Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
La pluie tombait à l’intérieur de la tombe et le fond était déjà inondé. Le cocher était en train de détacher le couvercle du cercueil dont un bord céda avec une détonation. Le bois pourri et le tissu usé apparurent. Le cercueil était vide. L’homme le contempla, immobile. Je l’entendis murmurer quelque chose. Je sus que l’heure était venue de prendre la fuite. Mais en le faisant, je fis rouler une pierre qui tomba à l’intérieur et frappa le cercueil. Une demi-seconde suffit au cocher pour lever la tête et me voir. Il tenait un revolver dans la main droite.
Je me lançai dans une course folle vers la sortie, en zigzaguant entre les tombes et les statues. J’entendais derrière moi le cocher qui criait en remontant de la fosse. J’aperçus la grille et l’attelage. Je me précipitai, hors d’haleine. Les pas du cocher se rapprochaient. Je compris qu’il allait me rattraper d’une seconde à l’autre en terrain découvert. Je me rappelai l’arme dans sa main et regardai désespérément autour de moi en cherchant où me cacher. Mon regard s’arrêta sur l’unique solution qui me restait. Je priai pour que le cocher n’aie pas l’idée d’aller me chercher là : dans le coffre à bagages qui se trouvait à l’arrière de la voiture. Je sautai sur la plate-forme et me jetai dedans la tête la première. À peine quelques secondes plus tard, j’entendis les pas précipités du cocher dans l’allée de cyprès.
J’imaginai ce qu’il devait voir. Le chemin désert sous la pluie. Les pas s’arrêtèrent. Ils tournèrent autour de l’attelage. Je craignis d’avoir laissé des traces qui dénonceraient ma présence. Je perçus le poids du corps du cocher qui grimpait sur son siège. Je restai immobile. Les chevaux hennirent. L’attente me parut interminable. Puis j’entendis le claquement d’un fouet, et une secousse m’expédia au fond du coffre. Nous roulions.
Très vite, les cahots se traduisirent par une vibration sèche et brutale qui se répercutait dans mes muscles pétrifiés par le froid. Je tâchai de regarder par l’ouverture du coffre, mais les mouvements de la voiture m’empêchaient toute stabilité.
Nous laissions Sarriá derrière nous. Je calculai les chances que j’avais de ne pas me briser le crâne si j’essayais de sauter en marche. J’écartai cette idée. J’avais largement dépensé toutes mes réserves d’héroïsme, et puis j’avais envie de savoir où nous allions, et donc je me laissai mener par les circonstances. Je m’installai comme je pus au fond du coffre pour essayer de reprendre des forces. Je supposais que j’en aurais bientôt besoin.
Ballotté comme je l’étais, le trajet me sembla interminable, et j’eus l’impression que nous parcourions des kilomètres sous la pluie. Mes membres étaient tuméfiés sous les vêtements mouillés. Nous avions quitté les artères fréquentées. Nous parcourions maintenant des rues désertes. Je réussis à me coller à l’ouverture pour jeter un coup d’œil. Je vis des rues obscures et étroites comme des brèches taillées dans le roc. Des lampadaires et des façades gothiques dans la brume. Je me laissai retomber, déconcerté. Nous étions dans la vieille ville, quelque part dans le Raval. La puanteur des égouts inondés montait comme celle d’un marécage. Nous déambulâmes au cœur des ténèbres de Barcelone pendant environ une demi-heure avant de nous arrêter. J’entendis le cocher descendre de son siège. Quelques secondes plus tard, le bruit d’un portail. L’attelage repartit lentement et nous pénétrâmes dans ce que, à l’odeur, je supposai être d’anciennes écuries. Le portail se referma.
Je restai immobile. Le cocher détela les chevaux et leur murmura quelques mots que je ne parvins pas à saisir. Un filet de lumière passait par l’ouverture du coffre. J’entendis de l’eau couler et des pas fouler la paille. Puis la lumière s’éteignit. Les pas du cocher s’éloignèrent. J’attendis quelques minutes, jusqu’à ce que je ne perçoive plus que la respiration des chevaux. Je me glissai hors du coffre. Une pénombre bleutée flottait dans les écuries. Je me dirigeai silencieusement vers une porte latérale. Je débouchai dans un garage obscur très haut de plafond et traversé de grosses poutres. Le contour de ce qui semblait être une issue de secours se dessinait dans le fond. Je vérifiai que la serrure ne pouvait s’ouvrir que de l’intérieur. Je la manœuvrai avec précaution et me retrouvai finalement dans la rue.
J’étais dans une ruelle obscure du Raval. Elle était si étroite que l’on pouvait en toucher les deux côtés rien qu’en écartant les bras. Un ruisseau fétide coulait au centre. Le coin n’était qu’à dix mètres. J’y allai : une rue plus large était éclairée par la lueur vaporeuse de réverbères qui devaient avoir plus de cent ans. Je vis le portail des écuries sur un côté de l’immeuble, un bâtiment gris et misérable. Sur le linteau, la date de la construction était lisible : 1888. De là où j’étais, je compris que ce n’était que l’annexe d’un ensemble plus grand qui occupait tout le pâté de maisons. Ce deuxième édifice avait des dimensions dignes d’un palais. Un écran d’échafaudages et de bâches sales le masquait complètement. On aurait pu cacher une cathédrale à l’intérieur. J’essayai de deviner ce que c’était, mais en vain. Je ne me souvenais d’aucune construction de ce genre dans cette partie du Raval.
Je m’approchai pour jeter un coup d’œil entre les planches qui entouraient les échafaudages. À travers d’épaisses ténèbres, on apercevait une grande marquise de style moderniste. Je parvins à voir des colonnes et une rangée d’étroites ouvertures barrées de grilles en fer forgé tarabiscotées. Des guichets. Les arcades de l’entrée que l’on devinait au-delà me rappelaient les portiques d’un château de légende. Le tout était humide, abandonné et recouvert d’une couche de décombres. Je compris soudain où j’étais. C’était le Grand Théâtre royal, le somptueux monument que Mihaïl Kolvenik avait fait reconstruire pour sa femme Eva et dont la scène n’avait jamais été inaugurée. Le théâtre n’était plus aujourd’hui qu’une colossale catacombe en ruine. Un enfant bâtard de l’Opéra de Paris et de la Sagrada Familia dans l’attente de sa démolition.
Je revins à l’immeuble contigu qui hébergeait l’écurie. Le porche était un gouffre noir. Dans la grosse porte en bois était pratiquée une ouverture plus petite qui rappelait l’entrée d’un couvent. Ou d’une prison. Elle était ouverte et je m’introduisis dans le vestibule. Une courette lugubre était surmontée, très haut, d’une verrière brisée. Inextricable toile d’araignée, des cordes à linge portaient des haillons qui s’agitaient dans le vent. Le lieu sentait la misère, les égouts et la maladie. L’eau sale de canalisations crevées suintait des murs. Le sol était couvert de flaques. Je distinguai un amas de boîtes aux lettres rouillées et m’approchai pour les examiner. Toutes sauf une étaient vides, déglinguées et sans nom. Sur la seule qui paraissait encore en service, je lus sous la crasse :