Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Des valets ouvrirent les portes et s’effacèrent pour laisser entrer Ged et la dame : tous d’austères et pâles Osskiliens. Elle avait également le teint clair, mais, à la différence de ses serviteurs, elle parlait fort bien l’hardique, et même avec l’accent de Gont, du moins Ged en avait-il le sentiment. Un peu plus tard, ce jour-là, elle le présenta à son époux, Benderesk, Seigneur de Terrenon. Benderesk l’accueillit avec une froide et sombre courtoisie. Il avait trois fois l’âge de son épouse, n’avait que la peau et les os et était aussi blanc que ces derniers. Il pria Ged d’être son hôte aussi longtemps qu’il le souhaiterait, après quoi il n’eut plus rien à ajouter et n’interrogea même pas Ged sur ses voyages ou sur l’ennemi qui l’avait pourchassé jusqu’ici. Dame Serret ne l’avait pas davantage questionné sur ce sujet.
Cela pouvait paraître étrange, mais cela faisait partie de l’étrangeté de l’endroit, comme sa présence même en ce lieu. Ged n’avait pas l’esprit parfaitement clair ; il ne parvenait pas à voir nettement tout ce qui l’entourait. C’était par hasard qu’il s’était réfugié dans cette tour ; or le hasard n’était que dessein. À moins qu’il ne fût venu à dessein et que ce dessein n’eût été soumis au hasard. Il avait prit la route du nord ; à Orimi, un étranger lui avait conseillé de venir quérir de l’aide ici ; un navire osskilien l’avait attendu, et Skiorh l’avait guidé. Dans tout cela, où était l’œuvre de l’ombre qui le pourchassait ? Si œuvre il y avait… Gibier et chasseur avaient-ils été attirés tous deux ici par une autre puissance, lui suivant ce leurre, et l’ombre le suivant, lui, s’emparant de Skiorh comme d’une arme au moment venu ? Sans doute, car, comme l’avait dit Serret, l’ombre ne pouvait entrer au Château de Terrenon. Depuis qu’il s’était réveillé dans la tour, Ged n’avait nullement perçu son insidieuse présence. Mais alors, qu’est-ce qui l’avait mené ici ? Car ce lieu n’était pas de ceux que l’on pouvait découvrir par hasard : Ged commençait à s’en rendre compte, en dépit de la brume qui emplissait son esprit. Nul autre étranger ne parvenait à ces portes. La tour se dressait à l’écart, isolée, le dos tourné à Neshum, la ville la plus proche. Nul ne se rendait au château, nul n’en sortait. Et des fenêtres de cette forteresse, on ne voyait que désolation.
Seul dans la haute chambre, Ged demeura auprès de ces fenêtres jour après jour ; son esprit était sans vigueur, son cœur malade, et il avait froid. Malgré tous les tapis, malgré les épaisses tentures, malgré les habits richement fourrés, malgré les grandes cheminées de marbre, il faisait toujours froid dans la tour. Et ce froid était si pénétrant qu’il atteignait la moelle des os, d’où il était ensuite impossible de le déloger. De la même façon, dans le cœur de Ged s’installa une froide honte qu’il ne parvint pas à chasser. Il ne cessait en effet de se répéter qu’il avait affronté son ennemi, qu’il avait été vaincu et avait pris la fuite. Dans son esprit, il voyait se rassembler tous les Maîtres de Roke. Gensher l’Archimage se tenait au milieu d’eux, le visage sombre ; et il y avait Nemmerle, Ogion, et même la sorcière, qui lui avait appris son premier sort : ils étaient tous là, à le regarder, et il savait qu’il avait déçu la confiance qu’ils avaient en lui. Et il les suppliait de le comprendre, en disant : « Si je ne m’étais pas enfui, l’ombre m’aurait possédé. Elle avait déjà toute la force de Skiorh et une partie de la mienne, je ne pouvais la combattre, car elle connaissait mon nom. Il fallait que je m’enfuie. Un gebbet-sorcier aurait été une terrifiante puissance pour servir le mal et la ruine ; il fallait que je prenne la fuite. » Mais parmi ceux qui l’écoutaient, dans sa tête, il n’en était aucun pour répondre. Alors il regardait tomber inlassablement la neige fine qui commençait à recouvrir les terres désertes en contrebas, et sentait le froid sourd se répandre en lui jusqu’à ce qu’il ne lui reste, pour tout sentiment, qu’une vague fatigue.
Ainsi, plusieurs jours durant, il demeura seul du simple fait de sa misère. Lorsqu’il ne sortait pas de sa chambre pour descendre, il demeurait engourdi et silencieux. La beauté de la Dame du Château emplissait son esprit de confusion, et en cette demeure seigneuriale riche, ordonnée, bienséante autant qu’étrange, il avait l’impression d’être un petit chevrier, et de n’avoir jamais été autre chose qu’un petit chevrier.
On le laissait seul lorsqu’il désirait rester seul, et quand il ne souffrait plus de méditer en regardant tomber les flocons de neige, il allait souvent s’entretenir avec Serret dans l’une des salles courbes décorées de tapisseries, plus bas dans la tour, à la lumière d’un foyer. Il n’y avait pas de joie chez la Dame du Château ; elle ne riait jamais, mais souriait souvent, et cependant un seul de ses sourires parvenait à mettre Ged à l’aise. En sa compagnie, il se mit à oublier sa honte et sa raideur. Bientôt, ils se rencontrèrent tous les jours pour parler longuement, paisiblement et avec nonchalance, légèrement à l’écart des servantes qui accompagnaient sans cesse Serret, près de l’âtre ou à la fenêtre, dans les hautes chambres de la tour.
Le vieux seigneur restait généralement retranché dans ses appartements. Le matin, il sortait et arpentait les cours de la forteresse comme un vieux sorcier qui a passé toute la nuit à concocter des sorts. Au souper, lorsqu’il rejoignait Ged et Serret, il demeurait silencieux et ne relevait la tête que de temps à autre pour lancer à son épouse un regard dur et luisant de convoitise. À ces moments-là, Ged se prenait de pitié pour elle. Elle était pareille à un cerf blanc en cage, pareille à un oiseau blanc aux ailes rognées, pareille à un anneau d’argent au doigt d’un homme vieillissant. Elle était une pièce du trésor de Benderesk, et quand le seigneur des lieux les quittait, Ged demeurait auprès d’elle pour tenter d’égayer sa solitude comme elle avait égayé la sienne.
« Quelle est cette pierre qui donne son nom à votre château ? » lui demanda Ged un soir, comme ils étaient assis devant leurs assiettes d’or et leurs gobelets d’or vides, dans la grande salle à manger caverneuse éclairée par des chandelles.
— « N’en as-tu jamais entendu parler ? Elle est célèbre. »
— « Non, je sais seulement que les seigneurs d’Osskil possèdent des trésors fameux. »
— « Ah, ce joyau est le plus resplendissant de tous. Veux-tu le voir ? Viens. »
Elle sourit, d’un air d’audace et de dérision, comme si elle avait un peu peur de ce qu’elle faisait, et mena le jeune homme par les étroits couloirs du pied de la tour, lui fit descendre des escaliers sous terre jusqu’à une porte close qu’il n’avait pas encore remarquée. Elle ouvrit la porte avec une clé d’argent et regarda Ged en souriant encore une fois comme si elle le mettait au défi de la suivre. Derrière la porte, il y avait un petit passage, puis une seconde porte, qu’elle ouvrit avec une clé d’or, et ensuite une troisième porte, qu’elle ouvrit avec l’une des grandes Formules qui délient. Derrière cette dernière porte, sa chandelle dévoila une petite pièce semblable à une cellule de donjon : sol, murs et plafonds étaient de pierre brute, et il ne s’y trouvait pas le moindre objet.
« Le vois-tu ? » demanda Serret.
Le regard de Ged fit le tour de la pièce, et son œil de sorcier s’arrêta sur l’une des pierres qui constituaient le sol. Elle était grossièrement taillée, et humide, comme toutes les autres. C’était une lourde dalle brute. Mais Ged sentit son pouvoir comme si elle s’était adressée à lui à voix haute. Son souffle s’arrêta dans sa gorge, et un malaise s’empara un instant de lui. C’était la pierre de fondation de la tour, son point central, qui était froid, horriblement froid : rien ne pourrait jamais réchauffer la petite cellule. Il s’agissait d’une histoire très ancienne : un vieil et terrible esprit était emprisonné dans ce bloc de pierre. Sans répondre oui ni non à Serret, Ged se figea sur place ; aussitôt, elle lui lança un curieux regard et désigna la pierre du doigt : « Voici le Terrenon. Trouves-tu étonnant que nous gardions un joyau si précieux dans la plus profonde et la plus secrète de nos chambres de trésors ? »