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Marina

Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:

Dans la Barcelone des années 1970, Oscar, quinze ans, a l'habitude de fuir le pensionnat où il est interne. Au cours de l'une de ses escapades, il fait la connaissance de Marina. Fascinée par l'énigme d'une tombe anonyme, Marina entraîne son jeune compagnon dans un cimetière oublié de tous. Qui est la femme venant s'y recueillir ? Et que signifie le papillon noir qui surplombe la pierre tombale ?
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Claret se leva et nous fit signe de le suivre dans un étroit couloir qui conduisait à une porte. Il sortit une clef, et l’ouvrit. De l’autre côté, il y avait une autre porte identique, et entre les deux, une petite pièce.

Pour remédier à l’obscurité régnante, il alluma une bougie. Avec une autre clef, il ouvrit la seconde porte. Un courant d’air s’engouffra dans le couloir et fit grésiller la flamme de la bougie. Je sentis Marina me prendre la main pendant que nous passions de l’autre côté. Une fois là, nous nous arrêtâmes. La vision qui se déployait devant nous était fabuleuse. L’intérieur du Grand Théâtre royal.

Les étages se succédaient jusqu’à la grande coupole. Des lambeaux de velours pendaient des balcons, ondoyant dans le vide. Au-dessus des rangs de fauteuils de l’orchestre et du parterre immenses et déserts, de grands lustres de cristal attendaient un branchement électrique qui n’était jamais venu. Nous nous trouvions dans une entrée latérale de la scène. Sur nos têtes, les cintres s’élevaient à l’infini : tout un univers de rideaux, d’échafaudages, de poulies et de passerelles qui se perdait dans les hauteurs.

— Par ici, nous indiqua Claret en nous précédant.

Nous traversâmes la scène. Des instruments dormaient dans la fosse d’orchestre. Sur le pupitre du chef d’orchestre, une partition couverte de toiles d’araignée restait ouverte à la première page. Au-delà, le long tapis de l’allée centrale de la salle traçait un chemin qui ne menait nulle part. Claret se dirigea vers une porte éclairée et nous fit signe d’attendre. Marina et moi échangeâmes un regard.

La porte donnait sur une loge d’artiste. Cent robes sublimes étaient rangées sur des supports métalliques. Un mur était couvert de miroirs entourés de lampes. L’autre était occupé par des dizaines de vieilles photos représentant une femme d’une indicible beauté. Eva Irinova, la magicienne des scènes. La femme pour qui Mihaïl Kolvenik avait fait construire ce sanctuaire. Et, à cet instant même, je la vis. La dame en noir contemplait silencieusement son visage voilé dans le miroir. En entendant nos pas, elle se retourna lentement et fit un signe d’acquiescement. Alors, seulement, Claret nous permit d’avancer. Nous allâmes à elle comme on marche vers une apparition, avec un mélange de crainte et de fascination. Nous nous arrêtâmes à quelques mètres. Claret demeurait sur le seuil, vigilant. La femme se tourna de nouveau vers le miroir, étudiant son reflet.

Soudain, avec une délicatesse infinie, elle souleva son voile. Les rares ampoules qui fonctionnaient nous révélèrent sa face dans le miroir, ou plutôt ce que l’acide en avait laissé. Des os dénudés et une peau flétrie. Des lèvres informes, tout juste une fente dans un visage détruit. Des yeux qui ne pourraient plus jamais pleurer. Durant un instant interminable, elle nous laissa contempler l’horreur qu’elle dissimulait ordinairement sous son voile. Puis, avec la même délicatesse qu’elle avait mise à découvrir sa figure et son identité, elle cacha de nouveau son visage et nous invita d’un geste à nous asseoir. Un long silence suivit.

Eva Irinova tendit une main vers le visage de Marina et le caressa, parcourant ses joues, ses lèvres, son cou. Lisant sa beauté et sa perfection du bout de ses doigts tremblants d’émotion. Marina avala sa salive. La dame retira sa main et je pus voir ses yeux sans paupières briller derrière le voile. Puis elle parla enfin et nous raconta l’histoire qu’elle avait tue depuis plus de trente ans.

22

— Je n’ai jamais connu mon pays autrement que par des cartes postales. Tout ce que je sais de la Russie vient de contes, de récits plus ou moins fantaisistes et de souvenirs de tierces personnes. Je suis née sur un bac qui traversait le Rhin, dans une Europe ravagée par la guerre et la terreur. J’ai su plus tard que ma mère me portait déjà dans son ventre quand, seule et malade, elle avait passé la frontière russo-polonaise, fuyant la révolution. Elle est morte en me mettant au monde. Nul n’a jamais su son nom ni qui était mon père. On l’a enterrée au bord du fleuve dans une tombe sans repères et donc à jamais perdue. Un couple de comédiens de Saint-Pétersbourg qui voyageait sur le même bac, Sergueï Glazounov et sa jumelle Tatiana, m’a pris avec lui, par pitié et aussi, à ce que m’a confié Sergueï des années plus tard, parce que j’étais née avec des yeux pers et que cela porte bonheur.

» À Varsovie, grâce aux intrigues et aux manœuvres de Sergueï, nous nous sommes joints à un cirque qui se dirigeait vers Vienne. Mes premiers souvenirs sont ceux de ces gens et de leurs animaux. La tente du cirque, les jongleurs, un fakir sourd-muet nommé Vladimir qui mangeait du verre, crachait du feu et me donnait toujours des oiseaux en papier qu’il découpait comme un magicien. Sergueï a fini par devenir l’administrateur de la troupe et nous nous sommes installés à Vienne. Le cirque a été mon école et le foyer où j’ai grandi. Déjà, à l’époque, nous savions qu’il était condamné. La réalité du monde devenait plus grotesque que les pitreries des clowns et la danse des ours. Bientôt, plus personne n’aurait besoin de nous. À lui tout seul, le xxe siècle était désormais le grand cirque de l’histoire.

» J’avais à peine sept ou huit ans quand Sergueï a déclaré qu’il était temps que je gagne ma vie. J’ai donc participé au spectacle, d’abord comme la mascotte de Vladimir pendant qu’il faisait ses tours, et plus tard avec mon propre numéro, lequel consistait à chanter une berceuse à un ours qui finissait par s’endormir. Au départ, ce numéro était prévu comme un interlude, pour donner le temps aux trapézistes de se préparer, mais il s’est révélé un succès. Personne n’en a été plus surpris que moi. Sergueï a décidé d’augmenter ma participation. C’est ainsi que j’ai fini par réciter des vers à des vieilles lionnes faméliques et malades, juchées sur des tréteaux éclairés par des projecteurs. Les animaux et le public écoutaient, hypnotisés. À Vienne, on parlait de la petite fille qui charmait les fauves. Et on payait pour la voir. J’avais alors neuf ans.

» Sergueï n’a pas tardé à comprendre que nous n’avions plus besoin du cirque. La petite fille aux yeux pers avait tenu sa promesse, elle lui avait porté bonheur. Il a fait les démarches nécessaires pour devenir mon tuteur légal et annoncé au reste de la troupe que nous allions nous établir à notre compte. Il a prétendu que le cirque n’était pas un endroit convenable pour élever une petite fille. Quand on a découvert que quelqu’un détournait depuis des années une partie de la recette du cirque, Sergueï et Tatiana ont accusé Vladimir, en ajoutant qu’il se permettait avec moi des gestes indécents. Vladimir a été arrêté et jeté en prison, mais on n’a jamais trouvé l’argent, et pour cause.

» Pour célébrer son indépendance, Sergueï a acheté une voiture de luxe, une garde-robe de dandy et des bijoux pour Tatiana. Nous avons déménagé dans une villa qu’il avait louée dans les bois de Vienne. Je n’ai jamais tiré au clair la manière dont il avait trouvé les fonds pour payer tout ça. Je chantais toutes les après-midi et tous les soirs dans un théâtre proche de l’opéra, dans un petit spectacle intitulé « L’Ange de Moscou ». On m’avait baptisée Eva Irinova, une idée de Tatiana qui avait trouvé le nom dans un feuilleton qui remportait un certain succès dans la presse. Ce premier spectacle a été suivi de beaucoup d’autres. Sur la suggestion de Tatiana, on m’a donné un professeur de chant, un maître d’art dramatique et un autre de danse. Quand je n’étais pas sur scène, je répétais. Sergueï ne me permettait pas d’avoir des amis, de sortir me promener, de rester seule, ni de lire des livres. C’est pour ton bien, répétait-il. Quand mon corps a commencé à se développer, Tatiana a insisté pour que j’aie une chambre à moi. Sergueï a accepté de mauvaise grâce, mais il a exigé d’en avoir la clef. Souvent, il revenait saoul au milieu de la nuit et essayait d’entrer chez moi. La plupart du temps, il était tellement ivre qu’il n’arrivait pas à mettre la clef dans la serrure. D’autres fois, si. Les applaudissements d’un public anonyme ont été la seule satisfaction que j’ai connue durant ces années. Avec le temps, j’en suis venue à en avoir davantage besoin que de l’air que je respirais.

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