Le lundi commence le samedi [Понедельник начинается в субботу - fr]
- Автор: Стругацкий Аркадий Натанович, Стругацкий Борис Натанович
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Éditions Denoël
- Переводчик: Bernadette du Crest
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le lundi commence le samedi [Понедельник начинается в субботу - fr]». Краткое содержание книги:
Mais soudain vous voici propulsé dans un institut de chercheurs passionnés pour qui le lundi commence le samedi et qui ont pour collaborateurs : des Pythies, Merlin l’Enchanteur … et un ex-Grand Inquisiteur !
Alors vous commencez à vous poser quelques questions pratiques sur le bon usage de la science et de la technique. Et les réponses que vous trouvez sont tout à fait fantastiques !
— C’est le contraire, dit Oïra-Oïra.
Vybegallo le fixa quelques instants d’un air absent puis reprit :
— Cette réflexion, entendue dans la salle, camarades, nous la stigmatiserons avec indignation, comme non constructive. Ne nous écartons pas de l’essentiel, la pratique. Je continue et passe à la phase suivante de l’expérience. Je m’explique pour la presse. Partant de l’idée matérialiste que la satisfaction momentanée des besoins matériels a eu lieu, nous pouvons aborder la satisfaction des besoins spirituels, c’est-à-dire, regarder un film, écouter de la musique populaire ou chanter soi-même, ou même lire un livre, ou un journal disons, le Crocodile N’oublions pas, camarades, que tout cela exige des dispositions, alors que la satisfaction des besoins matériels ne demande aucune disposition particulière, elles existent toujours, car la nature obéit au matérialisme. Pour le moment, nous ne pouvons rien dire des facultés intellectuelles du modèle donné, puisque le germe rationnel chez lui est l’insatisfaction stomacale. Mais nous allons les faire apparaître dans l’instant.
Les aides, toujours maussades, étalèrent sur les tables un magnétophone, un poste de radio, un appareil de projection et une petite bibliothèque portative. Le troup enveloppa ces instruments de la culture d’un regard indifférent et goûta de la bande magnétique. Il était évident que les facultés intellectuelles du modèle ne se manifesteraient pas spontanément. Vybegallo donna l’ordre de commencer ce qu’il appelait une acculturation forcée. Le magnétophone fit entendre un air langoureux : « Nous nous sommes quittés, mon amour, nous nous sommes juré de nous aimer … ». Le poste de radio siffla et hulula. L’appareil de projection passa un dessin animé, « Le loup et les sept chevreaux ». Deux garçons de laboratoire, des revues à la main, se placèrent de chaque côté du troup, et se mirent à lire à voix haute ensemble.
Comme il fallait s’y attendre, le modèle stomacal fit montre de la plus parfaite indifférence. Tant qu’il avait faim, il dédaignait les valeurs culturelles ; repu, il les ignorait parce qu’il s’endormait et momentanément ne désirait plus rien. Vybegallo, à qui rien n’échappait, trouva moyen de signaler un lien incontestable entre les roulements de tambour, ( émis par le poste de radio ) et une trémulation réflexe des extrémités inférieures. Cette trémulation l’enthousiasma.
— La jambe ! s’écria-t-il en saisissant B. Pitomnik par la manche. Photographiez-la ! En gros plan ! La vibration sa mollet gauche est une grand signe !Cette jambe balaiera toutes les intrigues et arrachera toutes les étiquettes dont on m’a affublé ! Un non-spécialiste s’étonnera peut-être de ma réaction. Mais, camarades, tout ce qui est grand est en germe dans le petit, et je dois vous rappeler que ce modèle est un modèle aux capacités limitées, et pour parler d’une façon concrète, à capacité unique, et pour appeler les choses par leur nom, franchement, à notre manière, sans voiles, un modèle à capacité stomacale. C’est pour cela que ses besoins spirituels sont également limités. Nous affirmons que seule la diversité de besoins matériels peut garantir la diversité de besoins spirituels. J’explique pour la presse à l’aide d’un exemple facile. S’il avait eu, n’est-ce pas, un besoin très net, de ce magnétophone « Astra-7 » de cent quarante roubles, lequel besoin doit être compris comme matériel, et s’il avait possédé ce magnétophone, il l’aurait mis en marche, parce que, vous le comprenez vous-même, que faire d’autre avec un magnétophone ? Une fois qu’il l’aurait mis en marche, il y aurait eu de la musique, et du moment qu’il y a de la musique, on écoute ou on danse … Or camarades, qu’est-ce que l’écoute de la musique, avec ou sans danse ? C’est la satisfaction de besoins spirituels. Compranez-vous ?
Je m’étais aperçu que le comportement du troup s’était notablement modifié. S’était-il détraqué ou était-ce une réaction prévue ? En tout cas, les intervalles de relaxation ne cessaient de s’amenuiser, si bien qu’à la fin de l’exposé de Vybegallo, le monstre ne s’éloignait plus du convoyeur. D’ailleurs, il lui était peut-être devenu difficile de se mouvoir.
— Permettez-moi une question, dit poliment Edik. Comment expliquez-vous l’arrêt des périodes de contentement ?
Vybegallo se tut et regarda le troup. Celui-ci bâfrait. Vybegallo regarda Edik.
— Je réponds, déclara-t-il d’un ton satisfait. La question, camarades, est pertinente. Je dirais même, camarades, qu’elle est intelligente. Nous avons devant nous un modèle aux besoins matériels sans cesse croissants. Et seul un observateur superficiel peut avoir l’impression que les paroxysmes de contentement ont cessé. En réalité, ils ont dialectiquement atteint une qualité nouvelle. Ils se sont étendus, camarades, au processus lui-même de satisfaction des besoins. Maintenant, il ne se contente plus d’être repu. Maintenant, il a tout le temps besoin de manger, car il sait maintenant que mastiquer aussi est une belle chose. Vous avez compris, camarade Ampérian ?
Je regardai Edik. Il souriait poliment. A côté de lui, bras dessus bras dessous, il y avait des doubles de Fédor Siméonovitch et de Cristobal Junta. Leurs têtes aux oreilles en feuille de chou tournaient lentement sur elles-mêmes comme des radars.
— Je peux poser une autre question ? dit Roman.
— Je vous en prie, répondit Vybegallo d’un ton condescendant et las.
— Que se passera-t-il quand il aura tout absorbé ?
Le regard de Vybegallo se courrouça.
— Je demande à tous ceux qui se trouvent ici de noter cette question provocante qui sent son malthusianisme, néo-malthusianisme, pragmatisme, existentio — oa — nalisme à une lieue à la ronde, cette incroyance, camarades, dans l’inépuisable puissance de l’humanité. Que voulez-vous dire avec cette question, camarade Oïra-Oïra ? Que notre établissement scientifique peut connaître un ralentissement de son activité, qu’il traversera une crise quand nos consommateurs manqueront de produits de consommation ? Ce n’est pas bien, camarade Oïra-Oïra ! Vous devriez réfléchir à ce que vous dites ! Nous ne pouvons admettre qu’on jette le discrédit sur notre maison. Et nous ne l’admettrons pas, camarades !
Il prit son mouchoir et s’essuya la barbe. G. Pronitsatelny, grimaçant sous l’effort intellectuel, posa cette question :
— Je ne suis pas un spécialiste, bien sûr. Mais quel est l’avenir de ce prototype ? Je comprends que l’expérience se déroule avec succès. Mais il consomme vraiment beaucoup.
Vybegallo eut un sourire amer.
— Vous voyez, camarade Oïra-Oïra. Voilà comment naît le goût malsain du sensationnel. Vous avez posé votre question sans réfléchir. Et voilà le grand public faussement orienté ! Ce n’est pas de ce côté qu’il doit regarder. Vous ne regardez pas du bon côté, camarade, dit-il en s’adressant directement au journaliste. Ce prototype est une phase déjà dépassée. Voilà l’idéal vers lequel nous devons tourner nos regards. Il s’approcha du deuxième incubateur et posa sa main couverte de poils roux sur le métal poli. Sa barbe se releva. Le voilà, notre idéal, s’exclama-t-il. Ou plus exactement, notre modèle d’idéal à vous et à moi. Nous avons ici un consommateur universel qui veut tout et en conséquence, peut tout. Il éprouvera tous les besoins qu’on peut éprouver sur terre. Et tous ces besoins, il pourra les satisfaire. A l’aide de la science, évidemment. J’explique pour la presse. Le modèle de consommateur universel contenu dans cet incubateur, cette couveuse, pour parler dans notre langue, ce modèle veut sans limites. Tous tant que nous sommes, camarades, malgré le respect que nous nous devons, tous, nous sommes des nullités en comparaison de ce modèle. Parce qu’il veut des choses dont nous n’avons même pas idée. Il n’attendra pas le bon vouloir de la nature, il lui prendra tout ce dont il a besoin pour son bonheur, c’est-à-dire pour sa satisfaction. Des forces magico-matérielles tireront de l’environnement tout ce qui lui sera indispensable. Le bonheur de ce modèle sera indescriptible. Il ne connaîtra ni la faim ni la soif, ni les maux de dents ni les ennuis personnels. Tous ses besoins seront satisfaits au fur et à mesure de leur apparition.