ils peuvent avoir, c’est le tien. Et encore ! Un type vêtu d’une canadienne qui, au crépuscule, s’évanouit dans le brouillard, c’est bien le cas de le dire, va le chercher, dans une ville comme Lyon ! S’ils veulent arrêter tous les gars qui portent une canadienne, à la vôtre, ils sont là pour cent sept ans.

— Évidemment, c’est plutôt duraille, convint Jimmy en riant. Mais toi ?

— Oh moi, c’est encore plus simple. Personne ne m’a vu. Ceux qui m’ont aperçu et qui seraient capables de me reconnaître, ils ne parleront plus jamais.

— C’est bon, dit mon pote. D’ailleurs faut bien aller quelque part, n’est-ce pas ?

En passant, on s’arrêta au bar de la Guillotière.

Il y avait autant de monde qu’avant. Tout le monde était revenu et maintenant on comptait les disparus et on déplorait les pertes. Le mec de la bonne, notamment, s’était fait faire aux pattes et la pauvre gosse, assise dans un coin, pleurait tant qu’elle pouvait. La patronne, devant un tel déluge, n’avait pas insisté et c’était elle qui tenait le zinc.

— Vous direz ce que vous voudrez, expliquait-elle à ses clients, c’est quand même pas marrant. Vous êtes là bien tranquille, en train de boire un coup, et tout à coup, on vous embarque. Nach Deutschland. On n’est plus des hommes, alors, on est comme des animaux ?

— T’as jamais été un homme, ricana un imbécile. De quoi te plains-tu ?

La patronne haussa les épaules et préféra laisser tomber. C’est à ce moment qu’elle s’aperçut de notre présence.

— Qu’est-ce que vous prendrez ? demanda-t-elle d’un air bourru.

Je ne me formalisai pas de son expression, je commençais à me faire aux coutumes du pays.

— Deux pastis, dit Jimmy.

Elle nous servit et s’éloigna. Elle alla s’accouder à l’autre extrémité du zinc et commença une conversation avec d’autres types. À voix basse, bien entendu. De temps en temps, cependant, elle nous lançait un regard furtif, mais qui n’était pas précisément cordial. Les clients en faisaient autant de leur côté. Il aurait fallu être complètement naïf pour ne pas comprendre que nous faisions les frais de la conversation, Jimmy et moi.

— Qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter ? murmurai-je.

— Qui ? sursauta Jimmy, que j’avais arraché à son rêve.

Je désignai le trio d’un léger signe du menton.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? fit mon pote, en haussant les épaules. Ce que tu deviens curieux !

— Je te dis qu’ils parlent de nous.

— Et après ? C’est la première fois que tu t’en aperçois ? Depuis que je suis arrivé ici et que j’ai demandé Riton, c’est la même chose. Faut croire qu’ils n’aiment pas les étrangers, dans ce coin.

— Peut-être qu’ils nous prennent pour des poulets, remarquai-je en riant. Dans ce cas, ça va être midi pour jointer le copain. Ils l’ont peut-être déjà averti que deux messieurs le réclamaient. Et moi, quand deux messieurs me réclament, je me méfie toujours, j’évite de me trouver brusquement nez à nez avec eux. Je suppose que Riton doit observer religieusement les mêmes principes.

On en était là de notre conversation lorsque la porte s’ouvrit et que Riton entra, justement, auréolé d’une écharpe de brouillard. Il était si imprégné d’humidité que, sitôt qu’il fut dans la pièce trop chaude, toute sa personne se mit à fumer comme si on le sortait d’un bain turc tout habillé.

Aussitôt, il vint vers nous la main tendue.

— Comment ça va ? dit-il. J’ai appris tout à l’heure que deux messieurs étaient venus me voir, successivement, mais comme ma voisine est à moitié dingue elle n’a pas pu me renseigner plus efficacement. Du diable si je m’attendais à toi. Qu’est-ce que tu fous à Lyon ?

— M’en parle pas, répondis-je, je me le demande moi-même. Je suis arrivé de ce matin et déjà j’en suis sursaturé.

— On s’y fait, répondit Riton en rigolant. Au début, ça paraît mortel, je reconnais que les Lyonnais ne sont pas très accueillants, mais après, quand tu t’es fait des amis parmi eux, c’est à la vie à la mort.

— Tu as déjà beaucoup d’amis ?

— Pas encore. Il n’y a que six mois que je suis là.

— Eh ben ! fit Jimmy.

— Tiens, repris-je, je te présente mon copain Jimmy. Tu en avais déjà entendu parler à Paris.

— Parfaitement, approuva Riton.

Les deux hommes se serrèrent la main.

— Ça me fait un drôle d’effet de vous trouver là, continua le truand, je ne te vois, toi, que dans le décor de Pigalle. Ici, tu veux que je te dise, tu es déplacé.

— C’est bien la vérité, soupirai-je. Et je te jure que je donnerai gros pour arpenter la rue Blanche, à cette heure-ci, plutôt que la place de la Guillotière.

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