Un jeu cruel
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-11800-1
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:
Lona, de plus en plus troublée, chipotait. Une miette de ceci, une gorgée de cela. Elle s’attendait toujours à ce que son verre contienne une bestiole vivante. Elle était rassasiée longtemps avant que ne se produisît le plat de résistance. On avait servi deux vins différents. Quand Burris les mélangea, ils changèrent de couleur, la turquoise et le rubis se confondant en une teinte opaline imprévue.
— Réaction catalytique, laissa tomber Burris. On tient compte non seulement de la saveur, mais aussi de l’apparence esthétique. Tenez…
Mais Lona fut incapable d’avaler une goutte du breuvage.
Est-ce que les étoiles n’étaient pas en train de faire des dents de scie, à présent ?
Elle était consciente du bourdonnement des conversations. Depuis plus d’une heure, elle faisait comme si Burris et elle étaient isolés dans une oasis de silence, mais la présence des autres convives était maintenant ostensible. Ils les regardaient. Ils échangeaient des commentaires. Ils allaient d’une table à l’autre, portés sur les plates-formes antigravifiques. Vous avez vu ? Qu’en pensez-vous ? Comme ils sont charmants ! Comme ils sont bizarres ! Comme ils sont grotesques !
— Allons-nous-en, Minner.
— Nous n’avons pas encore pris le dessert.
— Je sais mais tant pis.
— Vous ne voulez pas une petite liqueur importée de la constellation de Procyon ? Ou un café galactique ?
— Non, Minner.
Les yeux de Burris étaient à pleine ouverture et elle devina que quelque chose dans son expression avait profondément irrité son compagnon. Elle avait la nausée. Peut-être s’en rendait-il compte.
— Eh bien, partons. Nous reviendrons une autre fois pour le dessert.
— Je suis désolée, Minner, balbutia-t-elle. Je ne voulais pas gâcher la fête mais ce restaurant… Je ne me sens pas à ma place dans un endroit comme ça. Cela m’effraye. Toutes ces nourritures étranges, tous ces yeux braqués sur nous… Ils nous regardent, n’est-ce pas… J’aimerais mieux remonter dans ma chambre. Je m’y sentirais tellement mieux…
Burris appela le disque volant. L’étreinte intime du fauteuil de Lona se relâcha. Quand elle se mit debout, elle chancela. Elle avait l’impression qu’au premier pas qu’elle ferait, elle s’écroulerait. Curieusement, sa vision enregistrait des images en gros plan tandis qu’elle hésitait. Une grosse femme couverte de bijoux et généreusement pourvue en doubles mentons. Une jeune fille à l’épiderme doré vêtue d’un fourreau transparent, guère plus âgée qu’elle mais qui possédait infiniment plus d’assurance. Le jardin planté de petits arbres fourchus, deux niveaux au-dessous d’eux. Les guirlandes de lumières vivantes suspendues dans le vide. Un plateau filant à travers les airs, garni de trois gobelets remplis d’un mystérieux liquide sombre.
Lona oscilla sur elle-même. Burris la retint et la porta pratiquement pour l’installer sur le disque bien que, pour un observateur, son geste parût être pure galanterie. Tandis que la plate-forme franchissait le vide, elle regardait droit devant elle. Elle était écarlate et la sueur ruisselait sur son front. Elle avait l’impression que, dans son estomac, des créatures étrangères étaient venues à la vie et nageaient flegmatiquement dans ses sucs digestifs.
Burris et elle passèrent les portes de cristal, gagnèrent le hall en empruntant le puits de descente et un tube ascensionnel les conduisit enfin à leur suite. Elle entrevit Aoudad qui, tapi dans le couloir, se hâta de se dissimuler derrière une large colonne. La porte de l’appartement s’ouvrit à la sollicitation de la paume de Burris.
— Ça ne va pas, Lona ?
— Je ne sais pas trop. En tout cas, je suis contente de ne plus être là-bas. C’est tellement plus calme ici ! Est-ce que vous avez verrouillé la porte ?
— Bien sûr. Puis-je vous être utile à quelque chose ?
— Je voudrais me reposer. J’ai besoin de rester seule quelques minutes.
Il la conduisit dans sa chambre, l’allongea sur le lit circulaire et ressortit.
La rapidité avec laquelle elle récupéra étonna Lona. Juste avant de quitter le restaurant, il lui avait semblé que le ciel lui-même était un œil gigantesque qui la fouaillait.
Ayant recouvré son calme, elle se leva dans l’intention de faire disparaître son éclat d’emprunt. Dès qu’elle fut sous le vibrateur, ses somptueux atours s’évanouirent et, instantanément, elle se sentit plus petite et plus jeune. À présent, elle était nue. Elle se prépara pour la nuit, alluma une lampe tamisée, désactiva toutes les autres sources lumineuses et se glissa entre les draps. Ils étaient frais et doux contre sa peau. Un tableau de commande permettait d’imprimer des mouvements au lit et de modifier sa forme, mais elle n’y toucha pas. Approchant sa bouche de l’interphone installé à côté de l’oreiller, elle murmura :
— Voulez-vous venir me rejoindre, maintenant, Minner ?
Il apparut immédiatement, toujours revêtu de son costume d’apparat, avec la cape et tout le reste. Les nervures évasées de son justaucorps, semblables à de fausses côtes, étaient si incongrues qu’elles éclipsaient presque cette chose encore plus incongrue qu’était son corps.
Le dîner a été une catastrophe, songea Lona. Pour elle, le flamboyant salon galactique avait été une chambre de tortures. Mais tout n’était peut-être pas définitivement perdu. Elle avait encore la nuit devant elle.
— Serrez-moi très fort, implora-t-elle d’une voix ténue. Je suis encore un peu étourdie.
Burris avança. Quand il s’assit près d’elle, elle se souleva légèrement et le drap glissa, dévoilant ses seins. L’astronaute essaya de l’étreindre, mais les nervures rigides de son vêtement s’interposaient, empêchant le contact.
— Je ferais mieux de me débarrasser de cet accoutrement, dit-il.
— Le vibrateur est à côté.
— Voulez-vous que j’éteigne ?
— Non, non.
Elle ne le quitta pas des yeux. Il prit place sous le jet et actionna la commande de mise en marche. L’appareil était conçu pour éliminer tout ce qui adhérait à la peau, et un vêtement aérosol était naturellement la première chose à se volatiliser : l’habit baroque de Burris se dématérialisa.
Lona ne l’avait encore jamais vu nu. Stoïque, prête à toutes les révélations catastrophiques, elle le scrutait tandis qu’il se tournait vers elle. Tous deux avaient les mâchoires crispées, car c’était un double test : supporterait-elle le choc de la nudité de Minner ? Minner supporterait-il le choc de la réaction de Lona ?
Cela faisait longtemps qu’elle appréhendait cet instant. Mais maintenant que l’heure de vérité avait sonné, elle constatait avec une surprise grandissante que ce n’était pas si terrible que cela. Minner était beaucoup moins affreux qu’elle ne l’avait redouté.
Certes, il avait des anomalies. Toute sa peau, et pas seulement celle de son visage et de ses bras, avait un poli irréel, c’était une enveloppe sans faille. Il était entièrement glabre. Il n’avait ni seins ni nombril – Lona ne s’en rendit compte que peu à peu en cherchant la raison de son aspect anormal.
Ses bras et ses jambes étaient rattachés de façon bizarre à son tronc et n’étaient pas exactement à leur place. Son thorax était trop large par rapport à ses hanches. Ses genoux n’avaient pas de protubérance rotulienne et, quand il bougeait, ses muscles ondulaient de manière singulière.
Mais c’étaient là des détails secondaires, pas de véritables difformités. Il n’avait pas de cicatrices hideuses, pas de membres surnuméraires, pas d’yeux et pas de bouche superfétatoires. Les véritables transformations qu’il avait subies étaient intérieures ou inscrites sur sa figure.