Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
— Pendant que tu dormais, moi aussi j’ai joué les détectives, dit Marina en désignant un épais volume relié en cuir posé sur la table de nuit. Je lus le titre au dos.
— Tu t’intéresses à l’entomologie ?
— Aux insectes, précisa-t-elle. J’ai rencontré notre ami le papillon noir.
— Teufel…
— Une adorable bestiole. Il vit dans les tunnels et les souterrains, loin de la lumière. Son cycle de vie est de quatorze jours. Avant de mourir, il enfouit son corps dans les décombres et, au bout de trois jours, une nouvelle larve naît de lui.
— Il ressuscite ?
— On peut dire les choses comme ça.
— Et de quoi se nourrit-il ? demandai-je. Dans les souterrains, il n’y a ni fleurs ni pollen…
— Il mange ses petits, précisa Marina. Tout est là-dedans. Vies exemplaires de nos cousins les insectes.
Marina alla à la fenêtre et écarta les rideaux. Le soleil envahit la chambre. Mais elle resta là, pensive. Je pouvais presque entendre tourner les rouages de son cerveau.
— Quel sens ça peut avoir de t’agresser et de reprendre l’album de photographies, si c’est pour le jeter ensuite ?
— Celui qui m’a attaqué cherchait probablement quelque chose qui se trouvait dans l’album.
— Mais, cette chose, quelle qu’elle soit, n’y était pas…, compléta Marina.
— Le docteur Shelley…, dis-je, la mémoire me revenant tout à coup.
Marina me dévisagea, sans comprendre.
— Quand nous sommes allés chez lui, nous lui avons montré l’image où on le voyait dans son cabinet.
— Et il l’a gardée !…
— Pas seulement. Au moment où nous partions, je l’ai vu la jeter dans le feu.
— Pourquoi Shelley aurait-il détruit cette photographie ?
— Peut-être parce qu’elle montrait quelque chose qu’il voulait ne laisser voir à personne…, lançai-je, en sautant du lit.
— Eh, où penses-tu aller comme ça ?
— Trouver Luis Claret, répliquai-je. C’est lui qui détient la clef de toute l’affaire.
— Tu ne sortiras pas de cette maison avant vingt-quatre heures, protesta Marina en s’adossant à la porte. L’inspecteur Florián a donné sa vie pour que tu aies une chance de sauver la tienne.
— En vingt-quatre heures, ce qui se cache dans ces tunnels aura eu le temps de venir nous chercher si nous ne faisons rien pour l’arrêter, Florián mérite au moins que nous lui rendions justice.
— Shelley a dit que la mort se moque bien de la justice, me rappela Marina. Il avait peut-être raison.
— Peut-être, admis-je. Mais nous, nous ne nous en moquons pas.
Quand nous arrivâmes aux limites du Raval, la brume flottait dans les ruelles, colorée par les lumières des taudis et des gargotes sordides. Nous avions laissé derrière nous l’aimable agitation des Ramblas et nous pénétrions dans l’antre le plus misérable de la ville. Il n’y avait pas trace de touristes ou de curieux. Des regards furtifs nous suivaient depuis les porches malodorants et les fenêtres qui se découpaient dans des façades prêtes à s’affaisser comme des tas de boue. L’écho des téléviseurs et des radios montait entre ces étroits canyons de la pauvreté sans dépasser les toits. La voix du Raval n’atteint jamais le ciel.
Bientôt, dans les interstices des immeubles couverts de décennies de crasse, apparut la silhouette noire et monumentale des ruines du Grand Théâtre royal. Au sommet, comme une girouette, se découpaient les contours d’un papillon aux ailes noires. Nous nous arrêtâmes pour contempler cette vision fantastique. L’édifice le plus délirant érigé à Barcelone se décomposait comme un cadavre dans un marécage.
Marina me désigna des fenêtres éclairées au troisième étage de l’annexe du théâtre. Nous nous dirigeâmes vers le porche. La cage d’escalier était encore inondée par les pluies de la nuit. Nous gravîmes les marches abîmées et noires.
— Et s’il refuse de nous recevoir ? s’inquiéta Marina.
— Je pense plutôt qu’il nous attend, improvisai-je.
Parvenus au deuxième étage, je remarquai que Marina avait du mal à respirer. Je m’arrêtai et vis la pâleur de son visage.
— Ça va ?
— Un peu essoufflée, répondit-elle avec un sourire que je ne trouvai pas convaincant. Tu vas trop vite pour moi.
Je lui pris la main et, marche après marche, je l’aidai à gagner le troisième étage. Nous fîmes halte devant la porte de Claret. Marina respira profondément. Son torse était agité de tremblements.
— Ça va, je te promets, dit-elle, devinant mes craintes. Allez, frappe. Tu ne m’as pas traînée jusqu’ici pour faire du tourisme, je suppose.
Je frappai à la porte. Elle était en bois ancien, solide et épaisse comme un mur. Des pas lents s’approchèrent du seuil. La porte s’ouvrit et Luis Claret, l’homme qui m’avait sauvé la vie, nous reçut.
— Entrez, se borna-t-il à dire, en repartant vers l’intérieur de l’appartement.
Nous fermâmes la porte derrière nous. L’appartement était obscur et froid. La peinture se détachait du plafond comme la peau d’un reptile. Des lampes sans ampoules abritaient des nids d’araignées. La mosaïque de carreaux sous nos pieds était cassée.
— Par ici ! nous parvint la voix de Claret du fond du logement.
Nous suivîmes sa trace jusque dans un salon à peine éclairé par un brasero. Il était assis devant le charbon qui brûlait, contemplant les braises en silence. Les murs étaient couverts de vieux portraits, gens et visages d’autres époques. Claret leva les yeux vers nous. Ils étaient clairs et pénétrants, ses cheveux étaient argentés et sa peau parcheminée. Un réseau de rides marquait sur son visage le passage du temps, mais, malgré son âge avancé, il donnait une impression de force que bien des hommes de trente ans plus jeunes lui auraient enviée. Un jeune premier de vaudeville vieilli au soleil avec dignité et style.
— Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous dire merci. Vous m’avez sauvé la vie.
— Ce n’est pas moi que vous devez remercier. Comment m’avez-vous trouvé ?
Marina devança ma réponse :
— L’inspecteur Florián nous avait parlé de vous. Il nous a expliqué que le docteur Shelley et vous étiez les deux seules personnes qui étaient restées avec Mihaïl Kolvenik et Eva Irinova jusqu’au dernier moment. Il a dit que vous ne les aviez jamais abandonnés. Comment avez-vous connu Mihaïl Kolvenik ?
Un faible sourire affleura sur les lèvres de Claret.
— M. Kolvenik est arrivé dans cette ville par un des hivers les plus froids du siècle, expliqua-t-il. Seul, mourant de faim et acculé par le gel, il a cherché refuge sous le porche d’un vieil immeuble pour y passer la nuit. Il avait tout juste quelques pièces de monnaie, peut-être de quoi se payer un peu de pain ou un café chaud. Rien de plus. Tandis qu’il réfléchissait amèrement à sa situation, il a découvert qu’il y avait quelqu’un d’autre sous le porche. Un enfant de cinq ans, emmitouflé dans des haillons, un petit mendiant qui s’était réfugié là comme lui. Kolvenik et l’enfant ne parlaient pas la même langue, aussi avaient-ils du mal à se comprendre. Mais Kolvenik lui a souri et lui a donné son argent en lui indiquant par gestes de s’en servir pour acheter de quoi manger. Et le petit, qui n’en croyait pas ses yeux, a couru acheter une miche de pain dans une boulangerie qui restait ouverte toute la nuit près de la place Royale. Il revenait au porche pour la partager avec l’inconnu, quand il a vu la police l’emmener. En prison, les camarades de cellule de Kolvenik l’ont roué de coups. Durant tout le temps qu’il a passé à l’hôpital de la prison, l’enfant l’a attendu devant la porte, comme un chien sans maître. Lorsque Kolvenik a été libéré, deux semaines plus tard, il boitait. Le gosse était là pour l’aider à marcher. Il est devenu son guide et s’est juré qu’il n’abandonnerait jamais cet homme qui, dans la pire des nuits de sa vie, lui avait donné tout ce qu’il possédait en ce monde… Ce gamin, c’était moi.