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Les larmes de Machiavel

Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:

En ce début d'année 1498, les brumes hivernales pèsent sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Flore, plongeant Florence dans l'humidité glaciale. Mais pour l'heure les habitants ont d'autres préoccupations: depuis la chute des Médicis, la vindicte populaire gronde, avivée par les sermons du moine Savonarole. La découverte de cadavres atrocement mutilés échauffe davantage les esprits. Témoin d'un des meurtres, Niccolo Machiavel, jeune secrétaire de chancellerie, met à profit sa connaissance des rouages politiques pour mener son enquête et se trouve plongé au cœur du plus grand scandale de l'époque.
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Un homme pénétra dans la pièce, mais la silhouette ne bougea pas, fascinée de voir avec quelle rapidité les racines du mal qu'elle avait fait germer s'étaient enfoncées jusqu'aux fondations de la ville.

- Vous êtes en retard, Éminence, le bal a déjà commencé.

- Tu aurais quand même pu trouver un lieu moins proche des cieux. J'ai cru mourir tant il y a de marches dans ce damné clocher!

- Soderini a eu raison de se moquer de votre gourmandise l'autre jour, dans la salle du Conseil. Les mets délicats dont vous vous emplissez la panse vous empêchent d'atteindre les sommets de l'esprit.

La bouche de Saint-Malo se contracta sous l'effet de la colère. Il trouva néanmoins la force de prononcer chaque mot avec une lenteur appropriée:

- Cela doit provenir d'une forme de susceptibilité que vous autres Italiens jugez probablement "barbare", comme chacun de mes faits et gestes, mais j'aime que mes employés s'adressent à moi avec un minimum de déférence. Cela vaut pour toi aussi.

- Mettez-vous bien cela dans la tête, tout cardinal que vous soyez: je ne suis pas votre employé. Je ne demande aucun salaire en échange de mes conseils, tout juste quelques menus services. Pour répondre à votre remarque sur ce lieu, je l'ai justement choisi parce que c'est d'en haut qu'on distingue le mieux la folie des hommes. Vous ne sauriez rêver meilleure place pour contempler les premiers résultats de notre plan. Profitez du spectacle, Éminence, vous n'en reverrez sans doute pas d'aussi plaisant avant longtemps!

- Comment peux-tu t'en repaître? C'est ta cité qui flambe là-dessous!

- Je ne me réjouis que de ce que cela annonce. Je n'ai rien contre tous ces nigauds qui se laissent mener par le bout du nez. Ce n'est pas d'eux que je veux me venger. Seules deux vies m'intéressent. Lorsque je les aurais enfin prises, mon existence reprendra son cours normal.

- En tout cas, je te félicite. Tout s'enchaîne à merveille.

- Oui, le choix de notre allié s'est révélé tout à fait judicieux. Son dernier coup a poussé Valori à agir. Attendons encore quelques jours, le temps que la population se lasse. Elle abattra ce fou aussi vite qu'elle l'a élevé. Savonarole s'effondrera alors à son tour et nous pourrons enfin nous en débarrasser.

- C'est admirable! Tu seras grassement récompensé.

- Commencez par me donner le livre, comme vous me l'avez promis.

- Ah, oui! le livre... Attends voir...

Le cardinal tira un petit paquet d'une des poches de sa robe et le tendit à son interlocuteur, qui le glissa sous son pourpoint.

- J'y ajouterai une prime conséquente. Tu l'as bien méritée.

- Je ne veux pas d'argent.

- Comment ça? Nul ne refuserait quelques bonnes pièces d'or!

- Nous ne sommes décidément pas du même monde, Éminence. Pour vous, cela n'est que vieux parchemin et encre effacée, mais c'est un trésor bien plus précieux que tout l'or de votre royaume. Vous ne savez pas lire entre les lignes. C'est ce qui vous perdra, le moment venu.

- Et la putain?

- Patience, je saurai bientôt où elle se terre. J'attends le moment propice.

- Il faut faire vite. Si elle se met à tout raconter, je suis mort! Et il y a cette lettre qui traîne...

- Si votre homme n'avait pas fait une erreur aussi grossière, nul n'aurait été au courant de votre implication dans le projet. Je me suis moi aussi compromis à cause de cet imbécile. Je devais me contenter d'observer la tournure des événements.

- Ne t'inquiète pas. Je suis le seul à savoir que tu travailles pour moi. Lui-même ne connaît pas ton existence. Il aurait d'ailleurs mieux valu l'avertir de notre collaboration, cela aurait évité que ses sbires...

La silhouette l'interrompit d'un geste impérieux de la main.

- Surtout pas... Je devais prendre ce risque pour que cela paraisse crédible. Malatesta n'hésiterait pas à me tuer s'il avait le moindre doute...

Il n'acheva pas sa phrase. La lueur des innombrables incendies éclaira fugacement son visage. Ce que Saint-Malo lut dans ses pupilles le fit frémir.

13

Il était exactement minuit lorsque Machiavel et Guicciardini frappèrent à la porte arrière du bordel de donna Stefania. La prostituée qui les accueillit n'était guère plus âgée que la morte de l'église. Elle frissonna lorsque le vent glacial caressa le corsage flottant sur ses formes toutes juste ébauchées, puis elle les conduisit dans une pièce entièrement tapissée de velours rouge.

Au centre, sur un guéridon finement marqueté, était posé un petit cavalier de bronze, sculpté avec un raffinement et une maîtrise remarquables. Comme si elle lui appartenait, Guicciardini empoigna la statuette et s'amusa à la faire passer de main en main. Il manqua la laisser choir sur le sol lorsque la voix sévère de donna Stefania s'éleva dans son dos: - Je vois que tu apprécies mon Michel-Ange. Ne me l'abîme pas, veux-tu?

Avec précaution, Guicciardini remit la statuette à sa place et se tourna vers la maquerelle. Celle-ci avait retrouvé ses ornements clinquants. D'énormes bagues recouvraient ses doigts maigres. Elle portait une robe de soie verte, largement ouverte sur sa poitrine distendue.

- Vous semblez bien calme! Ne craignez-vous pas que votre établissement ne soit attaqué?

- Qu'ai-je à craindre, mon garçon? Le plus grand rêve des garnements qui sont en train de tout brûler dehors est d'accumuler assez de ducats pour venir se faire dépuceler dans mon bordel! Et même s'ils s'avisaient de venir m'importuner, j'ai quelques amis bien bâtis capables de leur donner une bonne leçon. Vous êtes dans le lieu le plus sûr de la ville.

- Pourquoi nous avoir appelés alors?

- J'ai besoin de vous. Il m'était impossible de vous faire confiance lorsque vous êtes venus l'autre jour. Je vous ai fait suivre. Je suis maintenant certaine de pouvoir me fier à vous. Je ne cours pas grand risque à accueillir chez moi un secrétaire de chancellerie et un élève de Ficino.

- Vous connaissez mon maître? s'étonna Guicciardini.

- Que crois-tu, mon petit? Les illettrés ne sont pas les seuls à fréquenter les bordels! Ficino a été l'un de mes premiers clients. C'est même un des seuls dont je m'occupe encore personnellement.

La vision du vénérable philosophe, allongé à côté du corps maigre et couvert de bijoux de la vieille maquerelle, fit sourire Guicciardini. Il se demandait quelle serait la réaction d'Annalisa s'il lui révélait certains détails de la vie nocturne de son oncle.

- Vous savez donc quelque chose sur la disparition de Boccadoro? insista Machiavel.

- Bien sûr! J'en suis responsable.

- Comment ça?

- Quand le premier cadavre a été trouvé, elle est venue me voir. Elle était très inquiète, presque terrorisée. Elle voulait à tout prix partir. Je la connais bien, cette petite, elle n'est pas du genre à exagérer. Alors j'ai décidé de l'éloigner quelque temps.

- Et vous ne nous l'avez pas dit!

- Comment aurais-je pu savoir pourquoi vous vouliez la voir? Vous n'étiez pas les seuls à la chercher. Il y avait aussi ce nain...

La même exclamation s'échappa de la bouche des deux adolescents.

- Un nain? Avec des yeux clairs, très lumineux?

Pour la première fois, la tenancière du bordel parut décontenancée et perdit un peu de son aplomb.

- Oui, comment le sais-tu?

Ignorant sa question, Machiavel poursuivit son interrogatoire:

- Vous l'aviez déjà vu auparavant?

- Il accompagnait toujours son maître, un habitué de Boccadoro. Pendant que celui-ci faisait son affaire, il restait dans la pièce contiguë avec une de mes filles. N'importe laquelle, il n'avait pas de préférence.

Elle frissonna et fit une courte pause avant de reprendre son récit:

- Une vraie brute! Il était violent, il frappait les filles. J'étais obligée de les payer le double pour qu'elles acceptent d'aller avec lui. Mais bon, vu ce que me donnait son patron pour Boccadoro, je ne pouvais pas refuser.

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