La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle s’éventa de la main pour chasser l’horrible souvenir. Atroce, atroce, oublier ça, pauvre chou. Elle frissonna, secoua la tête. Sa main tâtonna sur la table basse, attrapa une cigarette. L’alluma. Tira une bouffée. C’était nouveau. Pas bon pour le teint. Elle avait baptisé sa ligne de maquillage « Belle de Paris » et son fond de teint « Lys de France » avec un beau dessin en relief de lys blanc sur la boîte.
Mon best-seller ! Le produit qui blanchit, lisse, unifie et maquille en même temps. Quand elle était au Croco Park, qu’elle se grattait la tête pour savoir comment s’occuper, elle avait pensé aux produits de beauté. C’était son rayon, la beauté. Elle était coquette et appréciait la peinture. Surtout Renoir et ses femmes grasses, roses. Elles faisaient impression, ces femmes-là, c’est pas un hasard si elles avaient déclenché l’impressionnisme, on en parlait encore. Elle s’était confiée à Antoine, il avait haussé les épaules. Elle en avait parlé à monsieur Wei, il lui avait demandé un « projet d’exploitation ». Bigre ! s’était-elle dit, ça veut dire quoi ?
Elle avait commencé par faire une enquête en parlant avec les Chinoises qui vivaient au Croco Park. Elle avait lu, sur Internet, que c’était ainsi que procédaient de nombreuses entreprises étrangères avant de lancer un produit en Chine. Passer du temps avec le client pour comprendre ses habitudes de consommation. Des concepteurs de General Motors avaient visité la province de Guangxi et rencontré des acheteurs de camionnettes chez eux, dans leur ferme. Ils s’étaient assis sur le trottoir en discutant de ce que ces derniers aimaient ou reprochaient à leur véhicule. Elle avait fait comme General Motors. Avait bavardé avec les Chinoises en mauvais anglais et avait compris que le seul produit de beauté qui les faisait rêver était celui qui blanchissait la peau. White, white, répétaient-elles en lui touchant les joues. Elles étaient prêtes à échanger leur paie contre un pot de blanc. Elle avait eu une idée géniale : elle avait conçu un produit qui faisait fond de teint ET blanchisseur. Avec un peu d’ammoniaque dedans. Juste un peu. Elle n’était pas sûre que ce soit très bon pour la peau, mais ça marchait. Et monsieur Wei avait accepté d’être son partenaire.
Ici, tout était si facile. On pouvait produire ce qu’on voulait, il suffisait de bien expliquer ce qu’on désirait et hop là boum ! la chaîne de fabrication se mettait en marche. Prix de revient, prix de vente, bénéfice, combien, how much, le calcul était vite fait. Pas besoin de contrat. Ils ne faisaient pas de tests, ne se souciaient pas de savoir si c’était bon ou pas pour la peau. Un essai et, si ça marchait, ils lançaient la production.
Monsieur Wei avait testé le produit sur des ouvrières dans une usine. Le stock avait été dévalisé en quelques minutes. Il avait décidé de vendre en zone rurale et ensuite, par Internet. Il lui avait expliqué, plissant les yeux en fentes de tirelire, que sept cent cinquante millions de Chinois habitaient la campagne, que leur revenu par habitant ne cessait de grimper, que c’était là leur cible. Puis il avait cité l’exemple de Wahaha, le premier fabricant de boissons du pays, qui s’était développé en partant des campagnes. Le marketing de Wahaha consistait à badigeonner son logo sur les murs des villages. Mylène avait fermé les yeux, imaginé des murs entiers de maisons en torchis ornés de lys royaux et avait eu une pensée émue pour Louis XVI. Comme si elle le rétablissait sur le trône.
— Les multinationales font face à un défi immense en matière de distribution dans la Chine rurale, avait insisté monsieur Wei. Il ne faut pas faire comme les Occidentaux et ne penser qu’aux villes.
Elle lui faisait confiance. Il s’occupait de la production, elle de la création. Trente-cinq pour cent chacun et le reste pour les intermédiaires. Pour qu’ils mettent notre produit en vedette. Faut graisser les pattes. C’est comme ça que ça se passe chez nous, disait-il de sa voix nasillarde. Parfois, elle avait envie de poser une question. Il toussait alors, de manière forte, réprobatrice, comme s’il lui interdisait de pénétrer sur son domaine. Faut que je me méfie, se disait-elle, ne pas mettre tous mes œufs dans le même panier. Marcel Grobz l’avait aidée. Je vais le relancer, on n’est jamais assez prudent. En même temps, il ne faut pas que je me fâche avec Wei, il me fait faire des placements financiers juteux. Il m’a fait acheter des actions de l’assureur China Life qui ont plus que doublé à l’issue du premier jour de cotation ! J’aurais jamais eu l’idée toute seule.
Et pourtant des idées, elle en avait à la pelle. Ce matin, en se levant, hop là, boum ! elle avait eu un flash : un téléphone portable qui ferait fond de teint et rouge à lèvres. D’un côté, le clavier du téléphone, dans la coquille, un boîtier de maquillage. C’est pas une idée géniale, ça ? Faudrait que je la dépose. Penser à téléphoner à l’avocat de Grobz. Bonjour, c’est moi, la fille d’Einstein et d’Estée Lauder ! Restait plus qu’à en souffler trois mots au Mandarin Rusé.
Il partait le lendemain pour Kilifi. Elle lui en parlerait à son retour. Il avait trouvé un nouveau régisseur pour diriger le Croco Park. Un Hollandais brutal qui se fichait pas mal que les crocodiles bouffent les employés. Les crocodiles s’étaient remis à copuler. Il les avait affamés afin que le naturel reprenne le dessus et qu’ils se jettent les uns sur les autres. Il y avait eu un bain de sang puis les plus forts l’avaient emporté et avaient rétabli leur suprématie sur la colonie. Les femelles se laissaient engrosser sans se rebiffer. « Ils sentent le maître et s’inclinent », se vantait-il au téléphone à monsieur Wei qui se caressait les couilles, les jambes écartées. Lui aussi veut me montrer qui est le maître, avait pensé Mylène en lui adressant un sourire un peu forcé.
Il fallait qu’elle lui donne une lettre à poster. Elle se leva, alla s’asseoir à son secrétaire en bois flotté sur lequel trônaient les photos d’Hortense et de Zoé, ouvrit un tiroir, sortit son dossier. Elle faisait un double de chaque courrier pour ne pas se répéter. Elle soupira. Mordilla le capuchon du stylo. Il fallait faire attention aux fautes d’orthographe. C’est pour cette raison qu’elle n’écrivait pas de textes trop longs.
— Ils viennent à quelle heure ? demanda Josiane qui sortait de la salle de bains en se massant les reins.
Elle dormait mal depuis deux semaines. Elle avait la nuque prise dans le plâtre et le dos lardé de petits couteaux comme ceux qu’on lance dans les cirques sur des cibles vivantes.
— Midi trente ! Philippe sera là aussi. Avec Alexandre. Et une dénommée Shirley et son fils, Gary. Ils viennent tous ! J’ai le gosier qui roucoule de bonheur. Je vais pouvoir te présenter, ma petite reine. C’est un grand jour, ce premier janvier !
— Tu es sûr que c’est une bonne idée ?
— Arrête de faire ta raclette ! C’est Joséphine qui a proposé ce déjeuner. Elle nous avait invités chez elle, mais j’ai pensé que tu te sentirais mieux si on les recevait chez nous. Pense à Junior. Il a besoin d’une famille.
— C’est pas sa famille !
— Mais puisque qu’on n’en a pas, on emprunte celle des autres !
Josiane tournait autour du lit dans son déshabillé en étirant le cou telle une girafe arthritique.
— C’est plus à la mode les familles, plus personne n’en a…, maugréa-t-elle.
Il ne l’écoutait pas, il refaisait le monde, son Nouveau Monde.
— Ils m’ont connu rabroué, rapetissé, humilié par le Cure-Dents. Je vais la jouer Roi-Soleil, galerie des Glaces ! Holà manants, voici mon palais, mes laquais, mon Petit Prince ! Femme, apporte-moi ma perruque poudrée et mes mocassins à boucles !