Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
« Mon Prince, à quoi devons-nous l’honneur de votre visite ? », demanda craintivement le frère Timotej.
Personne dans l’assistance n’osait relever la tête. Seul Mikael restait debout, fixant le prince d’Ojsternig. Sans trembler. Mais nul ne lui prêtait attention.
« À genoux », siffla pour la troisième fois Agnete.
Et pour la troisième fois, Mikael ne l’entendit pas. Il était seul, debout dans la cour du château. Autour de lui, muets, les acteurs de la tragédie : son père la tête tranchée, sa mère le couteau planté dans la poitrine, sa petite sœur morte dans ses bras qui semblait une poupée de chiffon. La fille violée puis tuée par Agomar. Le maréchal-ferrant sans son bras. Le prêtre avec sa soutane relevée. Puis, petit à petit, tous les autres. Et au milieu d’eux Ojsternig, avec un bec de vautour.
Pourtant, c’était comme s’il y avait une épaisse couche de glace entre cette scène et lui. Comme si les autres étaient au-dessus d’un lac gelé et que lui se trouvait, privé de souffle, emprisonné sous l’eau. Il n’y avait plus de sang, il n’y avait plus de vacarme non plus. Seulement cette immensité de glace. Une image immobile et sans aucun sens. Dépourvue d’émotions.
« J’ai appris qu’il y avait eu un mariage », commença Ojsternig.
Frère Timotej acquiesça, et désigna Gregor et Emöke, eux aussi tête baissée. « Baisez les mains de notre prince », leur dit-il.
Terrorisés, ils firent mine de se lever.
« Non, dit Ojsternig. La fille. »
Emöke ne bougeait pas.
« Vas-y », murmura son jeune mari, avec un sourire craintif.
Emöke se leva et marcha jusqu’au prince.
Ojsternig glissa sa main dans son décolleté et lui palpa le sein sans la regarder, les yeux dans ceux de son mari.
Gregor se figea. Puis, sous le regard pénétrant et cruel du prince, il baissa la tête.
Ojsternig fit signe à la fille de s’en aller.
Emöke revint s’agenouiller près de Gregor et se mit à pleurer en silence. Son mari n’avait pas le courage de la regarder, mais il prit sa main.
« Comment deux serfs qui m’appartiennent peuvent-ils se marier sans mon consentement ? demanda Ojsternig d’un ton menaçant.
— Prince…, répondit frère Timotej, nous pensions… votre prédécesseur… le prince de Sa…
— Viens ici, curé ! », tonna Ojsternig.
Frère Timotej, d’un pas mal assuré, s’approcha. « Parlez, Votre Seigneurie.
— Tu penses que ce mariage est valable selon les lois féodales ? »
Frère Timotej écarquilla les yeux. Il ouvrit la bouche, mais n’émit que des sons gutturaux.
« Je suis le prince, et je décide ce que je veux, reprit Ojsternig. Mais puisque la loi est la loi, et que tu dois la connaître, je veux que ce soit toi qui me le dises. Sans mon consentement, ce mariage peut-il être considéré comme valable ? »
Frère Timotej n’osait pas le regarder.
« Réponds ! hurla Ojsternig.
— Non…, chuchota le curé.
— Plus fort ! Que tous entendent ! Il est valable ou non ?
— Non.
— Non, dit Ojsternig. En effet, il n’est pas valable. »
Emöke se mit à sangloter.
« Prince, ayez pitié de ces jeunes gens…, commença le frère Timotej.
— Ils ont déjà consommé ? demanda le prince.
— Oui, Votre Seigneurie ! dit frère Timotej d’une voix enthousiaste, pensant que cela pourrait plaider en leur faveur.
— Tant pis pour eux, le glaça Ojsternig. Ou plutôt, tant pis pour elle. Qui voudrait épouser une fille qui n’est pas pure ? », conclut-il avec mépris.
Gregor lâcha la main d’Emöke. Emöke sanglota plus fort.
« Le mariage n’est pas valable, tu l’as dit toi-même, curé », déclara Ojsternig, qui promenait son regard glacial sur la foule, sachant que personne ne lèverait la tête.
Alors il remarqua un enfant, debout, qui le fixait.
Il vit aussitôt une femme l’attraper par le bras, l’obliger à s’agenouiller et à baisser la tête.
Mais l’enfant releva aussitôt les yeux sur lui.
Ojsternig prit à sa ceinture un petit fouet de nerf de cheval dont l’âme était d’acier. Il aimait frapper ses serfs au visage. Ce fouet laissait des marques profondes. Il coupait les lèvres, tranchait les oreilles, crevait les globes oculaires.
Au dernier moment, quelque chose vint le distraire. « C’est quoi, ça ? », demanda-t-il à frère Timotej en remarquant les champs délimités par des murets de pierre en bas de la montagne.
Mikael le fixait toujours, sans comprendre, sans ressentir aucune peur. Plutôt une émotion venue des profondeurs de son être qui cherchait à sortir. Une sensation inconnue, étrangère.
« Votre Seigneurie… la montagne…, répondit en hésitant le frère Timotej en buttant sur les mots, la montagne, comme le veut la tradition… offre à vos… serfs… qui se marient… une petite portion de terre pour… disons… quand ils se marient… la montagne…
— Cette terre est à moi ! hurla Ojsternig.
— Votre Seigneurie, dit frère Timotej en désignant les champs dans la vallée aux cultures fertiles, toutes ces bonnes terres sont les vôtres… celle-ci en revanche ne vaut rien… L’usage est que la montagne offre…
— La montagne ? cria encore plus fort Ojsternig en frappant le curé en plein visage avec son petit fouet. C’est moi, votre montagne ! » Il promena ses yeux de braise sur l’assistance. « Il n’y aura jamais de montagne plus haute que moi, pour vous ! »
Frère Timotej essuya le sang sur sa lèvre coupée.
« J’ai décidé de quitter mon palais et de m’installer ici, dit Ojsternig, apparemment plus calme. Par conséquent, j’ai besoin de pierres pour reconstruire le château. » Il montra du doigt les murets du champ. « Ces pierres-là, pour commencer. »
Les gens s’agitèrent, mais personne n’osa lever la tête.
« Je veux que vous apportiez chacune de ces pierres au château. Toutes ! D’ici un mois ! ordonna Ojsternig. Et puisque vous vous êtes emparés illégalement de ce qui m’appartient, si vous ne voulez pas être pendus un par un, vous paierez le double de fermage, jusqu’à votre mort, et après vous vos fils et vos petits-fils continueront de me payer un double fermage. »
Personne ne bougea.
Seul Mikael gardait les yeux levés, à cause de cette émotion incompréhensible qui continuait de s’agiter en lui et qui voulait sortir.
Ojsternig s’approcha d’un des hommes agenouillés et lui frappa violemment la tête avec son fouet, pour montrer à ces culs-terreux qu’ils étaient sa propriété et qu’il pouvait faire d’eux ce que bon lui semblait.
L’homme s’écroula dans un gémissement. Sa femme, à côté de lui, porta la main à sa bouche pour retenir un sanglot.
Personne ne broncha.
Ojsternig et ses hommes s’apprêtaient à partir. Les chevaux soufflaient et leurs sabots nerveux frappaient le sol.
Mikael eut tout à coup l’impression d’entendre, comme en ce jour terrible, la terre trembler sous la charge des chevaux jaillis dans la cour du château. Le vent de la Raühnvahl fouetta ses joues. Sa respiration battait à ses oreilles, son cœur cognait à ses tempes. Il ouvrit la bouche, et la sentit exploser dans sa poitrine, cette émotion qui l’agitait. Alors il lança un cri, un seul, un long cri. Qui vida ses poumons, lava son âme. Il venait de découvrir ce sentiment que les adultes appellent la haine.