La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Je crois qu’il est en train de faire caca, glissa Zoé à Hortense.
Marcel avait placé un cadeau dans chaque assiette. Un billet de deux cents euros pour chaque enfant. Hortense, Gary et Zoé eurent un hoquet en découvrant le grand billet jaune plié en deux dans une enveloppe. Zoé faillit demander : « C’est un vrai ? », Hortense déglutit et se leva pour embrasser Marcel et Josiane. Gary, gêné, regardait sa mère, se demandant s’il fallait protester. Shirley lui fit signe de ne rien dire, il risquait de fâcher Marcel.
Philippe reçut une bouteille de château-cheval-blanc, premier grand cru, classé A, Saint-Émilion 1947. Il tournait doucement la bouteille entre ses mains, pendant que Marcel récitait le boniment du caviste chez qui il achetait son vin : « Belle robe rouge, fin, élégant, souple, structuré. Fruit d’un terroir sablo-graveleux, les graviers captant le soleil le jour, et réchauffant la vigne, la nuit. » Philippe, amusé, s’inclina et lui promit qu’ils le boiraient ensemble pour les dix ans de Junior.
Junior acquiesça d’un rot sonore.
Dans l’assiette de Joséphine et Shirley, Marcel avait placé un bracelet en or gris, décoré de trente diamants brillantés, et dans celle de Josiane une paire de clips d’oreilles ornés d’une grosse perle de culture grise de Tahiti piquée de diamants. Shirley protesta, elle ne pouvait accepter. En aucun cas. Marcel la prévint qu’il quitterait la table si elle refusait son cadeau. Il se considérerait offensé. Elle insista, il renchérit, elle s’obstina, il tint bon, elle s’entêta, il ne voulut pas en démordre.
— J’adore jouer les Pères Noël, j’ai une hotte à cadeaux qui déborde, faut bien que je la vide de temps en temps !
Josiane, pensive, caressait ses boucles d’oreilles.
— C’est trop, mon loup ! Je vais ressembler à un gros caillou !
Joséphine murmura :
— Marcel, tu es fou !
— Fou de bonheur, Jo. Tu ne sais pas le cadeau que vous me faites en venant déjeuner chez nous. Jamais j’aurais pu imaginer que… Tiens, ma petite Jo, j’ai bien envie de pleurer !
Sa voix tremblait, ses yeux clignaient, il tordait le nez pour enrayer l’émotion qui le submergeait. Joséphine eut la gorge nouée à son tour et Josiane renifla en se détournant pour que personne ne la voie.
C’est le moment que choisit Junior pour chasser la mélancolie en donnant un grand coup de biberon sur sa chaise qui signifiait assez de simagrées, je m’ennuie, moi, action !
Ils se tournèrent vers lui, surpris. Il leur fit un grand sourire en tendant la tête en avant comme pour les encourager à lui faire la conversation.
— On dirait qu’il a envie de parler, dit Gary, étonné.
— T’as vu comme il tend le cou ! remarqua Hortense, se faisant la remarque qu’il était vraiment laid quand il avançait la tête, le cou long et flexible, la bouche fendue, les yeux exorbités.
— Il faut lui parler tout le temps ou il s’ennuie…, soupira Josiane.
— Ce doit être épuisant, remarqua Shirley.
— En plus, on ne peut pas lui dire n’importe quoi, sinon il se met en colère ! Il faut le faire rire, l’étonner ou lui apprendre quelque chose.
— Vous êtes sûre ? demanda Gary. Il est trop petit pour comprendre.
— C’est ce qu’on se dit à chaque fois, mais à chaque fois on est surpris !
— Je comprends que vous soyez fatigués, compatit Joséphine.
— Attendez…, dit Gary, je vais lui dire quelque chose qu’il ne pourra pas comprendre. C’est impossible.
— Vas-y, le provoqua Marcel, sûr de la science infuse de son rejeton.
Gary se concentra un long moment, cherchant ce qu’il pourrait trouver de spirituel pour tester le garnement. Quelle drôle de bouille il a ! ne pouvait-il s’empêcher de penser en constatant que Junior ne le lâchait pas des yeux et poussait des petits cris signalant son impatience.
— J’ai trouvé ! s’exclama-t-il, triomphant. Et là, mon petit vieux, tu peux toujours essayer, tu ne comprendras rien de rien !
Junior releva le menton tel un gladiateur outragé et tendit son biberon comme un bouclier pour prendre la mesure de son adversaire.
— « L’eunuque décapité raconte des histoires sans queue ni tête », énonça Gary, articulant chaque mot comme s’il les dictait à un analphabète.
Junior écouta, la tête et les épaules penchées en avant, le cou se balançant, le corps raide, les bras le long du corps. Il resta un instant dans cette position, ses sourcils se froncèrent, dessinant de petits festons, ses joues se marbrèrent de plaques écarlates, il grogna, gronda, puis son corps se détendit, il jeta la tête en arrière, éclata d’un rire tonitruant, battit des mains, des pieds pour montrer qu’il comprenait, et fit le geste de se couper la tête et le bas du ventre du plat de la main.
— Il a vraiment compris ce que j’ai dit ? demanda Gary.
— Apparemment oui, dit Marcel Grobz en dépliant sa serviette d’un air enchanté. Et il a raison de rire, c’est très drôle !
Gary observait, médusé, le bébé roux et rose dans sa grenouillère bleue qui le considérait en rigolant et dont le regard disait encore, encore des histoires, fais-moi rire, les trucs de bébé, ça m’ennuie, mais ça m’ennuie.
— C’est dingue ! déglutit Gary. This baby is crazy !
— Craizzzzy ! répéta Junior en bavant sur sa grenouillère.
— Il est génial, le nain ! s’écria Hortense.
En entendant le mot « génial », Junior roucoula et, pour lui montrer à quel point elle avait raison, il tendit son biberon vers un spot du plafond et énonça clairement :
— Lampe…
Devant leurs mines stupéfaites, il se gargarisa d’un grand rire de gorge, puis ajouta, une lueur espiègle dans l’œil :
— Light !
— Mais c’est…
— Incroyable ! c’est ce que je vous disais, dit Marcel, et personne ne me croyait !
— Luz…, continua Junior, le doigt toujours tendu vers la lumière du spot.
— En espagnol aussi ! Cet enfant me…
— Deng !
— Ah, là, c’est n’importe quoi ! dit Shirley, rassurée.
— Non, rectifia Marcel, c’est « soleil » en chinois !
— Au secours ! s’écria Hortense, le nain est polyglotte !
Junior caressa Hortense du regard. Il la remerciait de reconnaître ses mérites.
— Ce n’est pas un nain, c’est un géant ! T’as vu la taille de ses mains ! Et ses pieds !
Gary siffla, impressionné.
— Chouchou…, hurla Junior en crachant l’eau de son biberon en direction de Gary.
— Ça veut dire quoi ? demanda ce dernier.
— Tonton. En chinois. Il t’a choisi comme oncle !
— Je peux le prendre dans mes bras ? demanda Joséphine en se levant, ça fait longtemps que je n’ai plus tenu un bébé… et un bébé comme ça, je veux le regarder de plus près !
— Tant que ça ne te donne pas d’idées ! marmonna Zoé.
— Tu n’aimerais pas avoir un petit frère ? demanda Marcel, goguenard.
— Et qui serait le père si je peux poser une question indiscrète ? répondit Zoé en foudroyant sa mère du regard.
— Zoé…, bredouilla Joséphine, décontenancée par la véhémence de sa fille.
Elle s’était approchée de Josiane qui avait pris Junior dans ses bras et se penchait sur lui, prête à déposer un baiser sur ses boucles rousses. Junior la fixa, son visage se plissa et il émit un rot abondant de purée de carottes qui alla maculer le chemisier de Jo et la blouse en soie de Josiane.