La nurse anglaise
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-06163-7
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La nurse anglaise». Краткое содержание книги:
Ils abandonnèrent les rayons du prêt-à-porter féminin et gagnèrent ceux de la porcelaine où elle fit mine de s’intéresser à des services de table aux motifs design. Après un bon moment de cette errance fatigante, ils retournèrent à la « confection dames » comptant y trouver l’effervescence, mais tout y était tranquille. Leur surprise se mua en ahurissement quand ils aperçurent leur « victime » à la caisse, en train de régler ses achats. L’incrédulité les incita à la suivre ensuite jusqu’à l’extérieur où la femme fréta un taxi.
— Je crains que votre poison ne soit éventé, sir, fit la nurse en la regardant disparaître dans la circulation.
— J’en serais fort marri, répondit David, mais peut-être s’est-il logé dans une partie de son corps qui ne lui a pas permis de s’exprimer. Nous allons immédiatement réitérer l’expérience.
Cette brusque décision éveilla les craintes de Victoria, comme pour l’affaire du horse-guard.
— Est-ce bien prudent ? risqua-t-elle.
— Vous voulez dire que c’est nécessaire, ma chérie ! riposta David. Pour être performant on doit absolument croire en ses moyens ; et puis cette fois, je vais tirer à fléchette perdue.
Ils déambulèrent dans la bise cinglante. Un panache de vapeur blanche sortait des lèvres de la nurse.
— Ralentissez ! intima le nain, la salutiste que j’aperçois au coin de la rue fera parfaitement l’affaire.
Courageusement, elle poussa la voiture sur quelques mètres.
— Stoppez non loin d’elle et feignez de chercher quelque argent.
La femme de l’Armée du Salut était courte sur jambes et passablement enveloppée ; des cheveux gris, qui avaient dû être roux, pendaient sous sa casquette bleue cernée d’une bande rouge. Elle chantait un cantique d’une voix pure de très jeune fille. Derrière elle, un vieux soldat de la charité l’accompagnait à l’accordéon. Il portait des mitaines de laine tricotée, une stalactite écœurante tombait de son nez.
Sir David emboucha la sarbacane, emplit d’air ses poumons et cracha son venin. A l’instant précis où il soufflait, un passant pressé heurta son landau.
La secousse encaissée ébranla le nain, modifiant sa visée. La salutiste se tut pour, aussitôt après, se mettre à couiner comme un petit mammifère piégé.
Victoria constata avec effroi que la fléchette venait de lui crever l’œil gauche et restait plantée dans le globe oculaire. Ce minuscule empennage rouge évoquait un film d’horreur ; d’autant plus que du sang coulait de l’orbite en un filet qui allait s’épaississant.
Des badauds crièrent. Une femme s’évanouit. Le vieil accordéoniste ne s’apercevait de rien ; farouchement penché sur son instrument, il continuait de lui arracher une musique asthmatique et geignarde.
Miss Victoria empoignait déjà la barre du landau pour filer mais, depuis l’habitacle, la voix du nain lui lança :
— Surtout pas ! Restons !
Elle maîtrisa son besoin de fuir, consciente qu’il avait raison. Le pseudo-bébé se rencogna le plus possible dans sa couche garnie de dentelles. Depuis l’extérieur, on n’apercevait que son bonnet.
Tout se déroulait dans un brusque silence. Le musicien posait son accordéon, les badauds demeuraient paralysés par l’horreur. La malheureuse avait cessé de couiner et portait la main à son œil crevé. En sentant l’empennage de la fléchette, elle laissa retomber sa main. Ensuite elle eut un léger soubresaut et se ratatina, comme si son corps eût été télescopique.
La foule grossissait. Bientôt, un bobby arriva, attiré par le tumulte. Il vit la salutiste à terre et se pencha sur elle. Le policeman eut un sursaut en découvrant l’œil crevé, avec la fléchette toujours en place. Il posa sa main dégantée sur la poitrine de la victime, mais les fortes mamelles fiasques ne facilitaient pas l’examen ; alors il lui tâta le pouls.
— Morte, murmura-t-il au bout d’un instant.
Il se dressa.
— Quelqu’un a vu quelque chose ? demanda-t-il à la ronde.
Plusieurs personnes parlèrent en même temps ; il dut intimer le silence et donna la parole à chacun des assistants successivement. Il ressortait de leurs déclarations que le dard empoisonné avait été tiré depuis l’autre côté de la rue. La nurse n’en croyait pas ses oreilles et mesurait l’inanité des témoignages.
— Et vous, miss, lui demanda le bobby, n’avez-vous rien vu ?
Elle prit un air emprunté.
— Non, je regrette. Quand cela s’est produit je cherchais de l’argent dans mon sac pour le remettre à cette pauvre femme.
Elle ajouta en montrant son landau :
— Puis-je m’en aller ? Ça va être l’heure des soins du bébé.
— Bien sûr.
Elle remercia d’un hochement de tête et se sépara de l’essaim bourdonnant. Ses jambes tremblaient et une boule de feu grossissait dans sa poitrine.
Elle poussait la voiture avec énergie bien que flageolante. Lorsqu’elle eut tourné le coin de la rue, elle laissa éclater sa rage. Pour la première fois, elle apostropha durement sir David :
— Je vous interdis désormais de refaire un coup semblable en public ! Nous avons déjà failli tout compromettre avec le horse-guard et maintenant, il s’en est fallu de peu que nous soyons pris. Les deux fois, je vous avais demandé de renoncer. S’il devait s’en produire une troisième, je vous abandonnerais là, vous m’entendez ?
Déconcerté par cet éclat inattendu, le cadet de lord Bentham murmura :
— Soyez tranquille, chérie : je ne recommencerai plus !
A compter de ce jour, ce fut Victoria Hunt qui prit la direction de leurs équipées.
42
— Dieu soit loué, vous avez repris des couleurs, ma chérie ! déclara lady Muguette à sa bru. Je suis heureuse de vous voir en meilleure forme.
— Merci, mère, lui répondit Mary d’une voix encore dolente.
Elles se trouvaient dans le salon de la marquise, une pièce pompeuse et sans âme, dont la seule originalité résidait dans une collection d’éventails anciens enfermés en des cadres trapézoïdaux.
— John a longuement parlé au professeur Mösché. Il préconise avec force que vous effectuiez un voyage ou un séjour dans une contrée propre au dépaysement.
— Cela ne me tente guère, avoua lady Mary.
— Vous pourriez partir avec une amie ?
— En ai-je seulement ? soupira la jeune femme.
— Si vous croyez n’en pas avoir, ce serait une occasion de vous en faire, déclara lady Muguette que le côté asthénique de sa belle-fille indisposait.
En maîtresse femme, elle supportait mal la faiblesse d’autrui. De voir sa bru aussi désenchantée faisait naître en elle une certaine irritation. Mais devant l’air perdu de Mary, sa pitié reprit le dessus :
— Naturellement, John ne peut vous accompagner au moment où il procède à une extension de son étude. Je sais que vous ne prisez guère la compagnie de votre famille. Moi-même je dois rester à Londres puisque vous me confiez la garde de Robespierre et le duc n’est pas au mieux de sa forme…
Il y eut un temps mort, puis Mary murmura :
— Vous pensez que sir David accepterait de venir s’ennuyer avec moi ?
Lady Muguette sursauta :
— David ! Mais j’avais cru comprendre que vous ne le portiez pas dans votre cœur ?
La convalescente eut un pâle sourire.
— Ce serait peut-être l’occasion de nous mieux connaître, mère ?
Le peintre hocha la tête à plusieurs reprises, comme si cette suggestion la précipitait dans l’effarement.
— Vous avez dû remarquer à quel point il s’est entiché de la nurse : il n’accepterait jamais de s’en séparer.
— Eh bien, il l’emmènerait, murmura Mary. Cela vous ennuie de le questionner à ce propos ?