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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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Elle eut droit à une coupe de pierre noire et polie, massive dans la main, mais douce aux lèvres. Elle la prit machinalement, mais avant d’avaler la première gorgée elle s’immobilisa, se rendant compte de son erreur. Burris, son verre posé devant lui, attendait en souriant.

Quand il sourit comme ça, il a l’air d’un pion, ragea Lona en son for intérieur. Il ne dit rien mais il est furieux contre moi. Je sais ce qu’il pense : que je suis une petite gourde ignorante et sans éducation.

Très vite, elle réalisa que ce n’était pas contre Burris mais contre elle-même que sa colère était dirigée, et cela l’aida à se calmer.

Elle regarda la coupe de Minner.

Quelque chose y nageait.

C’était une coupe de quartz translucide remplie d’un liquide vert et visqueux. Un animalcule piriforme à la peau violette y flottait paresseusement en laissant derrière lui un sillage vaguement lumineux.

— C’est normal qu’il y ait cette bête là-dedans ?

Burris s’esclaffa.

— C’est ce que l’on appelle ridiculement un Martini Dénébien. La spécialité de la maison.

— Et cette bête ?

— C’est pour ainsi dire un têtard. Une créature amphibie originaire d’une des planètes d’Aldébaran.

— Et ça se boit ?

— Oui. Vivant.

— Vivant, répéta Lona en frissonnant. Pourquoi ? C’est si bon que ça ?

— En réalité, cela n’a aucun goût. C’est simplement une décoration. La sophistication qui boucle la boucle et revient à la barbarie. On l’avale d’un trait.

— Mais c’est quelque chose de vivant ! Comment peut-on tuer cette créature ?

— Avez-vous déjà mangé des huîtres, Lona ?

— Non. Qu’est-ce que c’est ?

— Des mollusques. Autrefois, c’était un mets recherché. On les mangeait dans leurs coquilles. Vivantes. On les aspergeait de jus de citron – d’acide citrique si vous préférez –, elles se tortillaient et on les gobait. Ça a le goût de la mer. Je suis désolé, Lona, mais c’est comme ça. Les huîtres ne savent pas ce qui leur arrive. Elles n’ont ni espoirs, ni craintes, ni rêves. Cette bestiole non plus.

— Mais tuer…

— Nous tuons pour manger. S’il existait une véritable moralité alimentaire, nous nous nourririons uniquement de produits synthétiques. – Il lui sourit gentiment. – Pardonnez-moi. Je n’aurais pas commandé cette boisson si j’avais su que cela vous offusquerait. Voulez-vous que je demande qu’on la remporte ?

— Non. J’imagine que quelqu’un d’autre la boira. Je ne voulais pas dire ce que j’ai dit. J’étais seulement un peu déroutée, Minner. Mais ne vous gênez surtout pas pour moi.

— Je vais la renvoyer.

— Je vous en prie. – Elle effleura le tentacule de la main gauche de Burris. – Savez-vous pourquoi je ne suis pas d’accord ? Parce qu’avaler une bête vivante, c’est agir comme si on était un dieu. Vous comprenez ? Vous êtes là, vous êtes un géant, et vous détruisez quelque chose qui ne saura jamais pourquoi. Exactement comme…

Elle laissa le reste de la phrase en suspens.

— Exactement comme les extra-terrestres qui jouent du bistouri sur un organisme inférieur sans même se donner la peine d’expliquer leurs raisons, c’est bien cela ? Exactement comme les chirurgiens qui se livrent à une expérience complexe sur les ovaires d’une jeune fille sans se soucier des conséquences psychologiques ultérieures de leur intervention ? Mais bon Dieu, Lona, il faut cesser de ressasser tout cela, il faut en finir avec cette obsession permanente !

— Et pour moi, qu’est-ce que vous avez commandé ?

— Un apéritif provenant d’un des mondes centauriens. Un gaudax, ça s’appelle. C’est doux et sucré. Vous aimerez. À votre santé, Lona.

— À la vôtre.

Ils trinquèrent. Le breuvage picotait la langue de Lona. Il était un peu visqueux. Pourtant, il avait un goût délicat et était délicieux. Elle eut un frisson de plaisir et avala trois gorgées en succession rapide.

Quand Burris reposa son verre, la bestiole avait disparu.

— Voulez-vous goûter un peu de mon apéritif, Lona ?

— Non, merci.

— Eh bien, nous allons commander le dîner. Est-ce que vous pardonnerez ma maladresse ?

Il y avait au milieu de la table deux cubes vert foncé d’une dizaine de centimètres de côté, placés côte à côte. Lona avait pensé qu’ils avaient une fonction purement décorative, mais quand Burris en poussa un vers elle, elle comprit que c’étaient les menus. Lorsqu’elle le prit dans sa main, le cube s’illumina intérieurement et des lettres apparurent sous sa surfacé lisse. Elle le retourna dans tous les sens. Entrées, potages, plats de résistance, desserts…

Elle ne reconnut rien de familier dans la carte.

— Mais qu’est-ce que je fais ici, Minner ? Je n’ai jamais mangé que des nourritures ordinaires. Tout cela est tellement bizarre que je ne sais pas par où commencer.

— Voulez-vous que je compose moi-même votre menu ?

— J’aimerais mieux, mais ils n’ont pas les plats qui me feraient vraiment plaisir. Par exemple, un steak de protéines haché avec un verre de lait.

— Laissez tomber votre steak. Goûtez plutôt des aliments plus rares.

— Mais ce serait de la comédie ! Moi, faire semblant d’être une gastronome !

— Pourquoi faire semblant ? Mangez et régalez-vous. Il n’y a pas que le steak de protéines haché dans l’univers !

Le calme de Burris était contagieux mais quand même pas totalement. Minner commanda pour la jeune fille et lui. Lona était fière de la science qu’il manifestait. Certes, savoir composer un repas somptueux dans un pareil restaurant était un petit détail, mais il savait tant de choses ! Elle était impressionnée. Si seulement nous nous étions connus avant qu’ils ne m’aient… Elle se hâta de couper court à cette pensée. Il était inimaginable qu’elle ait pu rencontrer Minner Burris à l’époque où il possédait encore son intégrité physique. Il n’aurait jamais fait attention à elle. Il devait sûrement être beaucoup trop occupé en ce temps-là avec des femmes comme cette vieille toupie d’Élise. Elle voulait encore lui mettre le grappin dessus, celle-là, mais il n’en était plus question. Il est à moi, se dit farouchement Lona. À moi ! Ils m’ont jeté une créature brisée comme un os à un chien et je l’aide à reprendre pied. Personne ne me l’arrachera !

— Prendrez-vous un potage en plus des hors-d’œuvre ? s’enquit Burris.

— C’est que je n’ai pas tellement faim…

— Allez ! Faites quand même un petit effort.

— Ce serait du gaspillage.

— Vous savez, ici, la notion de gaspillage n’existe pas. D’ailleurs, nous ne payons pas. Essayez un peu.

Des plats commencèrent à arriver. Chacun était une spécialité de quelque monde lointain, soit réellement importé, soit reproduit sur place avec la plus grande fidélité. Des assiettes, des saladiers, des coupes, libéralement garnis de mets insolites. Burris indiquait à Lona le nom de tous ces plats et s’efforçait de lui en expliquer la nature, mais la jeune femme avait l’impression que la tête lui tournait et elle ne comprenait pas grand-chose à ce qu’il disait. Que pouvait bien être cette viande blanche à la texture floconneuse, ces baies dorées nappées de miel ? Ce consommé blême saupoudré d’un fromage aromatique ? Déjà, les cuisines de la Terre étaient innombrables, mais devoir choisir des spécialités provenant de toute la galaxie… cette seule idée lui coupait l’appétit.

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