Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
La personnalité d’Adrien Chazaud était toute différente. C’était visiblement un être fragile dont les longs cils accentuaient l’aspect presque féminin. Il avait répondu à peu près dans les mêmes termes que Nguyen aux questions du chef de groupe, mais on le sentait terriblement meurtri par la disparition de l’éditrice, recroquevillé sur son chagrin.
L’appartement de Nadine Pascoli fut fouillé de fond en comble sans qu’un indice valable permît de suivre une piste sérieuse.
De son côté, Zellerman avait récupéré le cahier Clairefontaine contenant le journal intime de Laurette et quelques photos de l’adolescente auprès de la gendarmerie. Le cahier se trouvait sur le bureau du lieutenant Fernandez.
Depuis vingt-quatre heures, Bérangère en examinait le contenu, cherchant un lien éventuel entre les différents homicides. Sa quête restait vaine. Elle posait un regard interrogateur sur la photo représentant une jeune fille aux yeux clairs et provocants, espérant que son visage lui livrerait quelques confidences d’outre-tombe. Les pages du journal laissaient entrevoir une personnalité instable, perturbée, hésitant entre l’enfant assoiffée d’amour et la jeune femme naissante et rebelle, les notes alternant entre violence des sentiments et lugubres désespoirs. Par endroits, Laurette décrivait des rites sataniques qu’elle pratiquait avec un groupe d’amis en écoutant de la musique trash, sous l’effet de la transe. Elle détaillait avec fierté, comme un petit soldat à l’issue d’une bataille, comment ils se mutilaient les membres par de petites coupures pendant les concerts. Il arrivait à l’adolescente d’errer la nuit dans les cimetières en compagnie de Loïc. Bérangère devinait que cette mascarade répondait davantage à un besoin de provocation qu’à un goût réel pour les rituels macabres. Elle ignorait si les parents de la jeune fille avaient pris le temps de parcourir le journal de leur progéniture avant de le remettre aux gendarmes. Si tel était le cas, quelle réaction avait été la leur ? Connaissaient-ils leur fille sous ce jour ? Cet exercice laissait Bérangère triste et déprimée. Elle ne connaissait pas la jeune fille mais se sentait émue en pensant à la mort atroce qui avait été la sienne, au désespoir de ses parents et de son petit ami, à la profonde tristesse de ses camarades de classe. Quand la mort frappe un être jeune, l’incompréhension et le sentiment de révolte sont encore plus forts, pensait-elle. Rien à travers les écrits ne permettait d’établir une jonction entre les habitudes de Laurette et celles de Nadine Pascoli. D’ailleurs, y avait-il un lien quelconque ?
26
La tête d’Escoffier fit une apparition entre la porte et le chambranle du bureau de Bérangère.
— Partante pour un bol d’air ? suggéra-t-il.
— Tu tombes à pic, cette lecture me met mal à l’aise. Ça fait deux jours que Zellerman m’a collée à ce travail déprimant. Je m’ankylose.
— Tu tiens quelque chose ?
— Rien qui soit en rapport avec le reste.
— Je te propose une balade quai de Gesvres, chez les bouquinistes, suivie d’un déjeuner chez l’Italien.
— Toi, tu as l’intention de passer Sentenac à la question ?
— Tout juste.
La Seine était gonflée des dernières pluies de janvier et les bateaux-mouches donnaient l’impression de frôler les arches en passant sous les ponts. La brigade fluviale déployait son armada de zodiacs, surveillant la montée de la crue et la circulation sur le fleuve, sous les yeux des badauds installés par grappes sur les ponts et le long des rambardes. Une marche d’une dizaine de minutes suffisait à Damien et Bérangère pour atteindre le quai de Gesvres. Les bouquinistes ouvraient leurs caisses vert sapin. Gérard Sentenac peaufinait son installation en sifflotant. Il arrimait un parapluie au-dessus de sa chaise pliante par un ingénieux système de cordages reliés à l’huisserie d’une de ses caisses. Il portait un pantalon de velours, un blouson imperméabilisé style « chasse et pêche, poches multiples », et des chaussures de montagne. Son crâne était couvert d’un panama et une paire de lunettes protégeait ses yeux contre les rayons d’un soleil absent. Ses concurrents proposaient de la bimbeloterie : tours Eiffel en porte-clés, aquarelles minables, dés décorés des postures du Kama-sutra. Face à l’essor de ce style de ventes, Sentenac faisait de la résistance en n’exposant, lui, que des livres.
— Une vraie caricature, gloussa le lieutenant Fernandez. Que sait-on sur le personnage ?
— Il est veuf depuis un an environ. Origine modeste, fils de bouquiniste. Un mariage qui a beaucoup arrangé ses affaires dans les années 70 : sa femme était aisée, petite-fille d’un éditeur parisien, morte à l’issue d’une longue maladie. C’est un érudit, autodidacte. Il fait partie du cercle restreint de Lavigne depuis des lustres. Passe pour un tendre original.
— Il a plutôt l’air sympathique.
— Espérons qu’il nous apprendra quelque chose, le patron estime que personne ne dit la vérité dans l’entourage du libraire et je suis assez de cet avis.
Postés sur le trottoir en face, les deux policiers assistaient à l’installation méticuleuse du commerçant qui donnait l’impression d’être dans une bulle, d’ignorer le désordre de la ville autour de lui. Il n’avait pas remarqué les deux badauds et parut surpris quand ils arrivèrent à sa hauteur.
— Vous désirez ? leur dit-il distraitement.
— Nous vous avions promis de vous rendre une petite visite… fit Bérangère.
— Oui, je vous remets à présent, vous étiez chez Victor, l’autre jour.
Escoffier détestait parler à des gens portant des lunettes noires. La voix, les gestes fournissaient des informations intéressantes mais rien ne pouvait remplacer une paire d’yeux. Il plongeait dans un regard, le photographiait intérieurement et longtemps après, en y repensant, des détails remontaient à la surface : un clignement, une paupière frémissante, un regard filant constituaient autant de signaux pour l’enquêteur. Mais Gérard Sentenac gardait ses lunettes sur le nez malgré un ciel plombé.
— Parlez-nous donc de vos relations avec le couple Lavigne, monsieur Sentenac, proposa Bérangère.
Curieusement, le bouquiniste tourna le dos au lieutenant Fernandez et s’adressa à Escoffier, probablement parce qu’il préférait s’adresser à un homme. Bérangère n’en était pas à sa première expérience du genre, mais chaque fois elle en concevait une secrète humiliation.
— Ce qui est arrivé à Nadine est innommable, fit Sentenac.
Escoffier nota cette fois encore la dissonance entre le timbre de la voix et la carrure de cet homme grand et robuste qui parlait d’une voix fluette et chantante.
— Votre amitié avec le couple remonte aux années 68, n’est-ce pas ?
— Pas exactement. Thibault, Victor et moi, nous nous fréquentons depuis l’enfance, nous sommes tous les trois du 18e. Nadine est arrivée après. J’avais fait sa connaissance à la fac, nous avons eu un petit flirt ensemble… Quand je l’ai présentée à Thibault, ça a été tout de suite le coup de foudre entre eux. C’était en mai 68, sur les barricades. Thibault, Victor, Nadine et moi formions un groupe solide à l’époque, nos amis enviaient notre complicité. C’est après que les choses se sont dégradées, que les complications sont arrivées…