La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Le feu crépitait dans la cheminée. Les cadeaux de Noël brillaient, entassés sur le parquet en point de Hongrie. Deux clans se formaient : celui des anciens qui n’attendaient que la joie de distribuer, l’espérance secrète d’avoir fait mouche, et la jeune génération qui guettait la réalisation des rêves échafaudés dans le secret des vœux nocturnes. À la légère anxiété des uns répondait l’attente crispée des autres qui se demandaient s’il allait falloir déguiser leur déception ou s’ils pourraient laisser éclater leur joie sans avoir à se forcer.
Joséphine n’aimait pas ce rituel des cadeaux. Elle ressentait, chaque fois, un désespoir inexplicable, comme s’il lui était démontré l’impossibilité d’aimer juste et bien, et l’assurance d’être toujours insatisfaite dans l’expression de son amour. Elle aurait voulu accoucher d’une montagne et se retrouvait presque toujours devant une souris. Je suis sûre que Gary comprend ce que je ressens, se dit Joséphine en croisant son regard attentif qui disait en souriant : « Come on, Jo, souris, c’est Noël, tu es en train de nous plomber la soirée avec tes mines de crucifiée. » « À ce point ? » demanda Joséphine qui marqua son étonnement en haussant les sourcils. Gary hocha la tête, affirmatif. « Okay, je fais un effort », répondit-elle d’un signe de tête.
Elle se tourna vers Shirley qui expliquait à Philippe en quoi consistait son action contre l’obésité dans les écoles anglaises.
— Huit mille sept cents morts par jour dans le monde à cause de ces marchands de sucre ! Et quatre cent mille enfants obèses de plus chaque année rien qu’en Europe ! Après avoir fait mourir des esclaves pour cultiver la canne à sucre, ils s’en prennent à nos enfants en les saupoudrant !
Philippe l’arrêta de la main.
— Tu n’exagères pas un peu ?
— Ils en mettent partout ! Ils placent des distributeurs de sodas et de barres chocolatées dans les écoles, ils leur pourrissent les dents, les goinfrent de gras ! Tout ça pour une histoire de gros sous, bien sûr. Tu ne trouves pas ça scandaleux ? Tu devrais t’investir dans cette cause. Après tout, tu as un fils que le problème concerne.
— Tu crois vraiment ? demanda Philippe, en posant les yeux sur Alexandre.
Mon fils risque plutôt de se faire dévorer par l’angoisse que par le sucre, pensa-t-il.
C’était le premier Noël d’Alexandre sans sa mère.
C’était son premier Noël d’homme marié sans Iris.
Leur premier Noël de célibataires.
Deux hommes privés de l’image de la femme qui avait longtemps régné sur eux. Ils avaient quitté la clinique en silence. Avaient remonté la petite allée en gravier, les mains dans les poches, chacun regardant la marque de ses pieds sur le givre blanc. Deux orphelins dans les rangs d’un pensionnat. Il s’en serait fallu d’un rien pour que leurs mains s’accrochent l’une à l’autre, mais ils avaient tenu bon. Droits et dignes sous leur manteau de chagrin.
— Six morts minute, Philippe ! C’est tout l’effet que ça te fait ? Le regard de Shirley tomba sur la silhouette dégingandée d’Alexandre. Tu as raison : il a de la marge ! Bon, je me calme ! On n’avait pas dit qu’on allait ouvrir les cadeaux ?
Alexandre paraissait ignorer l’étincelant amoncellement de paquets à ses pieds. Son regard restait perdu dans le vide, dans une autre pièce, lugubre et vide, où se tenait une mère muette, décharnée, les bras serrés sur la poitrine, bras qu’elle n’avait pas dénoués au moment de lui dire au revoir. « Amusez-vous bien », avait-elle sifflé entre ses lèvres pincées. « Vous penserez à moi si on vous en laisse le temps et l’occasion. » Alexandre était reparti en gardant pour lui le baiser qu’elle n’avait pas réclamé. Il cherchait à comprendre, en regardant danser le feu, la raison de la froideur de sa mère. Peut-être ne m’a-t-elle jamais aimé ? Peut-être n’est-on pas obligé d’aimer son enfant ? Cette pensée creusa un abîme en lui qui lui donna le vertige.
— Joséphine, cria Shirley, qu’est-ce qu’on attend pour ouvrir les cadeaux ?
Joséphine frappa dans ses mains et déclara qu’exceptionnellement, on allait offrir les cadeaux avant minuit. Zoé et Alexandre joueraient les Pères Noël à tour de rôle en plongeant une main innocente dans le grand tas enrubanné. Un chant de Noël s’éleva, déposant un voile sacré sur la tristesse fardée de la soirée. « Ô douce nuit, ô sainte nuit, dans les cieux l’astre luit… » Zoé ferma les yeux et tendit la main au hasard.
— Pour Hortense, de la part de maman, énonça-t-elle en retirant une longue enveloppe. Elle lut le petit mot écrit dessus : « Joyeux Noël, ma petite fille chérie que j’aime. »
Hortense se précipita sur l’enveloppe qu’elle ouvrit avec appréhension. Une carte de vœux ? Une petite lettre moralisatrice qui expliquait que la vie à Londres, les études coûtaient cher, que c’était déjà un bel effort de la part d’une mère et que le cadeau de Noël ne pouvait être que symbolique ? Le visage crispé d’Hortense se détendit comme regonflé par une bouffée de plaisir : « Bon pour une journée de shopping toutes les deux, mon amour chéri. » Elle se jeta au cou de sa mère.
— Oh ! Merci, maman ! Comment as-tu deviné ?
Je te connais si bien, eut envie de dire Joséphine. Je sais que la seule chose qui peut nous réunir sans heurts ni malice est une course éperdue dans une avalanche de dépenses. Elle ne dit rien et reçut, émue, le baiser de sa fille.
— On ira où je voudrai ? Toute une journée ? demanda Hortense, étonnée.
Joséphine hocha la tête. Elle avait vu juste, même si cette prescience la rendait un peu triste. Comment transmettre autrement son amour à sa fille ? Qui l’avait faite si avide, si blasée pour que seul l’espoir d’une journée à dépenser de l’argent puisse lui arracher un élan de tendresse ? L’existence que je lui ai imposée ou l’âpre temps que l’on vit ? Il ne faut pas tout rejeter sur l’époque et les autres. Moi aussi, je suis responsable. Ma culpabilité date de ma première négligence, de ma première impuissance à la consoler, à la comprendre, impuissance que j’ai escamotée par une promesse de cadeau, de shopping à deux, moi émerveillée devant l’aplomb élégant d’une robe sur sa taille élancée, l’ajustement exquis d’un petit haut, les épousailles d’un jean sur ses longues jambes, elle, heureuse de recevoir ce que je déposais à ses pieds. Mon éblouissement devant sa beauté que je veux parer afin de maquiller les blessures de la vie. C’est plus facile de faire naître ce mirage-là que de donner le conseil, la présence, l’assistance de l’âme que je ne sais pas offrir, empêtrée dans mes maladresses. Nous payons toutes les deux ma négligence, ma chérie, ma beauté, mon amour que j’aime à la folie.
Elle la retint un instant dans ses bras et lui répéta à l’oreille ces derniers mots :
— Ma chérie, ma beauté, mon amour que j’aime à la folie.
— Moi aussi, je t’aime, maman, balbutia Hortense dans un souffle.
Joséphine ne fut pas sûre qu’elle mentît. Elle éprouva un vrai mouvement de joie qui la redressa, lui redonna désir et appétit. La vie devenait belle si Hortense l’aimait et elle aurait encore écrit vingt mille chèques pour recevoir au creux de l’oreille une déclaration d’amour de sa fille.
La distribution des cadeaux continuait, scandée par les annonces de Zoé et d’Alexandre. Les papiers volaient dans le salon avant de mourir dans le feu, les ficelles bouclaient sur le sol, les étiquettes déchirées allaient se coller au hasard de la feuille qui traînait. Gary jetait des bûches dans la cheminée, Hortense déchirait les nœuds des paquets de ses dents, Zoé ouvrait en tremblant les pochettes-surprises. Shirley reçut une belle paire de bottes et les œuvres complètes d’Oscar Wilde en anglais, Philippe, une longue écharpe en cachemire bleu ciel et une boîte de cigares, Joséphine la collection entière des disques de Glenn Gould et un iPod, « oh, mais je ne sais pas faire marcher ces machins-là – Je te montrerai ! » promit Philippe en passant son bras autour de ses épaules. Zoé n’avait plus assez de place dans les bras pour tout emporter dans sa chambre, Alexandre souriait, émerveillé, devant ses cadeaux et retrouvant son sens pointilleux de l’observation demanda à la cantonade « pourquoi les piverts n’ont-ils jamais de maux de tête » ?