Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
— « La troisième fois opère le charme », dit Ogion.
Ged se mit à arpenter la pièce, du feu à la porte, de la porte au feu. « Et si elle parvient à me vaincre totalement », dit-il, discutant peut-être avec Ogion, peut-être avec lui-même, « elle s’emparera de mon savoir, de mon pouvoir, et elle les utilisera. Pour l’instant, elle ne menace que moi. Mais si elle pénètre en moi et me possède, elle accomplira à travers moi un mal immense. »
— « Cela est vrai. Si elle parvient à te vaincre. »
— « Mais si je prends la fuite de nouveau, elle me retrouvera, sans le moindre doute… Et toutes mes forces se consumeront dans ma fuite. » Ged continua de faire les cent pas, puis soudain il se retourna, s’agenouilla devant le mage et lui dit : « J’ai marché aux côtés de grands sorciers, et j’ai vécu sur l’Ile des Sages, mais c’est vous qui êtes mon vrai maître, Ogion. » Il parlait avec amour, avec une sombre joie.
— « Bien », lui dit Ogion. « Maintenant, tu le sais, et mieux vaut tard que jamais. Mais tu verras qu’un jour tu seras mon maître. » Il se leva, rassembla un peu le feu pour lui redonner de l’ardeur, suspendit la bouilloire au-dessus puis jeta sur ses épaules sa peau de mouton et dit : « Je dois aller m’occuper de mes chèvres. Veille sur la bouilloire pour moi, mon garçon. »
Quand il revint, saupoudré de neige et frappant le sol du pied pour nettoyer ses bottines en peau de chèvre, il tenait à la main une grande perche d’if assez grossière. Puis, durant le restant de ce bref après-midi, ainsi qu’après le souper, il travailla cette perche à la lumière de la lampe, à l’aide d’un couteau, d’une pierre à frotter et de sa magie. Maintes fois il passa ses mains sur le bois, comme pour déceler la moindre imperfection. Souvent, durant son travail, il chantait doucement. Toujours épuisé, Ged l’écouta, puis, tandis que le sommeil le gagnait, il se mit à imaginer qu’il était un enfant dans la hutte de la sorcière, au village de Dix-Aulnes, devant un feu qui faisait rougir les ténèbres d’une nuit neigeuse respirant un air chargé de senteurs d’herbes et de fumée, et, l’esprit errant parmi les rêves, il se laissa bercer par le long et paisible chant qui parlait de sortilèges et des exploits de héros qui avaient lutté contre de noires puissances et étaient sortis vainqueurs du combat, ou bien vaincus, sur de lointaines îles, dans un lointain passé.
« Voilà qui est fait », dit Ogion, et il tendit à Ged le bâton terminé. « L’Archimage t’avait donné du bois d’if ; son choix était avisé, et je m’y suis tenu. Je destinais cette branche à un grand arc, mais cela est mieux ainsi. Bonne nuit, mon fils. »
Ne trouvant pas de mot pour le remercier, Ged se dirigea vers son alcôve. Ogion l’observa et dit, d’une voix trop basse pour être entendue : « Vole bien, ô mon jeune faucon ! »
Lorsque Ogion se réveilla dans la froideur de l’aube, Ged avait disparu. Il avait simplement laissé, à la manière des sorciers, un message en runes d’argent gravées dans la pierre du foyer, qui s’évapora à mesure qu’Ogion le lisait : « Maître, je pars à la chasse. »
VIII. LE CHASSEUR
Ged s’était levé avant le soleil, dans les ténèbres de l’hiver, pour prendre le chemin qui venait de Re Albi, et avant midi il arriva au Port de Gont. Ogion lui avait donné de solides jambières, une bonne chemise et une veste de cuir et d’étoffe pour remplacer ses fins habits osskiliens, mais Ged avait conservé pour sa marche d’hiver la cape seigneuriale doublée de fourrure de pellawi. Ainsi vêtu, les mains vides à l’exception du bâton sombre aussi haut que lui, il parvint à la Porte de Terre, et les soldats nonchalamment adossés aux dragons sculptés n’eurent pas à s’y reprendre à deux fois pour reconnaître un sorcier. Ils écartèrent leurs lances, le laissèrent entrer sans lui poser de questions et le regardèrent descendre la rue.
Sur les quais et à la Maison de la Guilde des Mers, il demanda s’il y avait des navires en partance pour le nord ou pour l’ouest, vers Enlade, Andrade ou Oranéa. Tous lui répondirent qu’aucun bateau ne quitterait le Port de Gont, alors que le Retour du Soleil était si proche, et à la Maison de la Guilde on lui dit que les barques de pêche elles-mêmes ne sortaient pas des Falaises Fortifiées par ce temps incertain.
À l’office de la Guilde, on lui offrit à souper ; il est rare, en effet, qu’un sorcier ait besoin de demander à manger. Il demeura un moment auprès de ces débardeurs, charpentiers et changeurs de temps, prenant plaisir à écouter leur conversation lente et clairsemée, leur gontois bougonnant. Il avait en lui le souhait très vif de rester là, à Gont, de renoncer à toute sorcellerie, à toute aventure, d’oublier tout pouvoir et toute horreur, de vivre en paix comme chacun sur les terres chères et familières de son pays natal. Tel était son souhait, mais sa volonté était autre. Après s’être rendu compte qu’aucun bateau n’allait quitter le port, il ne resta pas longtemps à la Guilde, ni dans la ville. Il se mit en chemin, longeant la baie jusqu’à ce qu’il parvienne au premier des petits villages situés au nord de la ville de Gont ; là, il interrogea les pêcheurs et finalement en trouva un disposé à vendre une barque.
C’était un vieil homme renfrogné. Son bateau, long de douze pieds et encouturé, était si gauchi et fendu qu’il pouvait tout juste tenir la mer, et cependant il en demanda un prix élevé : un sort de protection en mer pendant une année, pour son propre bateau, lui-même et son fils. Car les pêcheurs gontois n’ont peur de rien, pas même des sorciers, mais ils ont peur de la mer.
Ce sort de protection en mer si estimé dans le nord de l’Archipel n’a jamais sauvé un homme de la bourrasque ou des vagues de la tempête, mais jeté par quelqu’un qui connaît les mers locales, la science des bateaux et les arts de la navigation, il tisse autour du pêcheur une certaine sécurité quotidienne. Ged accomplit bien et honnêtement le charme, y consacrant toute cette nuit-là ainsi que tout le lendemain, sans rien omettre, avec patience et assurance, bien que pendant tout ce temps son esprit fût tiraillé par la peur et que ses pensées suivissent de sombres chemins, cherchant à imaginer comment l’ombre lui apparaîtrait la prochaine fois, quand, et où. Lorsque le sort fut complété et jeté, il se trouva extrêmement fatigué. Il passa la nuit dans la hutte du pêcheur, dormant dans un hamac fait de boyaux de baleine, et se leva à l’aube, puant comme un hareng saur, pour descendre vers la petite crique, sous la Falaise Coupenord, où l’attendait son nouveau bateau.
Il poussa la barque sur l’eau calme près du bord, et aussitôt l’eau s’y infiltra silencieusement. Vif comme un chat, Ged bondit dans l’embarcation pour redresser les planches tordues et changer les chevilles pourries, utilisant à la fois outils et incantations, comme il l’avait fait pour la barque de Pechvarry à Torning Bas. Les gens du village se rassemblèrent en silence, à quelque distance, pour regarder ses mains agiles et écouter sa douce voix. Là aussi, il s’acquitta de sa tâche parfaitement et patiemment ; et, lorsque la barque fut rendue sûre et étanche, il prit le bâton que lui avait taillé Ogion et en fit un mât, qu’il assujettit au moyen de quelques sorts ; puis il y fixa transversalement un mètre de bon bois sous lequel il tissa, sur le métier du vent, une voile de sorts, une voile carrée blanche comme les neiges du Pic de Gont. Voyant cela, les femmes qui le contemplaient soupirèrent d’envie. Puis, debout près du mât, Ged fit doucement se lever le vent de mage. La barque se mit à glisser sur les eaux en direction des Falaises Fortifiées, de l’autre côté de la grande baie. Lorsque les pêcheurs qui observaient en silence virent cette barque à rames qui prenait toujours l’eau glisser avec une voile, aussi vite et aussi aisément qu’un bécasseau prenant son essor, ils émirent un murmure d’approbation et se mirent à sourire, frappant du pied sur la plage balayée par le vent froid ; et Ged, se retournant un instant, les regarda manifester leur admiration, dans l’ombre déchiquetée de la Falaise Coupenord, au-dessus de laquelle les flancs neigeux de la Montagne s’élevaient jusqu’aux nuages.