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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— Je connais par cœur.

Les joues de Joséphine flambèrent.

— J’aime quand il m’embrasse, j’ai envie qu’il recommence. Oh, Shirley ! C’est si bon ! Je n’ai pas envie que ça s’arrête.

— Aïe ! Le danger se précise.

— Tu crois que je vais souffrir ?

— La grande volupté s’accompagne souvent d’une grande souffrance.

— Et tu es une spécialiste…

— Et je suis une spécialiste.

Joséphine réfléchit un long moment, son regard tomba sur la barre du four, elle la caressa des yeux, soupira.

— Je suis si heureuse, Shirley, si heureuse ! Même si ce grand bonheur ne doit durer que ces dix minutes et demie. Y a des gens, je suis sûre, qui n’ont pas dix minutes et demie de grand bonheur dans toute leur vie !

— Tu parles de veinards ! Montre-les-moi que je les évite !

— Moi, je suis riche de dix minutes et demie de grand, grand bonheur ! Je me passerai le film de ce baiser en boucle et ça me suffira. Je ferai lecture, arrêt, rembobinage, baiser au ralenti, arrêt, rembobinage, baiser au ralenti…

— Tes soirées vont être passionnantes ! pouffa Shirley.

Joséphine s’était appuyée contre le four et rêvassait, les bras enroulés autour d’elle comme si elle berçait un rêve. Shirley la secoua.

— Et si on festoyait ? Ils vont vraiment se demander ce qu’on fait.

Dans le salon, ils attendaient Zoé.

Hortense feuilletait les œuvres complètes d’Oscar Wilde et lisait des passages à voix haute, Gary actionnait le soufflet sur les bûches. Alexandre reniflait les cigares de son père, la mine réprobatrice.

— « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde », déclama Hortense.

— Very thoughtfull indeed, commenta Gary.

— « Les femmes se divisent en deux catégories : les laides et les maquillées, les mères étant à part » !

— Il a oublié les grosses cochonnes ! rugit Gary.

— « Quand j’étais jeune, je croyais que, dans la vie, l’argent était ce qu’il y a de plus important. Maintenant que je suis vieux, je le sais. »

Gary se moqua d’Hortense :

— Pas mal… pour toi !

Elle fit semblant de ne pas avoir entendu et reprit :

— « Il n’y a que deux tragédies dans la vie : l’une est de ne pas avoir ce que l’on désire, l’autre est de l’obtenir. »

— Faux ! s’exclama Philippe.

— Archivrai ! renchérit Shirley. Le désir ne reste vivace que si on lui court après. Il se nourrit de distance.

— Moi, je sais ce qui nourrit mon désir, chuchota Philippe.

Joséphine et Philippe étaient assis sur le canapé, près du feu. Il s’empara de la main de Jo dans son dos. Elle devint cramoisie et le supplia du regard de lâcher sa main. Il n’en fit rien et la caressa doucement, ouvrant la paume, la retournant, passant et repassant dans l’intervalle entre chaque doigt. Joséphine ne pouvait se dégager sans faire de geste brusque et attirer l’attention sur eux, aussi resta-t-elle, sans bouger, la main brûlante dans sa main à lui, écoutant sans les entendre les citations d’Oscar Wilde, essayant de rire quand les autres riaient mais toujours avec un léger temps de retard, ce qui finit par attirer l’attention.

— Mais, maman, t’as bu ou quoi ? s’exclama Hortense.

C’est ce moment que choisit Zoé pour avancer dans la pièce et décréter, solennelle :

— Tout le monde à sa place ! Et j’éteins les lumières…

Ils se dirigèrent vers la table, cherchant leur nom près de l’assiette. S’assirent. Déplièrent leurs serviettes. Se tournèrent vers Zoé qui les surveillait, les bras derrière le dos.

— Et maintenant, tout le monde ferme les yeux et personne triche.

Ils s’exécutèrent. Hortense tenta d’apercevoir ce qui se tramait, mais Zoé avait éteint les lumières, et elle ne distingua qu’une forme raide, carrée qui se glissait à table, soutenue par Zoé. C’est quoi ce machin-là ? Ce doit être un vieux gâteux et il ne tient pas debout. Elle nous refile un grabataire comme invité mystère. Tu parles d’une surprise ! Il va nous vomir dessus ou se faire péter un vaisseau au premier rot. On va appeler le Samu, les pompiers, joyeux Noël à tous !

— Hortense ! Tu triches ! Ferme les yeux !

Elle obéit, tendit l’oreille. L’homme, en se déplaçant, faisait un bruit de papier kraft. À tous les coups, il n’a pas de chaussures, il a les pieds enveloppés dans du papier journal. Un clochard ! Elle nous a ramené un clochard ! Elle se pinça le nez. Les pauvres, ça pue. Relâcha la pression pour détecter l’odeur putride. Ne flaira rien de suspect. Zoé a dû lui faire prendre une douche ; c’est pour ça qu’on a attendu si longtemps. Puis une légère odeur de colle fraîche vint chatouiller ses narines. Et encore ce frôlement dans le noir. Comme un chat qui se frotte aux meubles. Elle lâcha un soupir exaspéré et attendit.

Elle a ramené un clodo, pensait Philippe, un de ces pauvres vieux qui passent Noël sous un carton dans la rue. Ça ne me dérangerait pas. Ça peut nous arriver à tous. Pas plus tard qu’hier, en attendant son taxi dans la cour de la gare du Nord, il avait croisé un ancien collègue qui marchait appuyé sur une canne. Le cartilage de son genou droit s’émiettait et il ne tenait plus sur ses jambes. Il refusait de se laisser opérer. Tu sais ce que c’est, Philippe, tu t’arrêtes un mois, deux mois, et tu n’es plus dans la course, moi, ça fait six mois que je ne fais plus rien, lui avait répondu Philippe, et ça m’est complètement égal. Je profite de la vie et j’aime ça, avait pensé Philippe en le regardant partir en claudiquant. J’achète des œuvres d’art et je suis heureux. Et j’embrasse la seule femme au monde que je n’ai pas le droit d’embrasser. Il retrouva sur ses lèvres le goût du baiser, qui se prolongeait, se développait. Il chercha du bout de la langue un morceau de pruneau, suça un peu d’armagnac. Il souriait béatement dans la pénombre. La prochaine fois que je vais à New York, je l’emmène avec moi. On vivra heureux, cachés, en se remplissant les yeux de beauté, on assistera ensemble aux ventes aux enchères. Le chiffre d’affaires des deux dernières semaines de ventes à New York avait culminé à un milliard trois cent mille dollars, soit à peu près l’équivalent de deux cent cinquante ans de budget d’acquisitions du Centre Pompidou. Je me verrais bien à la tête d’un musée privé où j’exposerais mes acquisitions. J’apprendrais à Alexandre à acheter des tableaux. Chez Christie’s, l’autre jour, l’heureux acheteur du Cape Codder Troll, une sculpture de Jeff Koons, était un bambin de dix ans, assis entre son père, un magnat de l’immobilier, et sa mère, une psychiatre renommée. Le caprice de l’enfant leur avait coûté trois cent cinquante-deux mille dollars, mais ils semblaient très fiers ! Alexandre, Joséphine, New York, des œuvres d’art à la pelle, le bonheur émergeait comme une petite chose qui n’existait pas juste avant le baiser à la dinde et occupait toute la place.

— Je rallume les lumières et vous pourrez ouvrir les yeux, annonça Zoé.

Ils poussèrent un cri de surprise. À la place de la chaise vide était installé… Antoine. Une photo d’Antoine grandeur nature collée sur un panneau de polystyrène.

— Je vous présente papa, déclara Zoé, les yeux brillants.

Ils fixaient, embarrassés, la silhouette d’Antoine et leurs regards revenaient vers Zoé. Pour repartir ensuite vers Antoine comme s’il allait s’animer.

— Il croyait qu’il pourrait être là pour Noël, mais il a eu un empêchement. Alors j’ai pensé que ce serait bien qu’il soit avec nous, ce soir, parce que Noël sans papa, ce n’est pas Noël. Personne peut remplacer un papa. Personne. Alors je voudrais qu’on lève tous un verre à sa santé, qu’on lui dise qu’on l’attend et qu’on a hâte qu’il soit avec nous.

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