La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Pour le moment, il avait rempli son contrat nickel chrome, le petit Jésus. Elle n’avait rien à lui reprocher. Elle aurait bien aimé un peu de compagnie, un petit câlin de temps en temps, mais ce ne semblait pas être sa priorité. Elle soupira, on ne peut pas tout avoir, je sais. Elle avait choisi de vivre à Shanghai et de réussir, les célébrations haut les cœurs, ce serait pour plus tard. Quand elle serait riche. Très riche. Pour le moment, elle était OK riche. Elle avait un bel appartement, un chauffeur à plein temps (cinquante euros par mois !), mais hésitait encore à investir dans un animal de compagnie. Cinq mille euros par an d’impôts si on dépassait la taille du chihuahua. Elle voulait un vrai chien, tout en poils et en babines qui dégoulinent, pas un modèle réduit qu’on glisse dans son sac avec son poudrier. Dans ce pays, dès qu’on ajoutait un habitant au mètre carré, il fallait payer. Cinq ans de salaire si on désirait un deuxième enfant ! Pour le moment, elle se contentait de parler toute seule ou de regarder la télé. Si la solitude me pèse trop, j’investirai dans un poisson rouge. C’est autorisé. C’est même un porte-bonheur. Je commence par le poisson rouge, je fais fortune et après… Ou je m’achète une tortue. Ça porte bonheur aussi, les tortues. Une belle tortue et son conjoint. Ils me regarderont avec leurs yeux globuleux et leur éperon sur le nez. Il paraît que c’est très affectueux… oui, mais quand elles ont la trouille, elles émettent des gaz nauséabonds !
Dans la crèche, il y avait le bœuf et l’âne, les moutons, les bergers, des villageois portant des fagots sur l’épaule. Jésus et ses parents n’étaient pas encore arrivés. Ce soir, à minuit pile, elle déposerait le petit Jésus en pagne dans son lit de paille, elle dirait sa prière, se choisirait une bonne bouteille de champagne et irait se coucher devant la télé.
De l’entrée, elle apercevait sa chambre, le grand lit à baldaquin en fer forgé habillé de drap blanc, le parquet en larges lattes blondes, des meubles bien cirés, de grandes lampes en laque de Chine. Elle avait appris le goût, le bon goût de ceux qui naissent avec le sens des matières, des couleurs, des proportions. Elle avait étudié des revues de décoration. Pour le reste, il suffisait de payer les factures. Tout était possible. Et quand je dis « tout », c’est bien TOUT. On leur donne le truc le plus tordu et ils le copient au détail près. Hop là boum ! Ils reproduisent même des traces de vers dans le bois des meubles pour imiter la patine du temps.
Elle en avait fait du chemin depuis qu’elle avait quitté son studio minable de Courbevoie. « Oui, minable, ma fille ! N’ayons pas peur des mots ! » clama-t-elle en envoyant valser ses escarpins qui lui cambraient le dos tel un torero face à la bête. Des meubles de récupération, une kitchenette étroite, mal aérée, donnant sur une pièce unique qui servait de salon-salle à manger-chambre-placard. Un dessus-de-lit en piqué blanc, des coussins jetés en vrac, des miettes de pain qui s’incrustaient dans les plis et lui grattaient les reins quand elle se couchait. Et le soir, quand elle dépliait la planche à repasser, elle pouvait toucher le nez du présentateur du journal télévisé avec la pointe du fer. Salut Patrick ! lançait-elle en aplatissant son col blanc. Elle en avait fait une plaisanterie : « PPDA, je le connais très bien, je lui lisse la pomme d’Adam tous les soirs ! » Elle restait coquette et repassait soigneusement sa tenue du lendemain. Ce n’est pas parce qu’on n’a rien qu’il faut se comporter comme une moins-que-rien, confiait-elle au journaliste qui débitait d’une voix morne tous les malheurs de la planète.
Sale époque ! Elle guettait les pourboires pour finir le mois et réanimer son misérable salaire. Sautait le repas du soir pour garder la ligne et celle de son porte-monnaie. Ne décrochait pas le téléphone quand apparaissait le numéro du banquier et tournait de l’œil à la vue d’une enveloppe imprimée. Tu parles d’une existence ! Elle en était arrivée à envisager sérieusement de faire des passes, une ou deux par semaine, histoire de subsister. Elle avait des copines qui racolaient sur Internet. Elle s’y était préparée, au moins c’est toi qui décides, qui choisis le client, les gâteries, la durée de l’entrevue, le tarif. T’es le patron. T’as ta petite entreprise. Personne pour te harceler. Hop là boum, ni vu ni connu. Le moyen de faire autrement ? Comment je paie le loyer, les impôts, les taxes locales, les assurances, la redevance, le gaz, l’électricité, le téléphone avec mes trois sous et demi ? Elle sentait le regard des mâles sur son décolleté. Ils bavaient. Elle les appelait ses Rantanplan. Elle était sur le point de céder aux chaleurs d’un Rantanplan friqué lorsque Antoine Cortès était arrivé.
Un sauveur. Antoine Cortès, le chevalier sans peur ni reproche qui lui parlait d’Afrique, de grands fauves, de bivouacs, de coups de fusil dans la nuit, de profits, de réussite en mordant dans la quiche congelée qu’elle lui réchauffait au micro-ondes avant de l’étreindre sous le dessus-de-lit en piqué blanc.
Puis ça avait été l’Afrique. Le Croco Park à Kilifi. Entre Monbasa et Malindi. Le grand frisson. Les plages de sable blanc. Les cocotiers. Les crocodiles. Les projets mirifiques. La maison avec des domestiques. Rien à faire qu’à glisser les pieds sous la table ! Les filles d’Antoine leur rendaient visite. Elles étaient mignonnes. Surtout Zoé, la petite. Elle lui confectionnait une garde-robe, l’habillait comme une poupée, lui faisait des boucles. L’aînée l’avait toisée au début, mais elle avait fini par se la mettre dans la poche. Quand elles étaient là, ça allait. Ça allait même très bien. Elle était folle de ces petites. Devait se retenir pour ne pas les manger de baisers. Surtout Hortense, qui n’aimait pas qu’on la colle. Elle les emmenait à la plage avec un panier de pique-nique rempli de leurs sandwichs préférés, de jus de fruits frais, de mangues et d’ananas. Elles jouaient aux cartes, cuisinaient en braillant à tue-tête. Elle se souvenait d’un wapiti aux patates douces qui avait fini caramélisé au fond de la marmite, impossible de le décoller, un bloc de béton ! Hortense l’avait baptisé What a pity. On remange quand du What a pity ? elle claironnait dans la maison. Ne le dis surtout pas à ton père, il prétend que je suis nulle en cuisine, avait supplié Mylène, ce sera notre secret, notre petit secret, d’accord ? D’accord, mais tu me donnes quoi en échange ? avait riposté Hortense. Je t’apprends à te faire des yeux de biche avec des faux cils et je te fais une french manucure. Hortense avait tendu les mains.
Mais sinon… Des journées à ne rien faire si ce n’est lire des revues et se soigner les ongles. Attendre Antoine, lovée dans le hamac. Antoine qui travaillait, Antoine qui se décourageait, Antoine qui déchantait. Les difficultés à cause de ces sales bêtes qui refusaient de se reproduire et bouffaient les employés. Monsieur Wei qui menaçait Antoine. Antoine qui ne travaillait plus. Antoine qui s’était mis à boire. Elle s’ennuyait dans son hamac. Je vais avoir des moignons à force de me limer les ongles ! Suis pas habituée à l’oisiveté, moi ! Envie de travailler, de gagner des sous. Il ricanait, il buvait. Elle avait pris les choses en main. Elle s’était assise derrière son bureau, avait tenu la comptabilité, noté des chiffres sur le grand cahier, étudié les revenus, les amortissements, les bénéfices, avait appris comment marchaient les affaires. Elle imitait l’écriture d’Antoine, les jambes des « m » étroites et maigres, les « o » étranglés, le brusque piqué du « s » qui s’écrase en fin de mot. Elle imitait sa signature. Hop là boum ! Monsieur Wei n’y avait vu que du feu. Jusqu’au jour tragique où…