La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle avait dû apprendre son petit discours par cœur parce qu’elle le débita d’un trait. Les yeux fixés sur l’effigie de son père en costume de chasseur.
— J’oubliais ! Il n’est pas habillé très chic pour un soir de Noël, mais il a dit que vous comprendriez… qu’après tout ce qu’il avait vécu, l’élégance était le cadet de ses soucis. Parce qu’il en a connu des aventures !
Antoine portait une chemise de sport beige, un foulard blanc, un pantalon de treillis kaki. Ses manches étaient remontées sur des avant-bras blonds, bronzés. Il souriait. Ses cheveux châtain clair, coupés court, son teint hâlé, une lueur de fierté dans l’œil lui donnaient l’audace d’un chasseur de grands fauves. Il avait le pied droit posé sur une antilope, mais on ne le voyait pas, le pied et l’antilope étant cachés sous la nappe. Joséphine reconnut la photo : elle avait été prise juste avant son départ de chez Gunman quand l’avenir lui souriait encore, qu’on ne parlait pas de fusion ni de licenciement. L’effet était saisissant ; ils eurent, tous, l’impression qu’Antoine était attablé avec eux.
Alexandre eut un mouvement d’effroi et se renversa sur sa chaise, ce qui eut pour effet de faire vaciller puis tomber Antoine.
— Tu ne lui fais pas un baiser, maman ? demanda Zoé en ramassant l’effigie de son père qu’elle remit d’aplomb devant son assiette.
Joséphine secoua la tête, pétrifiée. Ce n’est pas possible. Serait-il vraiment vivant ? A-t-il revu Zoé sans que je le sache ? Est-ce lui qui a eu l’idée de cette mise en scène grotesque ou elle, toute seule ? Elle restait immobile, face à Antoine en carton-pâte, essayant de comprendre.
Philippe et Shirley se regardaient, pris par une terrible envie de rire qu’ils tentaient de réprimer en se mordant l’intérieur des joues. Ça lui ressemble bien à ce chasseur d’opérette de venir nous gâcher la fête, persiflait Shirley dans sa tête, lui qui dégoulinait de trouille dès qu’il fallait prendre la parole en public !
— Ce n’est pas très hospitalier, maman. On doit faire un baiser à son mari, le soir de Noël. Après tout, vous êtes toujours mariés.
— Zoé… s’il te plaît, balbutia Joséphine.
Hortense contemplait le portrait de son père en tirant sur une mèche de cheveux.
— Tu joues à quoi, Zoé ? Tu nous fais un remake des Envahisseurs ou de « Papounet, le retour » ?
— Papa ne peut pas encore être avec nous, alors j’ai eu l’idée de lui faire une place à table et je voudrais qu’on boive tous à sa santé !
— Papaplat, tu veux dire ! lança Hortense. C’est le nom qu’on donne à ce genre de collage aux États-Unis et tu le sais très bien, Zoé !
Zoé ne cilla pas.
— Elle n’a pas trouvé ça toute seule, elle l’a lu dans les journaux anglais, continua Hortense. Flat Daddy ! Ça vient d’Amérique. Ça a commencé quand une femme de militaire basé en Irak a constaté que sa petite fille de quatre ans ne reconnaissait plus son père lors d’une permission, puis les familles de la Garde nationale l’ont imitée et ça a fait école. Maintenant chaque famille de militaire américain basé à l’étranger reçoit son Flat Daddy par la poste si elle en fait la demande. Zoé n’a rien inventé ! Elle a juste décidé de nous flinguer la soirée.
— Pas du tout ! J’avais envie qu’il soit là, avec nous.
Hortense se dressa comme un ressort jailli de sa boîte.
— Tu veux quoi : nous culpabiliser ? Montrer qu’il n’y a que toi qui l’oublies pas. Que toi qui l’aimes vraiment ? C’est raté. Parce qu’il est mort, papa. Ça fait six mois ! Bouffé par un crocodile ! On te l’a pas dit pour te ménager, mais c’est la vérité !
— C’est faux, hurla Zoé en plaquant ses mains sur ses oreilles. Il a pas été bouffé par un crocodile puisqu’il nous a envoyé une carte postale !
— Mais c’était une vieille carte moisie oubliée par la poste !
— Faux ! Archifaux ! C’était papa vivant qui donnait des nouvelles ! Tu n’es qu’une sale punaise qui pue et qui voudrait que tout le monde soit mort et qu’il n’y ait plus qu’elle sur terre ! Oh, la punaise ! oh, la punaise ! se mit-elle à crier à tue-tête en sanglotant.
Hortense se laissa tomber sur sa chaise, eut un geste de la main qui signifiait « c’est trop pour moi ! j’abandonne ». Joséphine éclata en larmes, jeta sa serviette et sortit de table.
— Génial, Zoé ! hurla Hortense. T’as pas une autre surprise en réserve qu’on se marre encore ? Parce qu’on est morts de rire !
Gary, Shirley et Philippe attendaient, gênés. Le regard d’Alexandre allait d’une cousine à l’autre, essayant de comprendre. Il était mort, Antoine ? Mangé par un crocodile ? Comme au cinéma ? Le foie gras rosissait dans le plat, les toasts racornissaient, le saumon transpirait. Une odeur de brûlé parvint de la cuisine.
— La dinde ! cria Philippe. On a oublié d’éteindre le four tout à l’heure !
Au même instant, Joséphine réapparut, ceinte du grand tablier blanc.
— La dinde a brûlé, annonça-t-elle en grimaçant.
Gary poussa un soupir dépité.
— Il est onze heures et on n’a toujours pas dîné. Vous faites chier avec vos psychodrames, les Cortès ! Plus jamais je passerai Noël avec vous !
— Mais que se passe-t-il ? C’est la guerre ? s’exclama Shirley.
— Gagné ! glapit Zoé, s’emparant de Papaplat et retournant dans sa chambre d’un pas militaire.
Gary prit le plat de saumon, en glissa deux tranches dans son assiette, fit de même avec le foie gras.
— Désolé, commenta-t-il la bouche pleine, je commence avant qu’un nouveau numéro s’enchaîne. J’apprécierai mieux, le ventre plein !
Alexandre l’imita et plongea les mains dans les plats. Philippe détourna la tête. Ce n’était pas le moment de donner une leçon de savoir-vivre à son fils. Joséphine, affalée sur sa chaise, considérait la table d’un œil morne et caressait les lettres brodées du tablier. C’EST MOI LE CHEF ET ON M’OBÉIT.
Philippe proposa d’oublier la dinde calcinée et de passer directement aux fromages et à la bûche.
— Commencez sans moi. Je vais voir Zoé, dit Joséphine, en se levant.
— Ça y est ! On reprend le jeu des gens qui disparaissent ! dit Shirley. Je goûterais bien au foie gras avant de devenir fantôme !
Mylène Corbier jeta son sac Hermès – un vrai, acheté à Paris, pas une imitation comme on en trouvait à tous les coins de rue – sur le gros fauteuil en cuir rouge de l’entrée et contempla son intérieur avec satisfaction. Elle murmura, que c’est beau ! Mais que c’est beau ! Et c’est chez moi ! C’est moi qui ai payé tout ça avec MES sous !
Six mois qu’elle était à Shanghai, elle n’avait pas traîné. L’appartement était là pour en témoigner. Vaste, avec de grandes baies vitrées, d’amples rideaux en toile écrue, des boiseries sur les murs qui lui rappelaient la maison de son enfance, quand elle était apprentie coiffeuse et vivait chez sa grand-mère à Lons-le-Saunier. Lons-le-Saunier, dont le titre de gloire était d’avoir été la ville natale de Rouget de Lisle. Lons-le-Saunier, deux minutes d’arrêt. Lons-le-Saunier, une éternité d’ennui.
L’appartement s’étendait tel un long loft, divisé par de hauts claustras équipés de persiennes. Sur les murs, une patine couleur coquille d’œuf. « Le comble du chic ! » prononça-t-elle à voix haute en faisant claquer sa langue contre son palais. Elle était bien obligée de parler toute seule, elle n’avait personne avec qui partager sa satisfaction. C’était déjà suffisamment pénible de vivre seule, alors seule et muette ! Surtout à cette époque de fêtes. Noël, le jour de l’an, elle allait les célébrer en tête à tête avec son sapin en plastique, commandé sur Internet. Et une petite crèche au pied du sapin. Sa grand-mère la lui avait donnée avant de partir pour la Chine. « Et n’oublie pas de faire tes prières au petit Jésus chaque soir ! Il te protégera. »