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Marina

Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:

Dans la Barcelone des années 1970, Oscar, quinze ans, a l'habitude de fuir le pensionnat où il est interne. Au cours de l'une de ses escapades, il fait la connaissance de Marina. Fascinée par l'énigme d'une tombe anonyme, Marina entraîne son jeune compagnon dans un cimetière oublié de tous. Qui est la femme venant s'y recueillir ? Et que signifie le papillon noir qui surplombe la pierre tombale ?
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J’étais toujours derrière lui quand il entra dans le Quatier gothique. Soudain, sa silhouette se perdit sous les arches tendues entre les édifices. Des arcades impossibles projetaient des ombres dansantes sur les murs. Nous étions arrivés dans la Barcelone magique, le labyrinthe des esprits, où les rues avaient des noms de légende et où les farfadets du temps marchaient dans notre dos.

20

Je continuai de filer Claret jusqu’à une rue cachée derrière la cathédrale. Une boutique de masques occupait le coin. En passant devant la vitrine, je sentis sur moi le regard vide des visages de carton. Je me penchai pour jeter un coup d’œil. Claret s’était arrêté à une vingtaine de mètres, près d’une bouche d’accès aux égouts. Il essayait de soulever la lourde plaque de fonte. Il finit par y parvenir et pénétra dans l’étroite ouverture. Seulement alors, je m’approchai. J’entendis ses pas sur les échelons de métal et vis le reflet d’un faisceau lumineux. J’allai jusqu’au bord et tentai de voir le fond. Un courant d’air vicié montait de ce puits. Je restai là jusqu’à ce que les pas de Claret deviennent inaudibles et que les ténèbres dévorent la lumière qu’il portait.

C’était le moment de téléphoner à l’inspecteur Floriân. Je distinguai les lumières d’une taverne qui fermait très tard et ouvrait très tôt. Le lieu était une sorte de cachot qui puait le vin et occupait la moitié de la cave d’un immeuble qui ne devait pas avoir moins de trois cents ans. Le patron avait des yeux minuscules noyés dans une face hargneuse et bouffie, le crâne surmonté de ce qui me sembla être un calot militaire. Il haussa les sourcils et me regarda d’un air écœuré. Derrière lui, le mur était décoré de fanions de la division Azul, de cartes postales du Valle de los Caídos et d’un portrait de Mussolini.

— Du balai ! cracha-t-il. On n’ouvre pas avant cinq heures.

— Je veux juste téléphoner. C’est une urgence.

— Reviens à cinq heures.

— Si je pouvais revenir à cinq heures, ça ne serait pas une urgence… S’il vous plaît. C’est pour appeler la police.

Le patron me soumit à une inspection en règle et finit par me désigner un téléphone au mur.

— Attends, que je te donne la ligne. Tu as de quoi payer, au moins ?

— Bien sûr, mentis-je.

Le combiné était sale et graisseux. À côté était posée une soucoupe en verre contenant des boîtes d’allumettes portant le nom de la maison et un aigle impérial. L’établissement s’appelait le « Bar Honneur et Patrie ». Je profitai de ce que le patron me tournait le dos en branchant la ligne pour m’en remplir les poches. Quand il me fit de nouveau face, je lui adressai mon sourire le plus innocent. Je composai le numéro que Florián m’avait donné et écoutai la sonnerie, à laquelle nul ne venait répondre. Je commençais à craindre que le camarade insomniaque ait fini par s’endormir, assommé par les bulletins de la BBC, quand quelqu’un se manifesta à l’autre bout du fil.

— Bonsoir, excusez-moi de vous déranger à cette heure, dis-je. J’ai besoin de parler d’urgence à l’inspecteur Florián. C’est très important. Il m’a donné votre numéro au cas où…

— Qui êtes-vous ?

— Óscar. Óscar Drai.

— Óscar comment ?

Je dus épeler patiemment mon nom.

— Un moment. Je ne sais pas si Florián est chez lui. Je ne vois pas de lumière. Vous pouvez attendre ?

Je regardai le patron du bar qui essuyait des verres à une cadence martiale sous le regard viril du Duce.

— Oui, risquai-je.

L’attente se fit interminable. Le patron ne cessait de me guetter comme si j’étais un criminel en cavale. J’essayai de lui sourire. Il ne broncha pas.

— Vous pourriez me servir un café au lait ? demandai-je. Je suis gelé.

— Pas avant cinq heures.

— Et pouvez-vous me dire l’heure qu’il est, s’il vous plaît ?

— Il n’est pas encore cinq heures, fut la réponse. Tu es sûr que c’est la police que tu as appelée ?

— La garde civile, pour être exact, improvisai-je.

Finalement, j’entendis la voix de Florián. Elle semblait parfaitement éveillée.

— Óscar ? Où es-tu ?

Je lui résumai l’essentiel aussi rapidement que je pus. Quand j’en vins au tunnel des égouts, je notai qu’il devenait tendu.

— Écoute-moi bien, Óscar. Je veux que tu m’attendes et que tu ne bouges pas avant que je sois là. Je prends un taxi dans une seconde. S’il se passe quelque chose, pars en courant et ne t’arrête pas avant le commissariat de la rue Layetana. Là, tu demanderas Mendoza. Il me connaît et c’est quelqu’un de confiance. Mais quoi qu’il puisse arriver, tu m’entends ? quoi qu’il puisse arriver, ne descends pas dans ces tunnels. C’est clair ?

— Clair comme de l’eau de roche.

— Je suis là dans une minute.

La ligne fut coupée.

— Ça fait soixante pesetas, annonça immédiatement le patron derrière moi. Tarif de nuit.

— Je paye à cinq heures, mon général, lui lançai-je, impavide.

Les poches qui pendaient sous ses yeux tournèrent au rouge Rioja.

— Dis donc, morveux, tu veux que je te mette en bouillie ? menaça-t-il, furieux.

Je pris mes jambes à mon cou avant qu’il ne parvienne à sortir de derrière son comptoir avec sa matraque réglementaire anti-émeute. J’avais l’intention d’attendre Florián près de la boutique de masques. Je me dis qu’il ne pouvait pas beaucoup tarder.

Les cloches de la cathédrale sonnèrent quatre heures du matin. Les symptômes de la fatigue commençaient à rôder autour de moi comme des loups affamés. Je marchai en rond pour combattre le froid et le sommeil. Peu après, j’entendis des pas sur les pavés. Je me retournai pour accueillir Florián, mais la silhouette que je vis ne collait pas du tout avec celle du vieux policier. C’était une femme. Instinctivement, je me cachai, craignant que ce ne soit la dame en noir, venue à ma rencontre. L’ombre se découpa dans la rue et passa devant moi sans me voir. C’était María, la fille du docteur Shelley.

Elle alla jusqu’au bord de la bouche d’égout et se pencha pour scruter l’abîme. Elle tenait à la main un flacon en verre. Son visage brillait sous la lune, transfiguré. Elle souriait. Je sus tout de suite que quelque chose allait mal. Sa présence n’avait pas de sens. L’idée me traversa même qu’elle devait être arrivée là dans une sorte de crise de somnambulisme. C’était l’unique explication qui me venait à l’esprit. Je préférais me contenter de cette hypothèse absurde plutôt que d’envisager d’autres possibilités. Je songeai à la rejoindre, à l’appeler par son prénom, enfin à dire quelque chose. Je rassemblai tout mon courage et fis un pas en avant. À peine l’avais-je fait que María se retourna avec la rapidité et l’agilité d’un félin, comme si elle avait flairé ma présence dans l’air. Ses yeux brillèrent dans la ruelle et l’horrible expression qui se dessina sur son visage me glaça le sang.

— Va-t’en ! murmura-t-elle d’une voix méconnaissable.

— María ? articulai-je, décontenancé.

Une seconde après, elle avait sauté dans la bouche d’égout. Je courus jusqu’au bord, m’attendant à voir son corps disloqué. Un rayon de lune fugace passa au-dessus de l’ouverture. Il éclaira, au fond, le visage de María Shelley.

— María ! criai-je. Attendez !

Je descendis les échelons aussi vite que je pus. Une odeur fétide et pénétrante m’assaillit dès les premiers mètres. La sphère de clarté de la surface diminua progressivement. Je cherchai une boîte d’allumettes et en grattai une. Elle éclaira une vision fantasmagorique.

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