Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
En savourant la soupe, Mikael sentait la bave des limaces sécher sur sa peau. Il regarda ses blessures. La bave y avait formé une fine pellicule brillante.
Après le dîner, Raphael lui tendit le livre. « Reprends là où tu t’es arrêté hier. »
Mikael lut de nouveau ces mots incompréhensibles, jusqu’au moment où ses yeux se fermèrent.
Alors Raphael lui donna la permission d’aller dormir.
Quand la petite pièce fut dans le noir, le vieux lui demanda : « Tu as imaginé une bonne histoire ? »
Mikael resta silencieux quelques instants. « Non, finit-il par répondre, mortifié.
— Ça ne fait rien. Sois tranquille, tu y arriveras, dit la voix profonde et rassurante de Raphael. Mais tu peux être fier d’avoir bêché la moitié d’un grand champ. Tout le monde n’y arrive pas, à ton âge. »
Mikael se dit que le vieux était fou. Pourtant, tandis que le sommeil le gagnait, il sentait grandir en lui la fierté d’avoir réussi à terminer son travail.
Les jours suivants, Mikael apprit à fumer le sol, à semer, à débarrasser le champ des mauvaises herbes, à faucher, à retourner le foin au râteau, à le lier en grosses bottes.
Chaque soir, après le dîner, il lisait à voix haute une dizaine de pages du livre incompréhensible et, avant de dormir, Raphael lui demandait : « Tu as imaginé une bonne histoire ? »
Au bout d’une semaine, Mikael répondit, timidement : « Oui ».
Raphael resta silencieux. Puis, alors qu’ils étaient déjà couchés, il lui dit : « Tu sais quel est le plus grand danger des mensonges ? »
Mikael, étendu sur sa couche, rougit de honte.
« Le plus grand danger, c’est que celui qui les dit pourrait finir par y croire », continua le vieux, et dans sa bouche il n’y avait pas une once de reproche. « Parce qu’alors il n’a plus de vie. »
Mikael se dit qu’il n’aurait plus le courage, le lendemain, de regarder Raphael en face. Ses yeux s’emplirent de larmes.
« À l’intérieur de toi il y a plein d’histoires », dit alors le vieil homme. Et sa voix était pleine de chaleur et d’affection. « Plus que tu ne peux imaginer. Mais tu dois trancher les fils de la peur, je te l’ai déjà dit. Le chien qui a peur mordra la main qui le nourrit, sans être méchant pour autant. Le lapin dont la peur est plus grande que celle que la nature destine à son espèce se jettera dans la gueule du loup, même s’il est plus rapide. L’aigle qui a peur de ne pas trouver de proie ne la verrait même pas si elle se glissait dans son nid.
— Mais alors… qu’est-ce que je dois faire ? dit Mikael d’une toute petite voix.
— Rien.
Il y eut un long silence.
— Rien ?
— Dors, maintenant.
— Mais vous dites que je dois trancher…
— Dors, gamin. »
Mikael se tut.
« Elles te font encore mal, tes ampoules ? demanda le vieux au bout d’un moment.
— Non.
— Quand est-ce qu’elles ont arrêté de te faire mal ? »
Mikael ne savait que répondre.
« C’est arrivé aujourd’hui ?
— Je sais pas…
— Ce matin elles te faisaient mal et puis, tout à coup, elles ont arrêté de te faire mal ?
— Non…
— Alors c’est arrivé hier ?
— Je sais pas…
— Comment tu fais pour ne pas le savoir ?
— Je me suis pas aperçu quand c’est arrivé.
— Et tu sais pourquoi ? »
Il y avait quelque chose d’hypnotique dans la voix de Raphael et Mikael se sentait glisser dans le sommeil.
« Parce que ça s’est pas passé à un moment précis. »
Mikael serra doucement les mains. Là où il y avait auparavant des ampoules, il sentait sa peau plus dure et plus épaisse.
« Qu’est-ce que tu as fait pour les guérir ?
— Vous y avez mis de la bave de limace…
— Non, ça c’est pour protéger de l’infection. Mais ça ne les guérit pas. » Raphael entendait la respiration de Mikael devenir plus lourde. « Maintenant, réponds, avec la première chose qui te vient à l’esprit, sans réfléchir. Qu’est-ce que tu as fait pour les guérir ?
— Rien…, dit Mikael.
— Rien. Tu as seulement donné du temps au temps.
— Du temps… au temps…
— Et ce sera pareil pour trancher les fils de la peur.
— La… peur… » La respiration de Mikael devint profonde et régulière.
Enveloppé dans sa couverture, le vieil homme sourit. « Dors, gamin. »
Le lendemain, Raphael alla à la remise à outils, prit la pioche et la donna à Mikael. « Pioche », lui dit-il.
Mikael le regarda sans comprendre. Il posa la pioche par terre et fit semblant de piocher, comme il avait fait jusqu’à ce jour.
« Tu te moques de moi, gamin ? », dit Raphael.
Mikael rougit et s’arrêta.
« Qu’est-ce que tu es en train de faire ? lui demanda le vieux.
— Je pioche…
— Tu pioches ? » La voix du vieux était devenue acerbe. « Et comment on fait pour piocher sans pioche ? »
Mikael, comme toujours, ne savait que répondre.
« Prends la pioche », ordonna Raphael.
Mikael prit la pioche.
« Bien. Et maintenant, pioche. »
Mikael regarda la clairière, effrayé.
« À quoi tu penses, gamin ? Tu crois quand même pas que tu vas piocher toute la clairière tout seul, en une seule journée ? Moi-même j’y arriverais pas, alors un enfant de dix ans, tu penses. » Il prit un piquet de bois et le planta entre les pieds de Mikael. Puis il compta cinq pas et en planta un autre en terre. « D’ici à là. Sur une brasse de marge. Quand t’auras fini, tu pourras manger », dit-il en s’éloignant.
Mikael resta la pioche dans les mains, regardant le piquet de bois à cinq pas de lui. Puis il laissa aller son regard vers la lisière du bois. Il serra les doigts autour du manche de l’outil, avec force. Celui qui avait été fracturé lui faisait encore mal mais c’était supportable. Il souleva la pioche. Elle lui sembla plus légère que la première fois qu’il l’avait empoignée dans la Raühnvahl. Il cambra légèrement le dos, amorça le mouvement pour faire tomber la pioche, fléchit ses jambes et redressa les reins, tandis que la lame se plantait dans la terre, avec l’inclinaison que lui avait enseignée Raphael. La motte se détacha du sol, sans résister. Et Mikael fut en mesure de soulever la pioche à nouveau, sans fatigue. Il frappa un deuxième coup. Et s’émerveilla que là encore, ça marche. Il s’arrêta. Regarda la pioche. Regarda les deux mottes de terre. La paume de ses mains. Et enfin, sourit. Il souleva la pioche au-dessus de sa tête et recommença à travailler avec fougue. Il s’amusait presque.
« Doucement ! », lui cria Raphael en apparaissant derrière lui. Puis il s’éloigna avec un sourire de satisfaction.
Mikael mit largement deux heures à piocher les cinq pas que lui avait indiqués Raphael. Quand il eut fini, ses épaules et son dos lui faisaient mal. Et quelques ampoules s’étaient rouvertes.
Raphael les vérifia. « Crache dessus », dit-il.
Mikael obéit.
« Bien. Pas besoin d’autre chose, dit le vieux. Mais si tu l’avais fait avant, elles se seraient moins rouvertes. Souviens-toi de ça demain. »
Mikael acquiesça. Il regarda la salive sur ses ampoules et se dit que c’était un geste de grand. « Et maintenant ? demanda-t-il.