Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
— Qu’est-ce qu’il peut être joli garçon ! s’exclamait-elle chaque fois qu’apparaissait Joselito avec sa figure de petit jésus.
— Oui, madame Paula. Maintenant, je vais devoir vous quitter.
Je l’embrassai sur la joue et m’en fus. Je montai une minute dans ma chambre et rassemblai à toute vitesse quelques chemises, deux pantalons et du linge de corps propre. Je fourrai le tout dans un sac sans m’attarder une seconde de plus que le nécessaire. En sortant, je passai par le secrétariat et répétai, imperturbable, mon histoire de Noël en famille. Je quittai les lieux en me disant que la vie serait bien facile s’il ne s’agissait que de mentir.
Nous dînâmes en silence dans le salon des portraits. Germán était soucieux, perdu dans ses pensées. De temps en temps, nos regards se rencontraient et il m’adressait un sourire de pure politesse. Marina tournait sa cuillère dans une assiette de soupe sans jamais la porter à ses lèvres. Toute la conversation se réduisait au bruit des couverts contre les assiettes et aux crépitements des bougies. Il n’était pas difficile d’imaginer que les nouvelles de la santé de Germán étaient mauvaises. Je décidai de ne pas poser de questions sur ce qui semblait évident. Après le dîner, Germán s’excusa et se retira dans sa chambre. Je le trouvai plus vieux et plus fatigué que jamais. Depuis que je le connaissais, c’était la première fois que je l’avais vu ignorer les portraits de son épouse Kirsten. Dès qu’il eut disparu, Marina repoussa son assiette intacte et soupira.
— Tu n’as pas avalé une cuillerée.
— Je n’ai pas faim.
— Mauvaises nouvelles ?
— Passons à autre chose, veux-tu ? trancha-t-elle d’un ton sec, presque hostile.
Sa manière de parler me fit me sentir un intrus chez des étrangers. Comme si elle avait voulu me rappeler que leur famille n’était pas la mienne, pas plus que leur maison et leurs problèmes, quoi que je fasse pour entretenir cette illusion.
— Pardon, murmura-t-elle au bout d’un moment en tendant la main vers moi.
Je mentis :
— Ça n’a pas d’importance.
Je me levai pour emporter les assiettes dans la cuisine. Elle demeura assise sans dire mot, caressant Kafka qui miaulait sur ses genoux. Je pris plus de temps que nécessaire. Je lavai les assiettes jusqu’à ce que je ne sente plus mes mains sous l’eau froide. Quand je revins dans le salon, Marina était déjà partie. Elle avait laissé deux bougies allumées pour moi. Le reste de la maison était obscur et silencieux. Je soufflai les bougies et sortis dans le jardin. Des nuages noirs s’étiraient lentement dans le ciel. Un vent glacé agitait les arbres. Je me retournai et vis qu’il y avait de la lumière dans la chambre de Marina. Je l’imaginai dans son lit. Un instant plus tard, la lumière s’éteignit. La grande demeure redevint alors la ruine que j’avais vue se dresser devant moi le premier jour. J’envisageai l’éventualité d’aller aussi me coucher et de me reposer, mais je sentais monter en moi un début d’anxiété qui suggérait une longue nuit sans sommeil. Je préférai sortir et marcher pour mettre de l’ordre dans mes idées ou, au moins, fatiguer mon corps. J’avais à peine fait quelques pas que la bruine commença de tomber. Par ce temps maussade, il n’y avait personne dans les rues. J’enfonçai les mains dans mes poches et marchai. Je vagabondai pendant presque deux heures. Ni le froid ni la pluie ne parvinrent à me dispenser la fatigue dont j’avais tant besoin. Quelque chose tournait dans ma tête, et plus j’essayais de l’ignorer, plus sa présence se faisait intense.
Mes pas me conduisirent au cimetière de Sarriá. La pluie crachait sur les visages de pierre noircie et les croix penchées. Derrière la grille, je pouvais distinguer une allée bordée de formes spectrales. De la terre mouillée montait une odeur de fleurs en décomposition. J’appliquai mon front aux barreaux. Le métal était froid. Une traînée de rouille glissa sur ma peau. Je scrutai les ténèbres comme si j’espérais y trouver l’explication de tout ce qui m’arrivait. Je ne perçus que mort et silence. Qu’est-ce que je faisais là ? S’il me restait encore une once de bon sens, il était évident que je devais rentrer et dormir cent heures d’affilée. C’était probablement ma meilleure idée depuis trois mois.
Je fis demi-tour et m’apprêtai à revenir par l’étroite allée de cyprès. Une lanterne lointaine brillait sous la pluie. Subitement, son halo de lumière s’éclipsa. Une forme obscure envahit tout. J’entendis des sabots de chevaux sur les pavés et découvris un attelage noir qui s’approchait en soulevant l’eau des flaques. Le souffle des chevaux couleur de jais exhalait une vapeur fantasmagorique. La silhouette anachronique du cocher se découpait sur le siège. Je cherchai sur le bord de l’allée un coin où me cacher mais ne trouvai que des murs nus. Je sentis le sol vibrer sous mes pieds. Je n’avais plus qu’une solution : revenir sur mes pas. Trempé et presque incapable de respirer, j’escaladai la grille et sautai à l’intérieur de l’enceinte consacrée.
18
J’atterris sur un tas de boue qui se liquéfiait sous l’averse. Des rigoles d’eau fangeuse charriaient des fleurs fanées en serpentant entre les pierres tombales. Mes pieds et mes mains s’étaient enfoncés dans la boue. Je me relevai et courus me réfugier derrière le torse d’une statue de marbre qui levait les bras vers le ciel. L’attelage avait fait halte près de la grille. Le cocher en descendit. Il portait une lanterne, et une cape le couvrait entièrement. Un chapeau à large bord et une écharpe le protégeaient de la pluie et du froid en cachant son visage. Je reconnus la voiture. C’était celle dans laquelle était montée la dame en noir à la gare de France. On pouvait voir sur une des portières le symbole du papillon noir. Des rideaux de velours masquaient les fenêtres. Je me demandai si elle était à l’intérieur.
Le cocher alla à la grille et scruta l’autre côté. Je me collai à la statue, immobile. Puis j’entendis le tintement d’un trousseau de clefs. Le déclic métallique d’un cadenas. Je jurai tout bas. Les portes de fer grincèrent. Un bruit de pas dans la boue. Le cocher approchait de ma cachette. Il fallait que j’en sorte. Je me retournai pour regarder le cimetière derrière moi. Le voile de nuages noirs se déchira. La lune dessina un sentier de lumière fantomatique. Les files de tombes brillèrent un instant dans les ténèbres. Je me traînai entre les dalles en reculant vers le centre du cimetière. J’atteignis le pied d’un caveau. Il était clos par des portes en fer forgé et en verre. Le cocher continuait d’avancer. Je retins ma respiration et m’enfonçai dans l’ombre. Il passa à moins de deux mètres, tenant sa lanterne en l’air. Il s’éloigna et je poussai un soupir de soulagement. Je le vis se diriger vers le cœur du cimetière et sus tout de suite où il allait.
C’était de la folie, mais je le suivis. Je marchai en me dissimulant entre les tombes jusqu’à l’aile nord de l’enceinte. Une fois là, je me hissai sur une plate-forme d’où l’on dominait les alentours. Quelques mètres plus bas brillait la lanterne du cocher, posée sur la tombe sans nom. La pluie glissait sur le papillon gravé dans la pierre, comme s’il saignait. Je vis la silhouette du cocher se pencher sur la tombe. Il sortit de sous sa cape un objet allongé, une barre de métal, et commença à se démener. J’avalai ma salive en comprenant qu’il tentait d’ouvrir la tombe. J’aurais voulu prendre mes jambes à mon cou, mais je ne pouvais pas bouger. Se servant de la barre comme d’un levier, il parvint à déplacer la dalle de quelques centimètres. Lentement, apparut le puits de noirceur, jusqu’au moment où la dalle fut déportée sur un côté et se brisa en deux sous l’effet de son propre poids. Je perçus la vibration du choc sous mon corps. Le cocher prit la lanterne et la leva au-dessus d’une fosse de deux mètres de profondeur. Un ascenseur pour l’enfer. La surface d’un cercueil noir luisait au fond. Le cocher leva les yeux vers le ciel et, brusquement, sauta à l’intérieur. Il disparut comme si la terre l’avait englouti. J’entendis des coups et le bruit du vieux bois qui éclatait. Je sautai et, en rampant dans la boue, millimètre par millimètre, je me rapprochai du bord de la fosse. Je me penchai.