Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
Je ne pouvais continuer l’escalade sans tremper mes bottes ; j’allais avoir de l’eau jusqu’aux chevilles, sinon aux genoux. Dans l’outback, ç’aurait été un problème, mais là je savais que je serais chez moi vingt minutes après la fin de la randonnée ; je pourrais prendre une douche et mettre mes bottes à sécher devant le feu. Ce ne serait pas génial pour le cuir, mais qu’importe ! J’estimai que si c’était le prix à payer pour avoir le plaisir de gravir cet escalier d’eau, ça valait le coup. Pas après pas, splash, splash, l’eau blanche, son bruit, la pluie et le vent. Chaque pied posé prudemment, les mains agrippées à la paroi de granit, des deux côtés, en guise de rampe. Une escalade magnifique. Je pensais bien ne plus jamais revoir ça.
Et puis, en haut de l’escalier, la piste s’interrompait. Pour une raison ou une autre, Dorr n’avait jamais relié cette piste aux autres, et elle s’arrêtait en haut de la bosse de granit, à mi-chemin de la paroi. Pour rejoindre l’escalier suivant, je devais traverser un vaste talus couvert de bouleaux et de branches mortes, alors détrempé, et perdu dans le brouillard.
Je m’y engageai vaille que vaille, en me réjouissant du changement de nature du problème. Ici, c’était la réunion de toutes les pistes fantômes qui créait la piste, me dis-je, et j’en cherchai des indices. Je ne m’inquiétai pas trop de n’en trouver aucun. Les pistes vont et viennent, en fonction de leur utilité. Quand il y a de nombreux chemins, les gens se dispersent, les empruntent un peu tous, de sorte que la piste s’estompe et disparaît. Elle n’est pas indispensable. Quand le passage est difficile, la piste redevient nette – il n’y a que peu de chemins possibles, et les voies existantes sont très fréquentées. C’est partout pareil. La plupart des pistes n’ont jamais été tracées sciemment, vous comprenez ; elles ont été foulées au fil du temps par des gens qui avaient évalué la pente à leur façon et étaient plus ou moins arrivés aux mêmes conclusions. Alors, chaque fois que je perds une piste et que je la retrouve, je me dis avec satisfaction que j’ai estimé le problème de la même façon que mes prédécesseurs. Je me dis : Tiens, encore une manifestation du génie naturel qui est en chacun de nous. C’est vraiment chouette.
C’est ainsi que je me précipitai, tout content, à travers ce talus détrempé. C’était amusant. Je finirais bien par retrouver la piste de Dorr.
Je repérai sur un tronc d’arbre, juste devant moi, l’une des marques à la peinture grise que j’avais vues lors d’une de mes autres patrouilles de l’aube sous la pluie. Hé, hé ! me dis-je, croyant avoir trouvé confirmation de ce que je pensais. Et puis je remarquai qu’il y avait d’autres taches grises sur les arbres autour du premier. En fait, il y en avait sur tous les troncs visibles de cet endroit, dans toutes les directions. Je me rendis compte que la piste sur laquelle j’étais tombé, de l’autre côté du cratère, n’existait probablement que dans mon imagination. J’avais vu dans le paysage une chose qui n’y était probablement pas.
Sauf qu’elle y était, je le jure. Il y a quelque chose, là-bas. Je pense que nous aurions tort d’éliminer à priori l’idée d’une sorte de téléologie dans l’histoire. Le paysage lui-même semble appeler la piste. Il nous impose la meilleure façon d’avancer. Et il se pourrait qu’il y ait dans le paysage humain, voire dans le continuum temporel, des rampes et des degrés invisibles qui guident notre avance. Nous pouvons effectuer certains choix, bien sûr, mais il y a un terrain donné à traverser. Alors je soupçonne que le fait de voir des pistes qui ne sont pas là est en réalité une activité quotidienne de l’esprit humain. Quand le chemin est difficile, les gens se regroupent. Et les pistes sortent de nulle part.
Plus tard, j’appris qu’il existe bel et bien un lichen issu du génie génétique appelé « lichen peinture grise ». Je suis sûr que celui qui l’a conçu a dû trouver ça très drôle.
Ce jour-là, sous la pluie, ça n’avait pas d’importance. Je tombai bientôt sur une autre piste de Dorr, une merveille de pierre, et cette fois elle était encore portée sur les cartes. Elle était tellement fréquentée qu’elle brillait sous son manteau d’eau, qui, à l’endroit où la piste traversait la pente, était peu profonde.
Mais elle redescendait très vite à flanc de colline, repartait vers la ville et redevenait une cascade bondissante. J’arrivai à une section où la paroi du cratère était plus raide et s’incurvait pour former une bosse qui surplombait une profonde ouverture vers le bas, à côté d’une butte. À cet endroit, la piste dévalait un énorme escalier abrupt niché dans une ravine entre le tertre et la paroi. Cette ravine était à présent une grande cascade impétueuse, ou plutôt plusieurs cascades qui formaient une draperie liquide devant la paroi et s’engouffraient dans le goulet en rapides tumultueux, rugissant entre des pierres qui arrivaient d’ordinaire à hauteur de taille ou de poitrine. Pour continuer, il allait falloir que je franchisse ce torrent.
J’avançais précautionneusement, en me cramponnant aux roches ou aux branches de chaque côté. L’eau m’arriva d’abord aux genoux, puis aux cuisses. Je sentais ses coups de boutoir sur le derrière de mes jambes.
C’est alors que la pluie redoubla, et la paroi du cratère devint une énorme cascade. Puis l’averse changea de nature, et un rideau de grêle s’abattit sur l’eau écumante qui se ruait sur moi. Je me cramponnai des deux mains à une pierre, le long de la piste, et rentrai la tête dans les épaules en regardant l’écume formée par la grêle flottante monter, monter jusqu’à ce que j’en aie jusqu’à la poitrine, et continuer à monter tout en dévalant la ravine. L’espace d’un instant, je me pris à redouter que l’eau ne m’emporte ou me noie sur place. Puis le niveau de l’eau baissa un peu, je réussis à traverser les rapides et à me hisser, pas à pas, de l’autre côté de la ravine, l’eau rugissant autour de moi. J’agrippai solidement un bouleau ruisselant et éclatai de rire, tout haut. Ce devait être l’un des moments les plus civilisés de mon existence.
Coyote fait des siennes
La cité était belle, la nuit. La tente était invisible, et ils auraient aussi bien pu vivre sous les étoiles. Des étoiles, c’était comme s’il y en avait même dans la ville, sur les parois des neuf mesas, et quand il marchait dans les rues, il avait l’impression de voguer parmi une flotte d’immenses paquebots de luxe. Il repensait alors à cette fameuse soirée de son enfance, quand ces quatre grands vaisseaux blancs étaient apparus dans les eaux de Port of Spain, chacun pareil à un monde étincelant. On aurait dit que des galaxies étaient descendues du ciel pour s’ancrer dans le port.
Les cafés de la promenade, le long du canal, restaient ouverts tard le soir ; et rares étaient les nuits où les étoiles du canal n’étaient pas mises en déroute par le plongeon d’un fêtard aviné ou d’un passant bousculé. Coyote passait la plupart de ses soirées vautré dans l’herbe, devant le restaurant grec, au bout de la double rangée de colonnes de Bareiss. Quand personne ne tombait dans le canal, Coyote y lançait des petits cailloux pour faire danser les étoiles sous ses bottes. Les gens venaient s’asseoir à côté de lui, lui faisaient leur rapport, lui annonçaient leurs projets et repartaient. La situation était tendue, depuis quelque temps. Ce n’était plus si simple d’entretenir un réseau d’espions dans la capitale de l’Autorité transitoire de l’Organisation des Nations unies. Mais il y avait encore, dans les chantiers de construction, des milliers d’ouvriers qui creusaient les neuf mesas pour les changer en bâtiments colossaux. Tant que vous aviez une carte de travail à présenter aux postes de contrôle, personne ne vous ennuyait. Pour le moment. C’est ainsi que, le jour, Coyote travaillait (certains jours ; il n’était pas fiable), et la nuit il faisait la foire, comme des milliers d’autres. Tout ça en récoltant des informations pour l’underground auprès d’un groupe disparate constitué de vieux amis et de quelques nouveaux.