Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
Ojsternig sortit et monta sur son puissant cheval de guerre. Tandis qu’il galopait à toute vitesse dans les rues étroites de Dravocnik, le molosse courait à ses côtés tout en continuant de grogner. Les sabots du cheval soulevaient dans les flaques des gerbes d’eau sale où se mêlaient le rouge de l’hématite et le noir de la tourbe, leur donnant une couleur indéfinie de sang caillé.
Les gens, effrayés, se plaquaient contre les murs. Ils savaient que leur cruel seigneur ne ralentirait pas.
Quand Agomar eut recruté une équipe de charpentiers, Ojsternig désigna de vieilles maisons délabrées et leur ordonna de les abattre, puis de transporter à l’entrée de la mine le bois récupéré.
Les ordres furent exécutés avant midi.
Ojsternig descendit de cheval, enfonçant jusqu’aux mollets ses bottes de cuir noir dans la boue. Il se fit donner quatre piquets peints en rouge vif, qu’il planta dans la terre, formant un périmètre de sept pas sur quatre. Puis il désigna le bois sur les chariots.
« Dressez une estrade avec trois gibets », ordonna-t-il aux charpentiers.
Au soir, les trois gibets étaient prêts.
« Désormais les rebelles seront pendus ici, devant la mine, déclara solennellement Ojsternig. Et leurs corps seront laissés là jusqu’à ce que les corbeaux aient mangé leurs yeux et leurs lèvres jusqu’aux dents. » Il regarda la foule. « Bientôt, Volod le Noir se balancera lui aussi au bout d’une de ces cordes ! »
Les femmes attirèrent leurs enfants contre elles. Les vieilles firent le signe de croix. Les hommes s’agrippèrent à leurs outils. Mitija, le directeur de la mine, toucha sa main bandée, accrochée à son épaule par un linge, et qui tardait à guérir.
Mais tous, sans distinction, regardèrent les trois gibets. Et leurs yeux brillaient, blancs dans leurs visages colorés de noir et de rouge.
Ojsternig, en pensant aux divertissements à venir, se dit qu’il dormirait heureux.
21
Le lendemain matin, au moment où Agnete, Eloisa et Mikael s’apprêtaient à partir travailler, la cloche de Notre-Dame des Neiges se mit à sonner avec frénésie. Elle appelait tout le monde au rassemblement.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda Agnete.
— Le prince ! s’exclama un grand garçon qui passait. Le prince arrive ! »
Mikael se figea, secoué par une émotion incontrôlable. “Le prince”, pensa-t-il avec un coup au cœur, tandis qu’apparaissait devant ses yeux l’image de son père bien-aimé.
« Le nouveau prince ? demanda Agnete.
— Le nouveau prince », confirma le garçon en continuant de courir.
Eloisa avait été la seule à se tourner vers Mikael, lisant sur son visage un espoir absurde puis une déception cuisante. Elle sentit sa douleur et fit un pas vers lui. Mais Mikael la regarda avec une telle tristesse que la petite fille eut peur et se tourna vers sa mère. « Qu’est-ce qu’il nous veut, le nouveau prince ? », lui demanda-t-elle, surtout pour couvrir les battements de son cœur.
Agnete secoua la tête. « Je n’en sais rien, dit-elle d’une voix sourde.
— Il a envoyé un messager. On doit l’attendre devant Notre-Dame des Neiges », cria la voisine, qui se pressait, accompagnée de sa famille.
Agnete hocha la tête et sortit. « Allons-y, dit-elle. Les ordres d’un prince, ça se discute pas. »
Ils rejoignirent Notre-Dame des Neiges en silence. Sur les marches de la petite église, le frère Timotej avait les traits tirés et le visage pâle, comme tous ceux qui étaient rassemblés.
« Il nous veut quoi, le nouveau prince ? », dit l’un d’eux, parlant pour tous.
Personne n’eut le courage de répondre. Beaucoup cependant courbaient déjà l’échine.
Mikael s’était arrêté à une dizaine de pas des autres sans se joindre au groupe, et il observait. Dans tous les yeux il lisait la peur, masquée par la curiosité. Il s’étonna de se voir reflété en chacun d’eux, qui étaient si peu différents de lui. Instinctivement, il chercha parmi les gens le visage d’Eberwolf. Et quand il le trouva, il eut l’impression que la peur se lisait aussi sur son visage.
Mais cela ne dura qu’un instant.
Eberwolf croisa son regard. Il planta ses mains sur ses hanches et le fixa d’un air bravache. « Te revoilà, Crottin Sec ! », s’exclama-t-il.
Mikael sentit sa respiration s’arrêter. Il toucha le doigt qu’Eberwolf lui avait cassé, et qui lui faisait encore mal quand il le serrait.
« Elderstoff est un vaurien », dit Eloisa.
Mikael, surpris, se tourna vers elle.
« Elderstoff est un crétin », ajouta-t-elle.
Alors Mikael se sentit moins seul et s’aperçut qu’un sourire lui venait aux lèvres.
Eloisa sourit aussi.
« Le voilà ! Le voilà ! », cria soudain quelqu’un.
Au fond de la Raühnvahl, une vingtaine de cavaliers lancés au galop s’approchaient rapidement.
« Le nouveau prince ! Le nouveau prince ! », répétèrent les gens en écho.
Tous s’agenouillèrent, là où ils étaient, et penchèrent la tête. Même frère Timotej. Certains se signèrent.
Mikael regardait la troupe de cavaliers de plus en plus proche, et une étrange sensation d’irréalité lui serra l’estomac.
« Mets-toi à genoux », lui dit une voix sur sa droite.
Mikael n’y fit pas attention. Il entendit seulement la terre trembler, comme ce jour où, pour se cacher, il s’était glissé dans le petit passage, dans la caserne. C’était un grondement sourd, comme alors, quand il avait ôté ses gants de loutre pour poser la main sur la terre glacée. Il regardait les cavaliers arriver au galop, terribles et menaçants, sans pouvoir détourner les yeux. Ils s’arrêtèrent à un pas de la foule en faisant se cabrer leurs chevaux. Mikael vit d’abord un guerrier à la barbe et aux cheveux roux, avec de petits yeux noirs et cruels. La main droite qu’il leva pour arrêter ses hommes avait quatre doigts, il y manquait l’auriculaire. Et avant même de se souvenir, Mikael sentit dans ses narines l’odeur du sang, puis de la fumée. Le souffle court, il eut un instant l’impression de tomber. Écartant imperceptiblement les bras comme pour retrouver l’équilibre, il perçut dans sa bouche la saveur aigre du vomi. Il ouvrit grand ses yeux qui se voilèrent de larmes. Une douleur aiguë, comme mille aiguilles plantées dans sa peau, le parcourut. Mais il était incapable de bouger et se sentait pris au piège, comme le jour du massacre quand il était bloqué dans le tunnel. Ramené en arrière dans ce passé terrifiant teinté de rouge sang, aussi brillant et frais que dans son souvenir.
« À genoux », répéta la voix à sa droite.
Mikael, une nouvelle fois, n’entendit pas. Et même s’il avait entendu, il n’aurait pas pu obtempérer. Dans ses oreilles résonnaient de plus en plus forts les cris de ceux qui mouraient, le vacarme des animaux terrorisés, les pleurs des femmes violées, les voix des enfants qui appelaient leur mère étendue à leurs pieds, les yeux ouverts et vitreux, le crépitement effroyable des flammes qui ravageaient le château. Et soudain, il sentit un froid glacé, comme si on lui versait dessus un seau rempli d’eau du torrent.
Puis tout se tut.
Il se souvint que le guerrier au doigt amputé s’appelait Agomar. En regardant l’épée de l’homme, il fut certain qu’elle était encore tachée du sang de son père.
« Dieu tout-puissant bénisse le prince d’Ojsternig ! », dit à ce moment le frère Timotej d’une voix tremblante.
Mikael se tourna vers celui auquel s’adressait la bénédiction du curé. Il avait le visage maigre et osseux, et portait une pelisse d’ours brodée d’or et des bottes noires en cuir, fourrées de feutre et de poil de lapin. Mikael se souvint pour la première fois de ce qu’Agomar avait dit : “Le seigneur d’Ojsternig nous a ordonné de ne laisser personne en vie !” Le seigneur d’Ojsternig. C’était cet homme qui avait donné l’ordre d’exterminer sa famille. De tuer son père. Sa mère. Sa petite sœur. Eilika et tous les autres.