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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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– Autant là qu’ailleurs, caniche, se dit-il à lui-même. Si elle a besoin, je l’entendrai.

Ceux qui restaient en bas virent Lily paraître à sa croisée et décrocher la cage où était le petit oiseau.

Elle referma ensuite ses deux fenêtres.

Elle était si pâle à ces derniers rayons du jour qui, d’ordinaire, rougissent la pâleur même, qu’on eût dit une vision. Ses grands cheveux épars tombaient sur sa robe, et ses yeux qui regardaient le ciel n’avaient plus de pensée.

– Quant à devenir folle, disait-on sur la place, c’est tout simple. Elle était fière de cette enfant-là comme on ne l’est pas. Et bien sûr qu’elle a déjà eu de gros chagrins avec le père!

– La petite Clémence de la rue Moreau qui riait toujours, rappela un chroniqueur, ne devint pas folle quand on lui eut volé, son enfant. Elle écrivit cette lettre qui fut mise dans les journaux et qui faisait pleurer, malgré l’orthographe. Après ça, elle alla se noyer.

– C’était encore une jolie fille, celle-là!

– Et son petit garçon, vous avait-il un air crâne?

– Ce fut Médor, le chien de mère Noblet, qui vit le corps dans le canal…

– La police est bonne pour empêcher le monde de passer tranquillement sur le trottoir, voilà!

C’était un peu pour cela que Médor était assis par terre contre la porte de la Gloriette. Sa mémoire n’était pas très richement meublée, mais les souvenirs qu’il avait tenaient bon.

Il ne voulait pas que Lily eût le sort de la petite Clémence, qui riait toujours avant le vol de son enfant, et dont lui, Médor, avait vu le corps dans le canal.

Pourquoi, cependant, prenait-il tant de souci?

Il appartenait très franchement à cette classe que le dédain des riches et la charité des pauvres appellent «les brutes». Faut-il chercher le mobile de sa conduite dans ces seuls mots prononcés par lui au Jardin des Plantes:

– Celle-là est aussi trop malheureuse!

Était-ce pure pitié? ou bien, car ces «brutes» ont un cœur, le pauvre diable avait-il été touché, comme beaucoup d’autres qui avaient de l’esprit, par l’exquise beauté de Lily?

Il y avait de ceci peut-être et aussi de cela et encore autre chose.

Lily ne s’en souvenait sans doute plus elle-même. Au commencement de son séjour dans la maison, un matin qu’elle sortait avec Justine dans ses bras, car celle-ci ne marchait pas encore, elle avait vu passer, venant du quai de la Râpée, un convoi – le convoi du pauvre – en tout semblable à l’estampe justement célèbre qui porte ce titre.

Seulement, au lieu du chien c’était Médor qui suivait la voiture noire des indigents, emportant la dépouille d’une vieille femme.

Lily avait accompagné Médor jusqu’au Père-Lachaise.

Et Médor ne l’avait point remerciée.

C’est tout, cette fois. Pour Médor, il n’y avait vraiment pas héroïsme à dormir sur les tuiles d’un palier. Ce n’était que le début: il comptait faire mieux à l’occasion.

Il entendit les deux croisées se fermer, puis il lui sembla que Lily, subitement affairée, allait et venait dans sa chambre avec une étrange vivacité.

Il y a d’autres moyens que la rivière; Médor eut peur, il mit son œil à la serrure.

Et sa peur augmenta. Il vit la Gloriette qui versait du charbon dans son réchaud, vite, vite, et qui allumait le feu en soufflant de toutes ses forces.

C’est surtout dans ces quartiers, là-bas, que tout le monde, même les brutes, connaît l’emploi du charbon, avec les fenêtres closes, dans les chambres où il n’y a pas de cheminée.

Mais la porte était mince et la Gloriette se mit à parler.

– Ah çà! dit-elle de sa voix claire et douce, et le souper! Il est plus que l’heure! Après la promenade, on a grand-faim…

Et elle soufflait tant qu’elle pouvait. Médor secoua sa grosse tête, pensant:

– Ce n’est pas pour elle, le souper!

En effet, la Gloriette s’arrêta tout d’un coup de souffler. Elle poussa un cri bref, mit ses deux mains sur sa poitrine à la place du cœur et se redressa violemment.

Elle resta ainsi immobile, l’œil agrandi, les cheveux agités.

Elle laissa le réchaud qui s’éteignit.

La nuit venait. C’était à peu près l’heure où Saladin congédiait son fiacre sur la route de Maisons-Alfort.

Lily ne parla plus. Elle s’assit sur le pied de son lit, la tête inclinée. Ses cheveux inondèrent son visage.

Médor reprit sa première place en poussant un gros soupir.

Il se passa du temps. Le palier était tout noir quand Médor entendit le frottement d’une allumette chimique. La bougie s’alluma dans la chambre de la Gloriette.

– Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit par trois fois une voix désolée que Médor n’aurait point reconnue. C’est vrai, c’est vrai, c’est vrai!

Puis il y eut des sanglots déchirants et profonds comme l’agonie d’un cœur.

C’était la crise.

Toute brute qu’il était, Médor sentait bien cela.

Il se souleva sur le coude, et sa poitrine haleta comme celle d’un pauvre chien fatigué qui tire la langue.

Il écoutait de toutes ses oreilles.

– Elle était là, ce matin, disait Lily. Je l’ai quittée sur la place et quelque chose m’a serré le cœur; mais n’avais-je pas le cœur serré chaque fois que je la quittais? Et je riais en la retrouvant. Que craindre? Ah! je reconnaîtrai bien l’endroit où j’ai eu son dernier baiser! Elle me suivait du regard: savait-elle en mettant ses doigts sur sa bouche pour m’envoyer l’adieu que tout était fini… tout! tout! Elle n’a plus sa mère! à cet âge-là! plus de mère! moi qui avais si grand-peur de mourir!

Sa voix chevrotait et faiblissait.

– Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! dit-elle encore; c’est vrai! Je ne l’ai plus! je ne l’aurai plus jamais! Notre père qui êtes au ciel, que votre nom soit béni! que votre règne arrive, que votre volonté soit faite… Oh! ce n’est pas votre volonté, cela! non, non, mon Dieu! pourquoi voudriez-vous faire un si horrible mal! Vous me l’aviez donnée, mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! que votre volonté soit faite sur la terre comme aux cieux… Ah! si nous étions mortes toutes deux, mortes ensemble. Vous qui êtes si bon, mon Dieu, prenez-nous, mais que je l’aie dans mes bras à l’heure de mourir!

Elle se mit sur ses pieds brusquement et saisit la lumière pour aller vers le berceau dont une sorte d’instinct l’avait jusqu’alors éloignée: le berceau était tel qu’on l’avait laissé le matin; les draps restaient fripés et le petit serre-tête de Justine était demi-caché par les lilas, cadeau de la bonne laitière.

Les lilas avaient déjà leurs fleurs et leurs feuilles fanées.

La poitrine de la Gloriette rendit un râle.

Au-dehors, Médor s’agenouilla, écoutant la voix de plus en plus changée qui disait:

– Plus jamais! mon petit cœur! mon amour chéri! Justine! Est-ce possible, tout cela! Tu étais là! je vois la forme de ton corps… et tu me souriais derrière ces fleurs, si jolie! oh! si jolie!

Elle se pencha pour baiser avec fièvre l’oreiller, le bonnet, les fleurs flétries, tout ce que Petite-Reine avait touché. Ses yeux brûlaient et n’avaient plus de larmes.

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