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L'homme des jeux [The Player of Games - fr]

Электронная книга - «L'homme des jeux [The Player of Games - fr]». Краткое содержание книги:

Gurgeh est l’un des plus célèbres joueurs de jeux que la Culture ait jamais connu. Il joue, gagne, enseigne, théorise. La Culture est une immense société galactique, pacifiste, multiforme, anarchiste, tolérante, éthique et cynique. Elle est composée d’humains, d’Intelligences Artificielles et d’espèces étrangères qui ont accepté ses valeurs. Elle cultive les loisirs et les jeux qui ont le statut d’un art majeur.
Le Contact, service de la Culture spécialisé dans l’évaluation et l’infiltration de civilisations étrangères nouvellement découvertes, considère l’Empire d’Azad, terrifiant de puissance et de cruauté, comme un danger potentiel. L’Empire repose, historiquement, sur un jeu infiniment complexe dont le gagnant devient Empereur.
Si bien que Gurgeh, contre son gré, manipulé mais fasciné par le défi, se retrouve à cent mille années-lumière de sa confortable demeure, devenu un pion des IA qui régissent la Culture et lancé dans le formidable jeu d’Azad.
Avec la série de la Culture, Iain Banks renouvelle avec panache et humour l’aventure spatiale. Comme dans L’usage des armes, il construit une société d’envergure galactique, bigarrée, baroque et attachante qui deviendra une référence dans l’histoire des futurs.
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« Et si vous vous trompez, s’ils refusent de m’écouter ?

« Alors, je verrai si oui ou non je divulgue votre petit forfait ; évidemment, ce serait amusant… Mais il vaut peut-être mieux que je le garde pour moi, au cas où l’occasion de me rendre service se présenterait à nouveau ; on ne sait jamais.

« En effet, on ne sait jamais.

« J’ai vu que vous aviez eu de la visite, l’autre jour.

« Je pensais bien que cela ne vous échapperait pas.

« Ça ressemblait fort à un drone de Contact.

« C’en était un.

« J’aimerais pouvoir dire que je sais ce qu’il vous a raconté, mais, une fois que vous avez pénétré dans la maison, j’ai dû abandonner. Il était question de voyage, d’après ce que j’ai cru comprendre ?

« D’une croisière, en quelque sorte.

« Et c’est tout ?

« Non.

« Hmm… À mon avis, ils veulent vous enrôler pour que vous deveniez Référeur, c’est-à-dire un de leurs planificateurs. Je me trompe ? »

Gurgeh hocha la tête sans répondre. Le drone se mit à osciller de droite à gauche, attitude que l’homme ne sut pas très bien interpréter.

« Je vois, reprit le drone. Et leur avez-vous déjà parlé de moi ?

« Non.

« Il me semble pourtant que vous devriez, non ?

« Je ne sais pas encore si je ferai ce qu’ils me demandent. Je n’ai pas pris de décision.

« Pourquoi ? De quoi s’agit-il ? À côté de la honte que vous…

« Je ferai ce que je voudrai, coupa Gurgeh en se levant. Après tout pourquoi pas, n’est-ce pas, drone ? Même si je réussissais à convaincre Contact de vous reprendre, vous et votre ami le Diplomate canonnière n’en conserveriez pas moins l’enregistrement ; qu’est-ce qui vous empêcherait de recommencer ?

« Ah, je vois que vous connaissez son nom. Je me demande ce que vous avez trafiqué, Chiark Central et vous. Eh bien, Gurgeh, posez-vous simplement la question : que pourrais-je bien vous demander d’autre ? Tout ce que je veux, c’est qu’on me permette d’être ce que je veux. Une fois que j’aurai retrouvé ma condition première, tous mes désirs seront comblés. Il ne peut rien y avoir de plus qui soit dans vos cordes. Je veux me battre, Gurgeh ; c’est dans ce but qu’on m’a conçu : pour mettre tous mes talents, toute ma ruse et toute ma force au service de batailles livrées au nom de notre chère et bien-aimée Culture. Commander aux autres, prendre des décisions tactiques, tout cela ne m’intéresse pas ; je ne veux pas de ce genre de pouvoir. La seule destinée à laquelle je souhaite présider, c’est la mienne.

« Quel beau discours ! » déclara Gurgeh.

Il sortit le terminal inerte de sa poche et le fit tourner dans ses mains. Mawhrin-Skel, qui se tenait à quelque deux mètres de là, lui arracha l’objet, le maintint en suspension au-dessous de sa coque et le plia en deux, puis en quatre : la petite machine en forme de stylo émit un craquement et se brisa net. Mawhrin-Skel froissa en boule ce qu’il en restait, une petite boule aux contours irréguliers.

« Je commence à perdre patience, Jernau Gurgeh. Plus on réfléchit vite, plus le temps s’écoule lentement ; et je vous assure que je réfléchis très vite. Je vous donne encore quatre jours, d’accord ? Vous disposez de cent vingt-huit heures avant que je ne donne l’ordre au Diplomate canonnière de vous rendre encore plus célèbre que vous n’êtes. »

Sur ces mots, la machine lui lança le terminal fracassé. Gurgeh l’attrapa.

Le petit drone s’éloigna en direction de la lisière.

« J’attends votre appel, fit-il. Je vous conseille de vous procurer un nouveau terminal. Et faites bien attention en rentrant à Ikroh ; il est dangereux de se retrouver en pleine nature sans aucun moyen d’appeler à l’aide. »

« Cinq ans ? fit Chamlis d’un air pensif. Ma foi, je reconnais que le jeu en vaut la chandelle ; mais en cinq ans, ne risques-tu pas de perdre le contact ? As-tu suffisamment réfléchi, Gurgeh ? Ne te laisse pas bousculer par ces gens ; tu pourrais le regretter. »

Ils se tenaient dans la plus basse des caves d’Ikroh. Gurgeh y avait emmené Chamlis pour lui parler d’Azad, en faisant tout d’abord jurer le secret au vieux drone. Ils avaient posté devant l’entrée de la cave le drone de contre-espionnage électronique détaché par Central, et Chamlis avait fait de son mieux pour s’assurer que nulle machine, nul être humain ne les épiait, tout en créant autour d’eux une illusion à peu près crédible de silence radio. Ce fut dans le noir et sur fond de gargouillements ou sifflements de canalisations et autres tuyaux d’évacuation que la conversation s’engagea ; la pierre des murs suintait et luisait d’un éclat sombre.

Gurgeh secoua la tête. La cave n’offrait rien qui puisse servir de siège et était un peu trop basse de plafond pour qu’il puisse se tenir droit. Il gardait donc la tête baissée.

« Je crois que je vais accepter, reprit-il sans regarder Chamlis. Je peux toujours rentrer si c’est trop difficile, si je change d’avis.

« Trop difficile ? répéta Chamlis, surpris. Voilà qui ne te ressemble pas. Je reconnais que ce jeu n’est pas des plus simples, mais…

« Quoi qu’il en soit, j’ai toujours la possibilité de rentrer », coupa Gurgeh.

Chamlis observa un instant de silence.

« Oui. Oui, bien sûr. »

Gurgeh ne savait toujours pas s’il prenait la bonne décision. Il avait bien essayé de réfléchir intensément, d’appliquer à sa situation la même forme d’analyse logique froide et impersonnelle que dans les moments où il avait à se tirer d’un mauvais pas, au cours d’une partie. Mais il s’en était trouvé tout bonnement incapable. On aurait dit que cette aptitude savait se déclencher en présence d’une difficulté lointaine, abstraite, avant d’en trouver calmement la solution, mais qu’elle restait parfaitement inopérante face aux problèmes intimement liés à son état affectif, comme c’était le cas en ce moment.

Certes, il avait envie de partir pour échapper à Mawhrin-Skel, mais – il devait bien se l’avouer – il se sentait également attiré par Azad. Pas seulement par le jeu. Cet aspect-là lui paraissait toujours quelque peu irréel, trop complexe pour être pris au sérieux, du moins pour l’instant. Non, c’était l’empire proprement dit qui l’intéressait.

Mais d’un autre côté, évidemment, il avait aussi envie de rester. Il avait vécu une vie plaisante, jusqu’à cette fameuse nuit de Tronze. Bien sûr, il n’en avait jamais été pleinement satisfait, mais n’était-ce pas le cas de tout le monde ? Rétrospectivement, sa vie lui paraissait même idyllique. Il avait bien perdu quelques parties par-ci par-là, et trouvé qu’on ne l’acclamait pas assez par rapport à tel ou tel autre joueur, et soupiré après Yay Méristinoux en souffrant dans son amour-propre qu’elle lui en préfère d’autres ; mais c’étaient là des maux dérisoires à côté de ce que Mawhrin-Skel lui préparait, sans parler des cinq années d’exil qui l’attendaient.

« Non, fit-il enfin en hochant la tête en direction du plancher. Décidément, je crois que je vais y aller.

« Très bien… Mais je maintiens que cela ne te ressemble guère, Gurgeh. Tu as toujours été si… mesuré. Sûr de toi.

« On croirait que tu parles d’une machine, répliqua l’homme d’un ton las.

« Je veux dire que tu es d’habitude plus… prévisible, plus compréhensible. »

Gurgeh haussa les épaules et contempla le sol de roche brute.

« Chamlis, fit-il. Je ne suis qu’un être humain.

« Voilà, mon ami, qui n’a jamais été une excuse. »

Gurgeh était assis dans la voiture souterraine. Il revenait de l’université, où il était allé voir le professeur Boruélal. Il avait emporté une lettre manuscrite sous enveloppe scellée qu’il voulait lui demander de garder précieusement et de n’ouvrir que s’il venait à mourir. Il y relatait tout ce qui lui était arrivé, présentait ses excuses à Olz Hap, s’efforçait d’expliquer ce qui l’avait poussé à commettre cet acte épouvantable, inepte, et ce qu’il avait ressenti par la suite… Mais en fin de compte il ne la lui avait pas donnée. L’idée que Boruélal pourrait l’ouvrir, peut-être accidentellement, et la lire alors qu’il était encore en vie, l’avait terrifié.

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