La nurse anglaise
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-06163-7
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La nurse anglaise». Краткое содержание книги:
— Je fais un rêve, balbutia Christina Hertford.
— Votre téléphone n’a pas changé depuis nous deux ?
— Non, ma biche adorable.
— En ce cas je vous appellerai l’un de ces prochains soirs.
— Vous me le promettez ?
— Je vous le jure.
Elle ne se décidait pas à quitter son ancienne maîtresse. Des larmes lui venaient encore, sans doute de joie. Elle pétrissait la douce main blanche qu’on lui abandonnait. Captait à pleins yeux cette élégante fille ravissante dont elle savait l’enthousiasme sexuel. Elle fut tentée de l’interroger à propos de ses amours du moment. Étaient-elles masculines ou féminines ? Mais à quoi bon ces stupides questions ? L’important n’était-il pas qu’elle lui fût revenue, plus belle qu’autrefois, plus assurée ?
Christina finit par quitter la Rolls-Royce. Tom Lacase se trouvait déjà là, une main sur la poignée de la portière.
Victoria la regarda traverser la chaussée et la jugea grotesque. Son embonpoint mal réparti rendait ses jambes torses. Elle trouva que son cou s’était épaissi davantage que le reste du corps.
Parvenue à l’entrée de sa maison, la mère Hertford se retourna pour lui offrir un sourire vorace. Une canine lui manquait, causant une brèche noire dans sa denture.
La nurse fit un geste de la main, que l’autre jugea plein de grâce.
Victoria poussa un soupir de profond soulagement Cette femme devenue adipeuse l’incommodait et elle frissonnait au souvenir de leurs ébats d’antan.
Dans le rétroviseur, elle capta les yeux du chauffeur qui l’étudiait. Flairait-il la vérité sur leurs rapports passés ? Qu’importait : n’était-il pas grassement payé pour se taire et pour être battu ?
39
Depuis « l’Affaire Mary », sir David vivait dans un état permanent de fébrilité. Il se sentait animé d’une énergie inépuisable qui l’incitait à tout entreprendre avec la certitude de tout réussir.
Le soir des retrouvailles entre Victoria et Christina, comblé d’apprendre que la puéricultrice se consumait toujours d’amour pour sa nurse, il décida d’agir « dans la foulée ». Après un frugal dîner, ils mirent, l’un et l’autre, les vêtements les plus modestes et les plus anciens qu’ils purent dénicher dans leurs garde-robes, prirent la petite Hilmann et se dirigèrent vers Whitechapel. Certes, le célèbre quartier où sévissait Jack l’Éventreur en 1888 a passablement perdu de sa légende crapuleuse. Il n’en subsiste pas moins, dans le labyrinthe de ses sombres venelles, des bouges malfamés où l’on traîne des touristes amateurs de sensations frelatées.
Avant l’arrivée de Victoria dans son existence, le nain opérait de fréquentes plongées dans ce louche vivier. Il s’y rendait en compagnie de Tom Lacase, dont la stature et les yeux proéminents auraient éventuellement calmé des buveurs belliqueux. Mais personne, jamais, ne montra mauvais visage à ce petit être défavorisé ; il inspirait davantage la compassion et la curiosité que l’animosité.
Le pub de La Rose sans Épines occupait le fond d’une impasse qui eût ravi un réalisateur de films d’épouvante. Mal pavée, mal éclairée, encombrée de matériaux au rebut, elle ne se justifiait que par l’établissement, certes pittoresque, où se rassemblait une étrange lie de l’humanité. A dominante d’épaves rainées par l’alcoolisme, la clientèle comportait une frange de la pègre. On trouvait là des revendeurs de drogue, des écumeurs de gares et d’aéroports, des trafiquants en n’importe quoi d’illicite, plus quelques putains qui n’appartenaient pas au meilleur choix.
Comme chaque fois qu’il se présentait en un lieu public, l’arrivée du nain amena le silence.
Sir David se déplaça dans les deux salles de la taverne, à la recherche d’une table disponible. Il tenait sa compagne par le poignet, ce qui constituait sa manière de lui donner le bras. Alors qu’il procédait à sa quête de places, une voix grasse le héla :
— Si c’est une table que vous cherchez, on peut se serrer, milord.
Il reconnut dans son interpellateur un vague coquin mâtiné d’Asiate avec lequel il lui était arrivé de vider quelques chopes de Guiness lors de ses précédentes visites.
Le hasard faisait bien les choses car, précisément, c’était l’homme qu’il souhaitait rencontrer. Il lui pressa la main, présenta Victoria comme étant sa parente et le couple s’intégra dans la tablée de forbans. David commanda une tournée générale pour remercier ces bonnes gens de leur accueil. Il apprécia une fois de plus que personne ne risque un quolibet sur sa petitesse. Au contraire, on avait plutôt tendance à le fêter. Paradoxalement, ce nain intimidait les costauds.
La soirée se développa telle qu’il l’avait conçue. L’alcool coulant à flots consolidait l’ambiance. Ce généreux nabot, dont on subodorait qu’il jouissait d’un bon pedigree, amusait et plaisait. On trouvait sa parente agréable et pas bégueule car elle ne s’offusquait pas lorsqu’une main se fourvoyait.
Au bout de plusieurs heures de beuverie et de rires, David saisit le bras de « son ami » aux yeux bridés.
— Il faudrait que nous parlions en particulier : nous avons une affaire intéressante à vous proposer.
L’autre l’enveloppa de son regard oblique, un peu surpris, mais point tellement, ce genre d’individu s’attendant toujours à tout.
— D’accord, milord, quand vous partirez, je sortirai derrière vous.
La tablée vida encore quelques pintes et le couple prit congé de la coterie.
Un instant après, celui que David appelait « le Chinois » les rejoignit. Il marchait en tirant la jambe, ce dont le nain n’avait pas eu l’occasion de se rendre compte.
L’homme les considéra alternativement.
— Alors ? demanda-t-il d’un ton goguenard.
Il pressentait que l’étrange couple avait besoin de lui pour une besogne fatalement trouble.
— Il ne fait pas chaud dehors, déclara le cadet des Bentham, allons boire le dernier verre quelque part.
L’Asiate acquiesça et se mit à marcher devant eux.
40
Elle séjournait à présent dans une clinique luxueuse de Windsor Castle. Les fenêtres de sa chambre donnaient sur la Tamise. Elle passait des heures, assise dans un fauteuil, à contempler le fleuve.
Immergée dans une ambiance de silence, lady Mary dérivait sur l’onde grise de sa vie pareille à celle qui glissait sans bruit sous ses yeux. Elle s’abîmait dans une prostration pleine de perfidie, perdant lentement contact avec le réel. Elle détestait les visites, qui se limitaient à celles de son époux et de sa belle-mère. Un avis accroché à sa porte signifiait avec raideur qu’elles étaient « formellement interdites ». La mère et le fils tentaient de lui parler, elle écoutait sans les regarder, bloquée dans son mutisme. Un acquiescement de sa part représentait une victoire. Ils avaient amené Robespierre un après-midi, espérant la voir réagir, mais l’initiative n’avait pas été concluante. Elle s’était laissé embrasser par le garçonnet, sans lui rendre son baiser. Lady Muguette qui accompagnait son petit-fils en avait pleuré.
Un bateau noir passa poussivement. Une large bande rouge entourait sa cheminée. Il semblait très vieux, presque exténué. Dans le grand cabinet de travail de lord Jeremy, se trouvait une toile dépeignant à peu près la scène que contemplait Mary. Elle se chargeait d’une plus forte mélancolie.
On frappa à la porte. Comme elle ne répondait pas, on l’ouvrit. La marquise s’arracha à sa prostration pour examiner le visiteur, mais déjà un secret instinct l’avait avertie qu’il s’agissait du nain.