Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Le coeur de Ged s’emplit de colère et de fureur envers toutes les cruelles et meurtrières créatures qui le trompaient, le prenaient au piège, le pourchassaient sans fin. « Change-toi ! » lui cria Serret, et aussitôt, prononçant à la hâte un sort, elle se transforma en mouette grise et s’envola. Mais Ged se pencha, prit un brin sec et frêle d’herbe folle qui perçait la neige près de l’endroit où il avait trouvé la dépouille du petit otak, et lui parla avec les mots du Vrai Langage. Comme il parlait, le brin s’allongea et s’épaissit ; et, lorsqu’il eut terminé, il tenait en main un grand bâton, un bâton de sorcier. Quand les noires créatures ailées du Château de Terrenon fondirent sur lui et qu’il frappa leurs grandes ailes, son bâton ne fut entouré d’aucun fléau de feu rouge ; il se mit simplement à flamboyer d’un feu de mage blanc qui ne brûle pas mais éloigne les ténèbres.
Les créatures revinrent à l’attaque ; bêtes difformes venues d’époques lointaines, bien avant l’oiseau, le dragon ou l’homme. Le jour les avait oubliées depuis bien longtemps mais le pouvoir ancien, maléfique de la Pierre, à la mémoire infaillible, les avait rappelées. Elles harcelèrent Ged comme des oiseaux de proie. Il sentit leurs ergots fendre l’air autour de lui comme des faux, fut assailli par leur odeur de pourriture ; mais il para et frappa avec fureur, les repoussant avec le bâton embrasé né de sa colère et d’un brin d’herbe sauvage. Et soudain, toutes les créatures s’envolèrent comme des freux effarouchés abandonnant une charogne, et s’éloignèrent à grands coups d’aile, silencieusement, dans la direction prise par Serret sous sa forme de mouette. Leurs ailes immenses paraissaient lentes, mais elles les propulsaient vigoureusement dans l’air, de sorte que les bêtes volaient rapidement. À cette vitesse, aucune mouette ne pouvait les distancer longtemps.
Aussi prestement qu’il l’avait fait à Roke, Ged prit la forme d’un grand rapace : non l’épervier qui représentait son nom, mais le Faucon Pèlerin qui file comme une flèche, aussi vite que la pensée. Avec ses ailes striées vives et puissantes, il vola à la poursuite de ses poursuivants. Il commençait à faire sombre, et entre les nuages s’illuminaient déjà quelques étoiles. Bientôt, il aperçut la horde noire plongeant tout entière vers un point, au milieu des airs. Derrière s’étendait la mer, pâle sous les ultimes lueurs de cendres du jour. Le faucon-Ged fila en droite ligne vers les créatures de la Pierre, et lorsqu’il surgit au milieu d’elles, elles s’éparpillèrent comme des gouttes d’eau qu’un caillou eût fait jaillir. Mais elles avaient déjà attrapé leur proie. L’une avait du sang sur son bec, l’autre des plumes blanches collées aux serres, et nulle mouette devant eux ne survolait les flots blêmes.
Bientôt, les monstres noirs s’attaquèrent de nouveau à Ged, leur masse pesante fondant sur lui avec célérité, leurs becs d’acier grands ouverts. S’élevant brusquement plus haut qu’eux, il poussa le cri du faucon, cri de défi et de colère, puis survola comme une flèche les basses plages d’Osskil jusqu’aux immenses vagues de la mer.
Les créatures de la Pierre décrivirent un moment des cercles en croassant puis, une par une, elles disparurent au-dessus de la lande, vers l’intérieur des terres. Les Anciennes Puissances ne s’aventurent en effet jamais au-dessus de la mer, chacune d’elles étant liée à une île, un lieu précis, une grotte, une pierre ou bien une source vive. Les noires émanations s’en retournaient à leur donjon ; peut-être le Seigneur de Terrenon pleura-t-il à leur retour, peut-être se réjouit-il. Mais avec ses ailes de faucon et sa griserie de faucon, telle une flèche filant sans jamais tomber, telle une pensée profondément gravée, Ged poursuivit son vol au-dessus de la Mer d’Oskil, vers les vents de l’hiver, vers la nuit, vers l’orient.
Ogion le Silencieux était revenu tard à Re Albi, à la fin de ses randonnées d’automne. Au fil des années, il était devenu plus taciturne et plus solitaire que jamais. Le nouveau Seigneur de Gont, qui demeurait dans la ville, plus bas, n’avait jamais réussi à lui arracher le moindre mot, bien qu’il eût un jour gravi la montagne jusqu’au Nid du Faucon dans l’espoir d’obtenir l’aide du mage au sujet d’une histoire de piraterie vers les Andrades. Ogion, qui parlait aux araignées sur leurs toiles et avait été vu saluant courtoisement des arbres, refusa de dire ne fût-ce qu’un mot au Seigneur de l’Ile, qui s’en retourna fort mécontent. Peut-être y avait-il également quelque mécontentement ou quelque malaise dans l’esprit d’Ogion, car il avait passé tout l’été et tout l’automne seul dans la montagne, et maintenant seulement, à l’approche du Retour du Soleil, il retrouvait son foyer.
Le lendemain de son retour, il se leva tard ; désirant boire un thé de roussevive, il sortit chercher de l’eau à la source qui coulait un peu plus bas devant sa chaumière. Les bords de la petite nappe autour de la source étaient gelés, et la mousse flétrie parmi les rochers était marquée de fleurs de givre. Il faisait tout à fait jour, mais le soleil n’apparaîtrait pas encore avant une heure de derrière le contrefort de la montagne ; toute la partie ouest de Gont, du rivage au pic, échappait à ses rayons, dans le silence et la clarté de ce matin d’hiver. À côté de la source, le mage contemplait en contrebas les terres en pente, le port et les vastes étendues grises de la mer, quand un battement d’ailes au-dessus de lui le surprit. Il leva les yeux en étendant un peu le bras. Un grand faucon vint se poser sur son poignet dans un grand bruit d’ailes. Il se comportait comme un oiseau dressé pour la chasse, mais ne portait pas de cordelette rompue, de bague ou de clochette. Ses serres étaient enfoncées dans le poignet d’Ogion, ses ailes striées tremblaient, et son œil d’or rond était marqué par la fatigue et la nervosité.
« Es-tu message ou messager ? » dit Ogion gentiment au faucon. « Viens avec moi… » À ce moment, l’oiseau le regarda. Ogion demeura un instant silencieux. « Je t’ai nommé, un jour, je crois », dit-il, puis il rebroussa chemin et rentra dans sa maison, le faucon toujours perché sur son poignet. Il déposa l’oiseau près de l’âtre, à la chaleur du feu, et lui offrit de l’eau. Mais le faucon refusa de boire. Alors Ogion se mit à composer un sort, avec beaucoup de calme et de douceur, tissant la toile de magie davantage avec ses mains qu’avec des mots. Puis, une fois le sortilège entier et œuvré, il dit doucement « Ged », sans lancer le moindre regard vers le faucon près du foyer. Il attendit quelques minutes, puis, se retournant, il se redressa, et s’approcha du jeune homme qui se tenait près du feu, tremblant et l’œil vague.
Ged était richement vêtu de fourrure, de soie et d’argent, comme un étranger, mais ses habits étaient déchirés et durcis par le sel marin ; il était maigre et voûté, et ses cheveux pendaient pitoyablement sur son visage écorché.
Après avoir enlevé de ses épaules la cape princière souillée, Ogion le conduisit vers l’alcôve où jadis dormait son apprenti et le fit se coucher. Puis il murmura un charme de sommeil et le laissa. Il ne lui avait pas dit un mot, sachant qu’en ce moment Ged n’avait pas en lui une once de parole humaine.
Comme tous les enfants, Ogion, quand il était jeune, avait trouvé bien plaisant de prendre, par l’art de la magie, toutes les formes souhaitées, homme, bête, arbre ou nuage, et de s’amuser à devenir mille êtres ou choses. Mais une fois devenu sorcier, il avait appris le prix de ce jeu : le péril de perdre sa propre identité, de ne jamais revoir la vraie. Plus longtemps un homme conserve une forme qui n’est pas la sienne, plus le danger qu’il court est grand. Il n’est pas un apprenti-sorcier qui n’apprenne l’histoire du sorcier Bordger de Wey, qui avait grand plaisir à prendre la forme de l’ours et le fit de plus en plus souvent. Un jour, l’ours finit par naître en lui, supplantant l’homme ; et il devint un ours, tua son propre enfant, et fut ensuite traqué puis abattu. Et nul ne sait combien, parmi les dauphins qui sautent dans les eaux de la Mer du Centre, étaient autrefois des hommes, des hommes sages, qui ont oublié leur sagesse et leur nom dans les joies de l’inlassable mer.