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Dictionnaire amoureux de la France

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:

Le terroir et la littérature ont toujours fait bon ménage. Diverse et belle, la France n'en finira jamais d'inspirer les écrivains. Avec ce Dictionnaire amoureux, Denis Tillinac nous offre le plus beau des miroirs car l'image ici réfléchie est tout simplement celle de notre histoire.
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L’antisémitisme n’est pas seulement une aberration pour un chrétien, c’est un contresens pour un Français. Jamais la conscience juive n’a menacé l’« identité » française. En revanche, on perçoit dans la culture juive un ferment de dissidence dont la culture française n’a eu qu’à se louer, et dans mon panthéon intime l’immense Proust rejoint Bergson et Simone Weil. Les trois ont influé sur ma façon de voir le monde, en gros ses mystères et ses au-delà. J’ai fréquenté en outre avec sympathie Berl et Maurois, avec profit Levinas et Marc Bloch. Ceci pour m’en tenir aux Français, car en tant qu’écrivain j’ai d’autres dettes à l’égard de la sensibilité juive : Zweig, Roth, Klee, Schnitzler, Buber, Singer, etc. Liste non exhaustive.

J’écris ces lignes en goy aucunement honteux et entiché de ses racines. Je les prends pour ce qu’elles sont : un privilège, un coup de pot qui m’a épargné les affres d’une quête « identitaire ». Mais les racines, ça s’insinue sur n’importe quel terreau, il suffit de semer de la bonne graine à bon escient. Mon patriotisme a partie liée avec une histoire-géo, il n’en est pas moins tout à fait compatible avec celui de Marc Bloch tel qu’il l’a dévoilé dans un beau texte (Une étrange défaite), avant de le payer de son sang, non sans un héroïsme qui l’inscrit dans la cohorte de nos preux. Il a sa place dans l’ordre de cette chevalerie exaltée par nos chansons de geste — du moins c’est en ce sens que je m’y réfère. Un autre Français juif, Berl, a prêté (brièvement) sa plume à Pétain pour énoncer une sottise : « La terre ne ment pas. » Ce qui prouve que, à l’instar d’un Auvergnat ou d’un Breton de souche, un intellectuel juif peut déraisonner. La terre n’est rien en soi, et les ancrages d’un homme sur le sol de ses ancêtres peuvent le hisser vers le sublime ou l’abrutir, ça dépend d’une alchimie intérieure qui lui permet, ou pas, de faire la synthèse de l’horizontal et du vertical. Cette alchimie, il me semble que la conscience juive y prédispose. C’est pourquoi j’ai une sympathie pour les Français juifs qui s’accrochent à leur judaïté, jusqu’à se sentir solidaires de l’État d’Israël. Le double patriotisme ne me gêne pas. Mais je conçois que d’autres aient fait le choix de ne plus se réclamer du judaïsme, voire de le récuser, voire même d’épouser la cause palestinienne, en haine d’un État qui forcément se comporte aussi mal que les autres. C’est leur affaire. L’héritage juif n’est pas simple à assumer : la Torah, la mémoire des persécutions, le sionisme — et cet État lourd d’ambiguïté par définition. Sans compter le regard du concitoyen goy qui, depuis deux mille ans, a rarement été amène. Euphémisme. Tout ce qui a trait à la « repentance » me déplaît souverainement, parce que j’y décèle une notion vicieuse : la « responsabilité collective ». Je refuse la moindre part de responsabilité dans la Shoah et je doute même qu’il soit judicieux — pour la communauté juive française — de culpabiliser ad aeternam nos compatriotes. Néanmoins, je mesure la profondeur de la blessure et je comprends qu’au plus intime de sa conscience, et de son cœur, un juif ne puisse ni oublier, ni pardonner. Il s’est agi ni plus ni moins d’exterminer un peuple, le sien. D’une certaine façon j’admire l’absolutisme de Benny Levy, et les déchirements d’Alain Finkielkraut me paraissent naturels. Quand mon ami Boris Hoffman m’affirmait vouloir finir ses jours à Jérusalem — lui si français par tant de belles fibres —, j’étais blessé qu’il veuille déserter notre patrie commune mais je le comprenais, et, quand je l’ai accompagné jusqu’au carré juif du cimetière de Bagneux, j’ai pensé en écoutant le rabbin psalmodier en hébreu que Boris n’avait plus besoin du détour par Israël pour gagner sa Terre promise.

J’ai de la sympathie pour les « alya », c’est davantage qu’un retour au clocher natal. La « Jérusalem céleste », nous la convoitons tous en notre for, en tant qu’Occidentaux. Mais distraitement. Eux, sur un mode plus obsessionnel — et le mixage d’une attente spirituelle et d’un projet politique conçu par Herzl a produit le sionisme. J’admire l’idéal sioniste ; bizarrement, j’y retrouve en partie les ingrédients de mon patriotisme. Ma France idéale a des ressemblances mystérieuses avec le grand rêve initial des amis de Ben Gourion. J’aurais du mal à formaliser cela, mais je le sens.

En Corrèze, durant l’Occupation, beaucoup de paysans ont hébergé des enfants juifs, beaucoup de gendarmes ont feint de l’ignorer, beaucoup de prêtres les ont baptisés en douce pour les protéger. Rien de plus faux que d’opposer une plèbe française irrémédiablement antisémite à une « élite » qui ne le serait pas. Et rien de plus pervers que d’opposer une France imbue de ses clochers et haïssant le reste du monde à un universalisme d’intellos hors sol présumés libres de préjugés. L’hystérie antisémite a été plus souvent le fruit pourri d’un déracinement, d’une acculturation ou d’un déclassement que l’attendu d’un amour du terrier. Ce n’est pas ma France, ce n’est pas la France qui a décrété les lois antijuives de Vichy, dès l’automne 1940 ; ce sont des ratés, des aigris, des paumés qu’un délire idéologique avait rameutés autour d’un sénile, tels des rats autour d’un fromage puant dans la pénombre d’une cave. Ils n’étaient pas si nombreux, leurs complices actifs non plus. Malheureusement ils détenaient le pouvoir « officiel ». Ou « légal », comme on voudra. On comprendra qu’il y ait moins d’« officiels » que de séditieux dans ce Dictionnaire amoureux.

K

Koufra

Koufra : première victoire des combattants de la France libre. L’épopée de la prise de cette citadelle réputée imprenable, tenue par le général italien Graziani, ressuscite les héros des chansons de geste en un siècle où les vertus chevaleresques n’étaient plus cotées à la bourse des actions militaires. Graziani n’avait rien d’un chevalier sans peur et sans reproche. Les héros de Leclerc étaient dépenaillés et disparates : des évadés de Cayenne, des Saras animistes, des Senoussis musulmans, des soldats oubliés tel le commandant Drogo du Désert des Tartares de Buzzati. Parmi eux l’artilleur Roger Ceccaldi, hantise des Italiens avec son canon mobile, auquel les hasards de la vie m’ont apparenté. Ce qu’il m’a dit de Leclerc confirme le bien-fondé de la légende. Avec ses desperados rameutés à Fort-Lamy (N’Djamena), il a forgé en plein désert libyen l’ébauche de la 2e DB. Après Koufra il y eut Tripoli, Tunis, le débarquement en Normandie, la libération de Paris par la porte d’Orléans, la descente des Champs-Élysées et le Te Deum à Notre-Dame avec de Gaulle, Strasbourg, Berchtesgaden. L’honneur et la gloire. Puis une escale trop brève en Indochine et la mort en avion sur le sable africain. Epilogue à Notre-Dame puis aux Invalides avec l’insigne dignité de maréchal. La République ne pouvait faire moins.

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