La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Tout le monde partit d’un éclat de rire et Zoé ne voulant pas rester muette se lança :
— Est-ce que vous croyez que si on parle longtemps, longtemps avec quelqu’un, à la fin, il oublie que vous avez un gros nez ?
— Pourquoi demandes-tu ça ? dit Joséphine.
— Parce que j’ai tellement saoulé Paul Merson hier après-midi dans la cave qu’il m’a invitée à aller écouter son groupe dimanche à Colombes !
Elle fit une pirouette et plongea en une profonde révérence pour recueillir les hommages.
La mélancolie de l’après-midi s’était évanouie. Philippe déboucha une bouteille de champagne et demanda où en était la dinde.
— Mon Dieu ! La dinde ! sursauta Joséphine en détachant son regard des bonnes joues enflammées de sa ballerine de fille.
Zoé avait l’air si heureuse ! Elle savait à quel point elle tenait à être au mieux avec Paul Merson. Joséphine avait découvert une photo de lui dans l’agenda de Zoé. C’était la première fois que Zoé cachait une photo de garçon. Elle courut à la cuisine, ouvrit le four, inspecta le degré de cuisson du volatile. Encore très rosé, fut le diagnostic. Elle décida de remonter le thermostat.
Elle se tenait devant le four, ceinte du grand tablier blanc, les yeux plissés dans un effort pour arroser la dinde sans faire gicler la sauce sur la plaque brûlante, lorsqu’elle sentit une présence derrière elle. Elle se retourna, la cuillère à la main, et se retrouva dans les bras de Philippe.
— C’est bon de te revoir, Jo. Ça fait si longtemps…
Elle leva la tête vers lui et rougit. Il la serra contre lui.
— La dernière fois, se souvint-il, tu accompagnais Zoé que j’emmenais avec Alexandre à Évian…
— Tu les avais inscrits à un stage de cheval…
— On s’est retrouvés, tous les deux, sur le quai…
— Il faisait un temps de mois de juin, avec une petite brise sous la grande verrière de la gare.
— C’étaient les premiers départs en vacances. Je me disais encore une année scolaire finie…
— Et moi, je me disais et si je demandais à Joséphine de partir avec nous ?
— Les enfants sont allés acheter des boissons…
— Tu portais une veste en daim, un tee-shirt blanc, un foulard à carreaux, des boucles d’oreilles dorées et des yeux noisette.
— Tu m’as dit « ça va », j’ai dit « oui » !
— Et j’ai eu très envie de t’embrasser.
Elle releva la tête et le regarda dans les yeux.
— Mais on ne s’est pas…, commença-t-il.
— Non.
— On s’est dit qu’on ne pouvait pas.
— …
— Que c’était interdit.
Elle hocha la tête, affirmative.
— Et on avait raison.
— Oui, chuchota-t-elle en tentant de s’écarter.
— C’est interdit.
— Complètement interdit.
Il la reprit contre lui et lui caressant les cheveux, il murmura :
— Merci, Jo, pour cette fête de famille.
Sa bouche effleura la sienne. Elle vacilla, détourna la tête.
— Philippe, tu sais… je crois que… il ne faudrait pas que…
Il se redressa, la regarda comme s’il ne comprenait pas ce qu’elle disait, plissa le nez et s’exclama :
— Est-ce que tu sens ce que je sens, Joséphine ? La farce ne serait-elle pas en train de se répandre dans le plat ? Ce serait fâcheux de manger des entrailles sèches et vides !
Joséphine se retourna et ouvrit le four. Il avait raison : la dinde se vidait lentement. Cela faisait un éboulis marron dont les bords caramélisaient. Elle se demandait comment arrêter l’hémorragie lorsque la main de Philippe vint se poser sur la sienne et tous les deux, maniant la cuillère avec précaution, ils refoulèrent le trop-plein de farce qui s’écoulait du ventre de la dinde.
— C’est bon ? Tu as goûté ? demanda Philippe dans le cou de Joséphine.
Elle secoua la tête.
— Et les pruneaux, tu les as laissés tremper ?
— Oui.
— Dans de l’eau avec un peu d’armagnac ?
— Oui.
— C’est bien.
Il murmurait dans son cou, elle sentait les mots s’imprimer sur sa peau. Sa main toujours posée sur la sienne, la guidant vers la farce odorante, il préleva un peu de chair à saucisse, de marrons, de pruneaux, de fromage blanc et lentement, lentement, monta la cuillère pleine et fumante vers leurs lèvres qui se rejoignirent. Ils goûtèrent en fermant les yeux la délicate farce de pruneaux ramollis qui fondit dans leur bouche. Ils laissèrent échapper un soupir et leurs bouches s’emmêlèrent en un long baiser goûteux, tendre.
— Peut-être pas assez salé, commenta Philippe.
— Philippe…, supplia Joséphine, le repoussant. On ne devrait pas…
Il l’arrima contre lui et sourit. Un peu de sauce grasse coulait de la commissure de ses lèvres, elle eut envie d’y goûter.
— Tu me fais rire !
— Pourquoi ?
— Tu es la femme la plus drôle que j’aie jamais rencontrée !
— Moi ?
— Oui, si incroyablement sérieuse qu’on a envie de rire et de te faire rire…
Et toujours ces mots qui se déposaient sur ses lèvres comme une buée.
— Philippe !
— Elle est très bonne cette farce d’ailleurs, Joséphine…
Et il repartit en chercher avec la cuillère, en porta le contenu aux lèvres de Joséphine, se pencha comme pour dire : « Je peux goûter ? » Ses lèvres se mélangèrent à celles de Joséphine, les effleurèrent, ses lèvres douces, pleines, parfumées au coulis de pruneaux avec une pointe d’armagnac, et elle comprit, traversée par un fulgurant pressentiment de bonheur, qu’elle ne décidait plus rien, qu’elle avait franchi ces limites mêmes qu’elle s’était promis de ne jamais dépasser. À un moment, se dit-elle, on doit comprendre que les limites ne tiennent pas les autres à distance, elles ne vous protègent pas des problèmes, des tentations, elles ne font que vous enfermer, vous couper de la vie. Alors, soit vous décidez de vous dessécher et de rester dans les limites, soit vous vous farcissez de mille plaisirs en franchissant ces mêmes limites.
— Je t’entends penser, Jo. Arrête de faire ton examen de conscience !
— Mais…
— Arrête, sinon je vais avoir l’impression d’embrasser une bonne sœur !
Mais il y a certaines limites qui sont beaucoup trop dangereuses à franchir, certaines limites qu’il ne faut en aucun cas dépasser et c’est précisément ce que je suis en train de faire et mon Dieu, mon Dieu que c’est bon, les bras de cet homme autour de moi !
— C’est que…, essaya-t-elle encore d’articuler. J’ai la sensation de…
— Joséphine ! Embrasse-moi !
Il la serra étroitement contre lui, lui bâillonnant la bouche comme s’il voulait la mordre. Son baiser devint brutal, impérieux, il la poussa contre la porte brûlante du four, elle eut un mouvement pour se dégager, il la plaqua, força sa bouche, la fouilla comme s’il cherchait encore un peu de farce, un peu de cette farce qu’elle avait pétrie de ses doigts, comme s’il léchait le bout de ses doigts malaxant la pâte, le goût des pruneaux lui remplissait la bouche, il salivait, Philippe, gémit-elle, oh, Philippe ! elle s’accrocha à lui, enfonça sa bouche dans sa bouche. Depuis le temps, Jo, depuis le temps… et il se jetait sur le tablier blanc, le froissait, le retroussait, la repoussait contre la porte vitrée du four, entrait dans sa bouche, entrait dans son cou, écartait le chemisier blanc, caressait la peau chaude, descendait ses doigts sur ses seins, appuyait sa bouche sur le moindre morceau de peau arraché au chemisier, au tablier, mettait fin à des jours et des jours d’attente torturante.