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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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Il se renversa sur le lit, les bras en croix, ses cuisses de géant roux à peine couvertes par les pans de sa chemise blanche. Marcel Grobz. Une grosse pelote de poils blonds, de bourrelets moelleux, de chair rose tavelée, illuminée par deux yeux myosotis, vifs comme des lames d’épée.

Josiane se laissa tomber sur le lit à côté de lui. Il était frais rasé, parfumé. Sur une chaise étaient disposés un costume en alpaga gris, une cravate bleue, des boutons de manchettes assortis.

— Tu te fais beau…

— Je me sens beau, Choupette. C’est différent !

Elle posa la tête contre son épaule et sourit.

— Avant, tu ne te sentais pas beau ?

— Avant, j’étais un vilain crapaud. Tiens ! Je me demande même comment tu as pu me regarder…

C’est vrai qu’il n’était pas un dieu grec, son Marcel. Au début, elle devait le reconnaître, elle avait été plus attirée par sa galette que par son charme, mais, très vite, sa vitalité, sa générosité l’avaient émue et elle avait fini par devenir sa maîtresse attitrée avant d’être consacrée seule femme de sa vie et mère de son petit.

— J’ai pas regardé le détail, j’ai acheté l’ensemble !

— C’est ce qu’on dit des moches ! Le fameux charme des vilains ! Mais je m’en fiche, aujourd’hui, je suis le grand mamamouchi.

— Encore plus sexy que le grand mamamouchi…

— Arrête, Choupette, tu m’excites ! Vise mon slip ! Droit comme un mât de bateau dans la tempête ! Si on se recouche, on est pas levés de sitôt !

Il avait toujours le même appétit au lit. Cet homme était fait pour manger, boire, rire, jouir, gravir des montagnes, planter des baobabs, empocher des tonnerres, étreindre des éclairs. Et dire que cette vipère d’Henriette avait voulu en faire un caniche poudré ! Elle avait encore rêvé d’elle. Qu’est-ce qu’elle fout à traîner dans mes nuits, celle-là ?

— T’as des nouvelles du Cure-Dents ? demanda-t-elle, prudente.

— Veut toujours pas divorcer. Ses conditions sont exorbitantes et je lâcherai pas ! Tu dis ça pour me faire débander ?

— Je dis ça parce qu’elle hante mes nuits !

— Ah ! Voilà pourquoi tu manques d’entrain, ces derniers temps…

— Je me sens triste comme un bas qui sèche tout seul. J’ai plus envie de rien…

— Même pas de moi ?

— Même pas de toi, mon gros loup !

Le bateau démâta d’un seul coup.

— T’es sérieuse ?

— Je me traîne, j’ai pas faim, je mange plus…

— Ça doit être grave !

— J’ai mal au dos. Comme si je recevais des coups de couteau.

— T’as une sciatique. C’est la grossesse, elle t’a ruiné les osselets.

— J’ai qu’une envie : m’asseoir et pleurer. Même Junior me laisse de glace.

— C’est pour ça qu’il grimace. Je le trouve maussade en ce moment.

— Il doit s’ennuyer. Avant j’assurais. Je lui faisais le grand huit, le rodéo sur la banquise, le french-cancan avec jetés de mousselines…

— Et là t’es en rade avec ton cabas à Vierzon ! T’as vu un toubib ?

— Non.

— Et madame Suzanne ?

— Non plus !

Marcel Grobz se redressa, inquiet. La situation était grave si madame Suzanne n’était pas désirée. Madame Suzanne avait prédit la signature du contrat avec les Chinois, l’emménagement dans le grand appartement, la naissance de Junior, la chute d’Henriette et même la mort d’un proche dans la gueule tranchante d’un monstre. Madame Suzanne fermait les yeux et voyait. L’œil est menteur, affirmait-elle, on voit mieux les yeux clos, la vraie vision est intérieure. Elle ne se trompait jamais et quand elle ne voyait rien, elle le disait. Pour être sûre de garder son don intact, elle ne demandait jamais d’argent.

Pour gagner sa vie, elle était pédicure. Elle épluchait les doigts de pieds, ponçait les peaux mortes, rabotait les oignons, auscultait les organes en pressant des points précis et, pendant que ses doigts couraient, agiles, le long des métatarses et des phalanges, elle s’engouffrait dans les âmes et déchiffrait le Destin. D’une simple pression sur la voûte plantaire, elle remontait jusqu’aux organes vitaux, découvrait la bonté ou la vilenie de celui dont elle tenait le pied. Elle débusquait le fluide blanc du grand cœur, le charbon sale du conspirateur, la bile acide du méchant, l’humeur jaunâtre du jaloux, le calcul bleu de l’avaricieux, le caillot rouge du libidineux. Penchée sur les trois cunéiformes, elle pénétrait l’âme et lisait l’avenir. Ses doigts allaient et venaient, elle marmonnait des phrases décousues. Il fallait tendre l’oreille pour recueillir l’oracle. Quand le message était important, elle se balançait de droite à gauche et répétait crescendo les injonctions qu’une voix venue de là-haut lui murmurait à l’oreille. C’est ainsi que Josiane avait appris qu’elle aurait un fils, « un beau garçon bien membré, à la tête de feu, aux paroles d’argent, au cerveau de platine, l’or coulera de sa bouche et ses bras puissants feront vaciller les colonnes du temple. Il ne faudra pas le contrarier car l’homme se lèvera tôt dans les langes de l’enfant ».

Il lui arrivait aussi, après avoir rangé ses pinces coupantes, ses limes, ses polissoirs, ses onguents et ses huiles, de se relever et de dire, « je ne crois pas que je reviendrai, votre âme est trop vilaine, ça pue le souffre et le pourri en vous, un macchabée n’y retrouverait pas ses petits ». Le client, ramolli de délices sur sa couche, protestait de sa blancheur immaculée. « N’insistez pas, ajoutait madame Suzanne, repentez-vous, amendez-vous et peut-être alors reviendrai-je vous taquiner la plante. »

Une fois par mois, madame Suzanne débarquait avec sa mallette et sa mine pointue de sourcière des âmes. Il arrivait à Marcel, après avoir commis une indélicatesse financière ou un coup fourré, de dérober sa voûte plantaire à l’extralucide car il tenait plus que tout à conserver son estime. Madame Suzanne lui expliquait alors qu’il fallait parfois, dans le monde impitoyable où il évoluait, employer les mêmes armes que ses rivaux et qu’à condition de ne pas nuire à plus faible que lui, l’escroquerie lui serait pardonnée.

— C’est comme si on m’avait vidangée, poursuivait Josiane. Je marche à côté de mes pompes. Je suis dédoublée. Tu me vois là, mais je suis pas là.

Marcel Grobz écoutait, incrédule. Jamais Choupette ne lui avait tenu de tels propos.

— Tu ne ferais pas une dépression nerveuse ?

— C’est possible. J’ai jamais connu cette maladie. Ça ne se faisait pas chez nous.

Il était perplexe. Il posa la main sur le front de Josiane et secoua la tête. Elle n’avait pas de fièvre.

— Peut-être un peu d’anémie ? Tu as fait des analyses ?

Josiane fit une moue négative.

— Ben, va falloir commencer par ça…

Josiane sourit. Il était inquiet, son bon gros. Sa mine soucieuse lui rappelait qu’elle était sa neige éternelle. Il lui suffisait de l’observer pour se rassurer.

— Dis, Marcel, tu m’aimes toujours comme la Sainte Vierge que tu mettrais au lit ?

— Tu en doutes, Choupette ? Tu en doutes encore ?

— Non. Mais j’aime te l’entendre dire… À force de se frotter le cuir, on oublie de le polir.

— Tu veux que je te dise, Choupette, il n’y a pas un jour, tu m’entends, pas un jour que je ne commence sans remercier là-haut pour le bonheur immense qui m’a été donné en te rencontrant.

Ils étaient assis sur le lit, appuyés l’un contre l’autre. À méditer sur ce mal étrange qui frappait Josiane, cette langueur qui l’enveloppait et lui coupait l’envie, l’appétit, le désir, toutes ces vertus qui la maintenaient en vie depuis qu’elle était enfant.

Le déjeuner fut un succès. Junior, placé en tête de table, dans sa chaise de bébé, trônait tel le seigneur du château. Il tenait son biberon à la main et le frappait sur l’armature de son siège pour indiquer ses volontés. Il aimait que la table soit bien dressée, que verres, couteaux et fourchettes soient à leur place, et si, par hasard, un convive se trompait d’alignement, il frappait son siège de son biberon jusqu’à ce que le coupable ait rectifié son erreur. On sentait, à ses sourcils froncés, qu’il essayait de suivre la conversation. Il se concentrait tant qu’il en était congestionné.

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