Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
» Nous voyagions beaucoup. Mon succès à Vienne était parvenu aux oreilles des imprésarios de Paris, de Milan, de Madrid. Sergueï et Tatiana ne me lâchaient pas d’une semelle. Bien entendu, je n’ai jamais vu un centime des recettes de tous ces concerts ni su ce qu’ils faisaient de l’argent. Sergueï avait constamment des dettes et des créanciers. Il m’accusait amèrement d’en être la seule responsable : tout allait à mon entretien et, en échange, j’étais incapable de me montrer reconnaissante des sacrifices que Tatiana et lui avaient consentis pour mon éducation. Sergueï m’a appris à me considérer comme une sale gosse, paresseuse, ignare et stupide. Une pauvre malheureuse qui ne parviendrait jamais à faire quelque chose de valable et qui ne susciterait jamais chez personne l’amour ou le respect. Mais rien de cela n’avait d’importance, me chuchotait Sergueï à l’oreille avec son haleine d’ivrogne, puisque Tatiana et lui seraient toujours là pour s’occuper de moi et me protéger du monde.
» Le jour de mes seize ans, j’ai découvert que je me détestais moi-même, au point que c’était tout juste si j’acceptais de me regarder dans la glace. J’ai cessé de manger. Mon corps me dégoûtait, et j’essayais de le cacher sous des robes sales et loqueteuses. Un jour, j’ai trouvé dans la boîte à ordures une vieille lame de rasoir de Sergueï. Je l’ai emportée dans ma chambre et j’ai pris l’habitude de me taillader les mains et les bras. Pour me punir. Tatiana me soignait en silence toutes les nuits.
» Deux ans plus tard, à Venise, un comte qui m’avait vu sur scène m’a proposé de m’épouser. La nuit même, en l’apprenant, Sergueï m’a rouée de coups. Il m’a fendu les lèvres et brisé deux côtes. Tatiana et la police l’ont empêché de continuer. J’ai quitté Venise en ambulance. Nous sommes revenus à Vienne, mais les problèmes financiers de Sergueï ne lui laissaient plus de répit. Nous recevions des menaces. Une nuit, pendant notre sommeil, des inconnus ont mis le feu à notre maison. Quelques semaines plus tôt, Sergueï avait reçu une offre d’un imprésario de Madrid qui gardait un bon souvenir du succès que j’avais remporté lors de mon précédent passage. Daniel Mestres, c’était son nom, avait acquis un intérêt majoritaire dans le vieux Théâtre royal de Barcelone et voulait ouvrir la saison avec moi. C’est ainsi que, le matin même, nous avons fait nos valises en vitesse et pratiquement pris la fuite, direction Barcelone. J’allais avoir dix-neuf ans et priais le ciel de ne pas me laisser atteindre ma vingtième année. Je pensais de plus en plus à m’ôter la vie. Rien ne m’attachait à ce monde. J’étais morte depuis longtemps, mais, simplement, je ne m’en étais pas aperçue. C’est alors que j’ai fait la connaissance de Mihaïl Kolvenik…
» Nous étions déjà depuis plusieurs semaines au Théâtre royal. Le bruit courait dans la troupe qu’un homme assistait tous les soirs au spectacle dans la même loge pour m’entendre chanter. À l’époque, toutes sortes d’histoires circulaient dans Barcelone à propos de Mihaïl Kolvenik. Sur la manière dont il avait fait fortune… Sur sa vie privée et son identité pleine de mystères et d’énigmes… Sa légende le précédait. Un soir, intriguée par cet étrange personnage, j’ai décidé de lui faire parvenir une invitation à me rendre visite dans ma loge après la représentation. Il était presque minuit quand Mihaïl Kolvenik a frappé à ma porte. Toutes ces rumeurs m’avaient préparée à voir un individu menaçant et arrogant. Or ma première impression a été celle d’un homme timide et réservé. Il portait un costume sombre, avec simplicité et sans autre ornement qu’une petite broche qui brillait au revers de sa veste : un papillon noir aux ailes déployées. Il m’a remercié de mon invitation et exprimé son admiration, en affirmant que c’était un honneur de me connaître. Je lui dis qu’à en croire tout ce que j’avais entendu dire de lui, l’honneur était pour moi. Il a souri et suggéré d’oublier les rumeurs. Mihaïl avait le plus beau sourire que j’aie jamais connu. Quand il en faisait usage, on était prêt à croire tout ce qui sortait de ses lèvres. Quelqu’un a dit un jour que, pour peu qu’il en ait eu envie, Mihaïl aurait été capable de convaincre Christophe Colomb que la terre était plate comme une galette ; et il avait raison. Cette nuit-là, il m’a persuadée d’aller me promener avec lui dans Barcelone. Il m’a expliqué qu’il aimait parcourir les rues de la ville endormie après minuit. Moi qui n’étais pratiquement pas sortie de ce théâtre depuis notre arrivée, j’acceptai. Je savais que Sergueï et Tatiana seraient furieux en l’apprenant, mais peu m’importait. Nous sommes sortis incognito par les coulisses. Mihaïl m’a offert le bras et nous avons marché jusqu’au petit jour. Il m’a fait voir la ville magique à travers ses yeux. Il m’a parlé de ses mystères, de ses coins ensorcelés et de l’esprit qui vivait dans ces rues. Il m’a raconté mille et une légendes. Nous avons parcouru les chemins secrets du Quartier gothique et de la vieille ville. Il semblait tout savoir. Il savait qui avait vécu dans tel immeuble, quels crimes et quelles romances s’étaient déroulés derrière tel mur et telle fenêtre. Il connaissait les noms de tous les architectes, il évoquait les artisans et les mille noms invisibles de ceux qui avaient construit ce décor. Pendant qu’il parlait, j’ai eu le sentiment qu’avant moi Mihaïl n’avait jamais partagé ces histoires. La solitude qui se dégageait de sa personne m’a attristée et, un moment, j’ai cru voir au fond de lui un abîme infini qu’il ne pouvait s’empêcher de laisser affleurer. L’aube nous a surpris sur un banc du port. J’ai observé cet inconnu avec qui j’avais marché pendant des heures, et j’ai eu l’impression de le connaître depuis toujours. Je le lui ai dit. Il a ri, et, tout de suite, avec cette étonnante certitude qui ne nous vient qu’une ou deux fois dans une vie, j’ai su que j’allais passer le reste de mon existence à son côté.
» Cette nuit-là, Mihaïl m’a raconté qu’il croyait que la vie accorde à chacun de nous quelques rares moments de bonheur total. Ce sont parfois des jours, parfois des semaines. Parfois même des années. Tout dépend de la chance. Leur souvenir nous accompagne à jamais et se transforme en une contrée de la mémoire où nous tentons de retourner le reste de notre existence sans jamais y parvenir. Pour moi, ces moments resteront toujours au cœur de cette première nuit où nous nous sommes promenés dans la ville.
» La réaction de Sergueï et de Tatiana ne s’est pas fait attendre. Particulièrement celle de Sergueï. Il m’a interdit de revoir Mihaïl ou de lui parler. Il m’a dit que si je sortais du théâtre sans sa permission, il me tuerait. Pour la première fois de ma vie, j’ai découvert qu’il ne m’inspirait plus de la terreur, seulement du mépris. Pour augmenter sa rage, je lui ai dit que Mihaïl m’avait proposé de l’épouser et que j’avais accepté. Il m’a rappelé qu’il était mon tuteur légal et que non seulement il n’acceptait pas ce mariage mais que nous partions sur-le-champ pour Lisbonne. J’ai fait parvenir un message désespéré à Mihaïl par une danseuse de la troupe. Le soir, avant la représentation, il est venu au théâtre avec deux de ses avocats pour rencontrer Sergueï. Il lui a annoncé qu’il avait signé l’après-midi même un contrat avec l’imprésario du Théâtre royal qui faisait de lui le nouveau propriétaire. Dès cet instant, Sergueï et Tatiana devaient se considérer comme renvoyés.