Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– Il en sait long! il en sait long! murmura Échalot, qui déjà fondait en larmes.
Madame Canada elle-même passa le revers de sa grosse main sur ses yeux et dit:
– Sûr qu’il a le fil, c’est pas l’embarras.
– Ne te gêne pas pour me débiner, mulot! marmottait Similor tout entier à son œuvre mystérieuse. Je la pince, ça la fait frétiller. Nom de nom! c’est un mignon petit cœur!
– Par conséquence, poursuivit Saladin, les liens de la gratitude la plus sincère m’attachent à la baraque, d’autant que madame Canada cache un cœur généreux sous sa brutalité.
– De quoi! de quoi! fit la directrice.
– Ne mousse pas! insinua Échalot. Il fait l’éloge de ton fonds.
– D’autres, continua Saladin, emportés par l’inconstance de l’artiste à mon âge et les offres séduisantes de la plupart des concurrences comme premier avaleur, auraient décampé à la recherche d’émoluments plus sérieux, car il n’y a pas gras au Théâtre Français et Hydraulique.
– As-tu fini? gronda madame Canada.
– Ménage tes expressions, conseilla Échalot.
– Moi, pas! reprit Saladin avec plus d’émotion. C’est étranger à mon caractère! Loin de nourrir des pensées de vous planter là à cause de ma supériorité, je me rogne mes propres ailes pour arrêter mon essor, et pareillement, j’amuse mon imagination fertile à chercher les bagatelles et trucs qui pourraient vous être agréables en vous prouvant ma tendresse. Exemple! c’est tout chaud tout bouillant: hier au soir en vous couchant vous avez manifesté le désir d’avoir une petite bichette qui soit comme ci et comme ça pour faire son éducation à la corde raide, avec et sans balancier, en remplacement de mademoiselle Freluche, dont vous éprouvez du tort dans vos recettes par sa médiocrité…
– C’est pourtant vrai, confessa Échalot. Mais l’a-t-il dorée, sa langue!
– Alors tu écoutes à la serrure! fit madame Canada.
– Qu’ai-je fait! s’écria Saladin au lieu de répondre. Vous m’aviez donné carte blanche jusqu’à cent francs…
– À toi! comment! s’écrièrent à la fois les deux directeurs. Saladin mit la main sur son cœur.
– Comme quoi, acheva-t-il, dans l’unique but de remplir vos vœux, j’ai été trouver des parents gênés, et je leur ai acheté leur petite fille.
– Et qu’il ne s’agit pas de se dédire, les vieux! ajouta Similor qui se retourna tout à coup, élevant Petite-Reine entre ses bras. J’étais présent dans la soupente du petit quand vous avez dit cent francs. C’est cent francs que vous devez au jeune homme.
– Oh! le joli bijou! fit madame Canada à la vue de Petite-Reine toute pâle, toute interdite et regardant ce qui l’entourait avec de grands yeux étonnés. Elle ressemble à celle d’hier.
– Elle est plus jolie! enchérit Échalot. Et comment ça se fait-il que des père et mère se séparent d’un trésor pareil!
– Maman! soupira Petite-Reine avec un mouvement d’effroi. Son regard était tombé sur Saladin et d’instinct ses yeux venaient de se refermer. Similor la déposa sur les genoux de madame Canada et répéta:
– C’est cent francs!
Échalot et sa compagne voulurent encore protester, mais Similor, non moins éloquent que son fils, passa ses deux pouces dans les entournures déchirées de son gilet et parla en ces termes:
– Tuteur du jeune homme, je n’ai pas le choix, je dois défendre sa cause jusqu’à la mort! Si on veut lui faire tort de la somme qu’il a avancée sur son crédit auprès des parents malheureux, y a les sabres de l’avalage! Échalot et moi nous en avons tous les deux les brevets de prévôt, on s’alignera au champ d’honneur.
– Oh! fit le paillasse révolté, moi, verser ton sang, Amédée!
– Alors, paye!
Échalot hésitait. Madame Canada prit un grand parti.
– Ça les vaut! dit-elle en dévorant de baisers Petite-Reine. Quand on aura soldé la note du pierrot, on ne devra rien à personne, par rapport à la minette… et je suis sûre qu’elle fera de l’argent à la prochaine foire au pain d’épice.
Elle prit cent francs dans son boursicot. Similor et Saladin avancèrent la main en même temps.
– Je suis ton tuteur, dit Similor.
Ces sauvages ont un vague respect de la légalité. Ce fut dans la main de Similor que madame Canada versa l’argent.
Saladin était pâle jusqu’à paraître vert. Ses yeux ronds se fixèrent sur son père avec une expression étrange.
– Qu’est-ce que tu vas me donner là-dessus? demanda-t-il d’une voix qu’on ne lui connaissait point.
– Ma bénédiction, répondit Similor qui glissa la somme tout entière dans sa poche. Va te coucher, pierrot!
Les yeux de Saladin se baissèrent.
– C’est bien, dit-il tout bas. Faut un apprentissage à tout. Tu es le plus fort aujourd’hui, papa, mais gare à demain!
Petite-Reine s’était endormie sur les genoux de la grosse femme enchantée de son marché. Échalot la couvrait d’un bon regard.
– En voilà une, dit-il, qui sera heureuse avec nous, hé! Amandine?
– Dans du coton, quoi! répondit madame Canada. Elle a rudement de la chance.
XII Vox audita in rama…
Quand le commissaire de police donna l’ordre d’introduire la pauvre Gloriette et les témoins, il n’avait plus rien à apprendre.
L’enquête fut courte, quoique chacun eût la bonne envie de parler longuement.
La Bergère interrompait tout le monde pour établir qu’il n’y avait point de sa faute, et qu’on lui devait un dédommagement.
Lily n’entendait guère ce qui se disait, elle parlait peu et, comme au hasard, rappelant hors de propos des détails, frivoles pour ceux qui l’écoutaient, mais qui vous auraient mis les larmes dans les yeux. Elle était fort affairée; évidemment sa raison chancelait.
Le commissaire de police ayant demandé si quelqu’un voulait se charger de la ramener chez elle, vingt personnes s’offrirent, et, en effet, on lui fit jusqu’à sa maison une nombreuse escorte, à laquelle se joignirent bientôt les voisins. Telle commère qui avait suivi l’aventure depuis le Jardin des Plantes, eut la volupté de raconter la même histoire au moins cent fois, avec des variantes.
Mais, de toutes les passions, le bavardage est la seule qui soit insatiable. L’amour se lasse, la gourmandise s’emplit: le besoin de parler ne s’assouvit jamais.
À la porte de sa maison, Lily s’arrêta et regarda avec étonnement tout ce monde qui la suivait. Elle ne dit point merci. Les groupes restèrent bien longtemps autour de sa demeure, causant toujours, et racontant, et radotant avec un plaisir acharné.
Lily avait gravi péniblement les marches de son escalier: quelqu’un la suivait, mais elle n’y prenait point garde. Elle entra chez elle sans se retourner.
Médor s’assit par terre sur le carré et s’adossa contre la porte refermée.