Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Parvenu dans la Mer de Gont, ayant franchi la baie et passé les Falaises Fortifiées, il mit le cap au nord-est de manière à faire route au nord d’Oranéa, comme lorsqu’il était venu. Ce n’était là ni plan ni stratégie, il voulait simplement refaire en sens inverse son chemin. Sur les traces de son vol de faucon, depuis Osskil, à travers jours et vents, l’ombre pouvait errer de-ci, de-là, ou bien elle pouvait venir droit sur lui ; comment savoir ? Mais, à moins qu’elle ne se fût de nouveau retirée complètement dans le royaume des rêves, elle ne pouvait manquer Ged, qui venait à sa rencontre au grand jour, au grand large.
C’était sur la mer qu’il voulait la rencontrer, s’il devait la rencontrer. Pourquoi ? Il ne le savait pas exactement, mais l’idée d’affronter une nouvelle fois la chose sur la terre ferme le remplissait de terreur. De la mer s’élèvent des monstres et des tempêtes, mais point de puissances maléfiques, car le mal naît de la terre. Et au pays obscur où Ged était un jour allé, il n’y a ni mer, ni rivière, ni source. La mort est le lieu aride. Bien que la mer elle-même fut pour lui un danger à cause du mauvais temps de la saison, ce danger, ce changement et cette instabilité lui semblaient être une protection et une chance. Et lorsqu’à la fin de son aventure insensée, se disait-il, il rencontrerait l’ombre, peut-être pourrait-il la saisir pendant qu’elle le saisirait lui-même, et l’entraîner par le poids de son corps et celui de sa propre mort vers les ténèbres des profondeurs d’où, ainsi prisonnière de ses doigts, elle ne remonterait jamais. Au moins, de cette manière, sa disparition mettrait un terme à la malédiction qu’il avait libérée en vivant.
La mer agitée était hérissée de courtes lames, et au-dessus d’elle les nuages formaient d’immenses et languissants voiles mortuaires. Il n’appelait plus maintenant le vent de mage, mais se servait du vent du monde, qui soufflait avec vigueur du nord-est, et aussi longtemps qu’il maintenait la substance de sa voile tissée de sorts, chuchotant un mot de temps à autre, la voile se tendait et se tournait d’elle-même pour prendre le vent. Sans cette magie, il eût été difficile pour lui de tenir un tel cap, sur cette mer houleuse, dans cette frêle embarcation. Tout en pilotant, il restait cependant aux aguets de tous côtés. La femme du pécheur lui avait donné deux miches de pain, ainsi qu’une jarre d’eau, et au bout de quelques heures, lorsqu’il commença à apercevoir au loin le Rocher de Kameberre, la seule île entre Gont et Oranéa, il but et mangea avec une pensée de gratitude pour la Gontoise silencieuse qui lui avait procuré ces vivres. Mettant maintenant le cap un peu plus à l’ouest, il laissa derrière lui l’île minuscule de Kameberre, au milieu d’une bruine qui, sur la terre ferme, aurait pu être une légère neige. Ne s’entendait aucun bruit, hormis les petits craquements du bateau et le clapotis des vagues à l’avant. Aucune embarcation, aucun oiseau n’étaient en vue. Rien ne bougeait, hormis la mer sans cesse en mouvement, et les nuages à la dérive, ces nuages qui, il en avait un faible souvenir, filaient autour de lui lorsque étant faucon, il avait parcouru ce chemin à tire-d’aile, mais vers l’est, alors qu’il se dirigeait maintenant vers l’ouest. Et alors, il s’en souvenait, il regardait la mer grise en dessous de lui, tout comme à présent il regardait le ciel gris au-dessus de lui.
Rien ne se présentait. Il finit par se lever, transi de froid et las de guetter inlassablement, scrutant des yeux la brume vide. « Viens donc », murmurait-il, « allez, montre-toi ; qu’attends-tu, Ombre ? » Pas de réponse, pas de mouvement plus sombre que les vapeurs et les vagues sombres. Et pourtant maintenant il savait avec une certitude croissante que la chose, qui le cherchait aveuglément le long de sa piste refroidie, était proche. Et soudain il hurla : « Je suis là, Ged l’Épervier, et j’appelle mon Ombre ! »
Les planches du bateau gémirent, les vagues murmurèrent, le vent siffla sur la voile blanche. Le temps s’écoula. Ged attendait toujours, tenant d’une main le mât d’if de sa barque, scrutant la bruine glacée qui arrivait du nord par vagues irrégulières. Les minutes passèrent. Puis, au lointain, au-dessus de l’eau, au milieu de la pluie, il la vit venir. Il vit venir l’ombre.
Elle s’était défaite du corps du galérien osskilien Skiorh, et ce n’était plus sous la forme d’un gebbet qu’elle le suivait à travers vents, sur les mers. Elle ne revêtait pas davantage cette forme de bête qu’il avait vue au Tertre de Roke, ainsi que dans ses rêves. Et cependant elle avait maintenant une forme, même à la lumière du jour. En poursuivant Ged, en luttant avec lui sur la lande, elle lui avait pris une partie de son pouvoir, de sa force. Peut-être cet appel, de vive voix et au grand jour, lui avait-il donné ou imposé quelque forme et apparence. Maintenant, elle présentait certainement une ressemblance avec un homme, bien qu’étant ombre, elle ne projetât aucune ombre. Ainsi vint-elle au-dessus des flots, en provenance de la Gueule d’Enlade et vers Gont, telle une chose indistincte, informe, qui marchait malaisément sur les vagues et, traversée par la pluie glacée, guettait dans la direction du vent.
Parce qu’elle était à demi aveuglée par le jour, et parce qu’il l’avait appelée, Ged l’aperçut avant qu’elle le vît. Il la connaissait, comme elle le connaissait, parmi tous les êtres, parmi toutes les ombres.
Dans la terrible solitude de la mer hivernale, Ged, debout dans sa barque, vit la chose qu’il redoutait. Le vent semblait l’éloigner du bateau, et les vagues qui roulaient sous elle déconcertaient ses yeux, mais de temps en temps elle lui paraissait plus proche. Il ne savait si elle se déplaçait ou non. À présent, elle l’avait vu. Bien qu’il n’y eût rien d’autre dans son esprit que l’horreur et la terreur de son contact, de la noire et froide douleur aspirant sa vie, il attendit, immobile. Puis, tout à coup, d’un cri, Ged appela dans sa voile blanche le vent de mage fort et rapide, et aussitôt son petit bateau bondit sur les vagues grises, droit vers la chose qui flottait dans le vent.
Sans le moindre bruit, l’ombre tremblotante se retourna et prit la fuite.
Elle fila vers le nord, remontant le vent. Le bateau de Ged la suivit, vitesse des ombres contre art des mages, pluie et vent contre les deux. Et le jeune homme se mit à hurler à l’adresse de sa barque, de sa voile, du vent et des vagues, comme un chasseur hurle à ses chiens de meute quand le loup apparaît devant eux, et dans cette voile tissée de sorts il poussa un vent qui eût déchiré n’importe quelle voile de toile, un vent qui lança la barque sur les flots aussi rapidement qu’une rafale d’embrun ocré, le rapprochant toujours davantage de la chose qui fuyait.
Soudain, l’ombre tourna, décrivit un demi-cercle et apparut tout à coup beaucoup plus floue et imprécise, ressemblant maintenant moins à un homme qu’à une simple bouffée de fumée portée par le vent. Elle repartit à toute vitesse dans le sens du vent, comme si elle se fût dirigée vers Gont.
Avec l’aide de ses mains et de sa sorcellerie, Ged fit tourner sa barque, qui, dans cette manœuvre, bondit comme un dauphin sur l’eau en roulant. Mais bien qu’il la poursuivît encore plus vite qu’avant, l’ombre ne cessait de diminuer à sa vue. Bientôt, une pluie mêlée de neige fondue vint lui mordre le dos et le côté gauche, il ne lui fut plus possible de voir à plus de d’une centaine de mètres. La tempête s’aggravant, il perdit bientôt l’ombre de vue. Mais Ged était aussi sûr de sa piste que s’il eût traqué une bête sur la neige et non une apparition volant au-dessus de l’eau. Le vent soufflait maintenant dans le bon sens ; néanmoins Ged maintint le vent de mage qui sifflait dans la voile ; l’écume jaillissait à la proue du bateau qui, dans sa course, frappait bruyamment l’eau.