Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
Un tunnel circulaire se perdait dans l’obscurité. Humidité et putréfaction. Couinements de rats. Et l’écho infini du labyrinthe de conduits sous la ville. Difficilement lisible sur le mur lépreux, une inscription annonçait :
SGAB /1881
COLLECTEUR SECTEUR IV/NIVEAU 2 –
SEGMENT 66
De l’autre côté du tunnel, le mur s’était écroulé. Le sous-sol avait envahi une partie du collecteur. On pouvait reconnaître les différentes strates des anciens niveaux de la ville empilées les unes sur les autres.
Je pouvais ainsi contempler les cadavres des Barcelone du passé sur lesquels se dressait la ville du présent. Le décor où Sentís avait trouvé la mort. Je grattai une autre allumette. Je réprimai les nausées qui montaient dans ma gorge et fis quelques mètres en direction des empreintes de pas.
— María ?
L’écho de ma voix se répercuta à l’infini si lugubrement que je décidai de ne plus ouvrir la bouche. J’observai des dizaines de minuscules points rouges qui se déplaçaient comme des insectes sur un étang. Des rats. La flamme des allumettes que je n’arrêtais pas de brûler les maintenait à distance prudente.
J’hésitai à continuer d’avancer, quand j’entendis une voix lointaine. Je levai une dernière fois les yeux vers l’ouverture de la rue. Pas trace de Florián. La voix résonna de nouveau. Je soupirai et m’enfonçai dans les ténèbres.
Le tunnel dans lequel je progressais me fit penser à l’intestin d’une bête. Un ruisseau de matière fécale coulait sur le sol. J’avançais sans autre lumière que celle des allumettes. Je les faisais se succéder de manière à ne jamais être complètement plongé dans l’obscurité. À mesure que je m’enfonçais dans le labyrinthe, mon odorat devenait moins sensible à la puanteur. Je remarquai aussi que la température s’élevait. Une humidité gluante me collait à la peau, aux vêtements, aux cheveux.
Quelques mètres plus loin, je distinguai, luisante sur le mur, une croix tracée maladroitement à la peinture rouge. D’autres croix identiques étaient visibles. Il me sembla voir quelque chose briller par terre. Je me penchai pour l’examiner et découvris qu’il s’agissait d’une photographie. Je reconnus tout de suite l’image. Elle figurait dans l’album que nous avions trouvé dans le jardin d’hiver. Il y en avait d’autres sur le sol. Toutes avaient la même provenance. Certaines étaient lacérées. Vingt pas plus loin, je rencontrai l’album, pratiquement déchiqueté. Je le ramassai et feuilletai les pages vides. On eût dit que quelqu’un avait cherché sans succès une photographie qui n’y était pas et que, de rage, il l’avait réduit en miettes.
Je me trouvais à un carrefour, une sorte de chambre de distribution ou de convergence des conduits. Je levai les yeux et vis, juste au-dessus de l’endroit où je me tenais, une autre bouche d’égout. Je crus distinguer un grillage. Je dirigeai mon allumette vers elle, mais une bouffée d’air marécageux exhalé par un des collecteurs souffla la flamme. Au même moment, j’entendis quelque chose se déplacer lentement en frôlant les murs : quelque chose de gélatineux. Un frisson parcourut la base de ma nuque. Je cherchai une nouvelle allumette dans l’obscurité et tâchai à tâtons de la gratter, mais la flamme ne prenait pas. Cette fois, j’en étais sûr : quelque chose s’agitait dans les tunnels, quelque chose de vivant qui n’était pas des rats. Je me sentis étouffer. La pestilence du lieu agressa brutalement mes fosses nasales. Une allumette finit enfin par prendre feu. D’abord, la flamme m’aveugla. Puis je vis des ombres ramper vers moi. Venant de tous les tunnels. Des formes indéfinies se traînaient comme des araignées par les conduits. L’allumette échappa à mes doigts tremblants. Je voulus courir, mais mes muscles ne m’obéissaient pas.
Soudain, un rayon lumineux troua l’ombre, éclairant la vision fugace de ce qui me parut être un bras se tendant vers moi.
— Óscar !
L’inspecteur Florián courait dans ma direction. Il tenait une lampe dans une main, un revolver dans l’autre. Il arriva à ma hauteur et balaya les alentours du faisceau lumineux de sa lampe. Nous entendîmes tous les deux le bruit terrifiant de ces silhouettes qui battaient en retraite en fuyant la lumière. Florián braquait son pistolet.
— Qu’est-ce que c’était ?
Je voulus répondre, mais la voix me fit défaut.
— Et qu’est-ce que tu fous ici ?
— María…, articulai-je.
— Quoi ?
— Pendant que je vous attendais, j’ai vu María Shelley se jeter dans les égouts et…
— La fille de Shelley ? s’exclama Florián, abasourdi. Ici ?
— Oui.
— Et Claret ?
— Je ne sais pas. J’ai suivi des traces de pas jusqu’ici…
Florián inspecta les murs qui nous entouraient. Une porte en fer couverte de rouille se dessinait à l’extrémité de la galerie. Il fronça les sourcils et marcha lentement vers elle. Je me collai à lui.
— Ce sont bien les égouts où l’on a retrouvé Sentís ?
Il acquiesça silencieusement, en indiquant l’autre bout du tunnel.
— Ce réseau de collecteurs s’étend jusqu’à l’ancien marché du Borne. Sentís a été trouvé là, mais il y avait des indices qui montraient que le corps avait été traîné.
— Nous sommes sous l’ancienne fabrique de Velo-Granell, non ?
Florián acquiesça de nouveau.
— Vous croyez que quelqu’un utilise ces passages souterrains pour se déplacer sous la ville, de la fabrique à…
— Tiens, prends la lampe, me coupa Florián. Et ça aussi.
« Ça », c’était le revolver. Je les saisis pendant qu’il s’attaquait à la porte métallique. L’arme pesait plus lourd que je ne l’avais supposé. Je posai mon doigt sur la détente et l’examinai à la lumière de la lampe. Florián me lança un regard meurtrier.
— Attention, ce n’est pas un jouet. Fais l’idiot, et une balle t’éclatera la tête comme une pastèque.
La porte céda. Impossible de décrire la puanteur qui s’échappa de l’intérieur. Luttant contre les nausées, nous reculâmes de plusieurs pas.
— Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir là-dedans ? s’exclama Florián.
Il sortit un mouchoir et s’en couvrit la bouche et le nez. Je lui rendis son arme et braquai la lampe. Il enfonça la porte d’un coup de pied. Je regardai à l’intérieur. L’atmosphère était si épaisse que l’on ne discernait presque rien. Florián arma son revolver et avança vers le seuil.
— Reste là ! m’ordonna-t-il.
J’ignorai son ordre et le suivis jusqu’à l’entrée du réduit.
— Nom de Dieu… ! l’entendis-je s’exclamer.
Je sentis l’air me manquer. Il était impossible d’accepter la vision qui s’offrait à nos yeux. Au milieu des ténèbres, pendus à des crocs rouillés, il y avait des dizaines de corps inertes, incomplets. Sur deux grandes tables était étalé dans un chaos total un étrange bric-à-brac : pièces de métal, engrenages et mécanismes en bois et en acier. Une collection de flacons posés dans une armoire vitrée, un jeu de seringues hypodermiques, et un mur entier couvert d’instruments de chirurgie sales, noircis.
— C’est quoi, ce bordel ? murmura la voix tendue de Florián.
Une forme humaine faite de bois et de peau, de métal et d’os, était étalée sur une des tables comme un macabre jouet inachevé. Elle représentait un enfant avec des yeux ronds de reptile ; une langue bifide affleurait entre ses lèvres noires. Sur son front, on pouvait lire, distinctement tatoué, le symbole du papillon.
— C’est son atelier… C’est ici qu’il les crée…, laissai-je échapper à voix haute.
À cet instant, les yeux de cette poupée infernale bougèrent. Elle tourna la tête. Ses entrailles produisaient le bruit d’une horloge que l’on remonte. Je sentis ses pupilles de serpent se poser sur moi. La langue bifide léchait les lèvres. Elle nous souriait.