L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
— À part ça ? demanda Danglard.
— À part ça rien, et Margellon rangea ses notes.
— Un inoffensif médecin de quartier, conclut Louviers, aussi neigeux que votre précédente victime. Même scénario on dirait.
— Il y a pourtant une grosse différence, dit Adamsberg. Une énorme différence.
Les trois hommes le regardaient en silence. Adamsberg gribouillait avec une allumette brûlée sur un coin de la nappe en papier.
— Vous ne voyez pas ? demanda Adamsberg en les regardant, sans intention de les défier.
— Faut croire que ça ne saute pas aux yeux, dit Margellon. Quelle énorme différence ?
— Cette fois, c'est un homme qu'on a tué, dit Adamsberg.
* * *
Le médecin légiste remit son rapport complet en fin d'après-midi. Il situait l'heure du décès vers une heure trente. Le Dr Gérard Pontieux avait, comme Madeleine Châtelain, été assommé avant d'être égorgé. Le meurtrier s'était acharné en pratiquant dans la gorge au moins six entailles et avait atteint les vertèbres.
Adamsberg grimaça. Toute l'enquête de la journée n'avait guère fourni plus de renseignements que ceux qu'ils possédaient au matin. Maintenant, on savait pas mal de trucs sur le vieux docteur, mais rien que de l'ordinaire. Son appartement, son cabinet, ses papiers privés avaient révélé une vie sans porte dérobée. Le docteur se préparait à louer son domicile pour retourner dans l'Indre où il venait d'acheter, dans des conditions également ordinaires, une petite maison. Il laissait une bonne petite somme à sa sœur, pas de quoi tuer un chat.
Danglard revint vers cinq heures. Il avait ratissé tous les environs du meurtre avec trois hommes. Adamsberg vit qu'il avait l'air satisfait mais qu'il avait aussi envie de se verser un verre.
— Il y avait ça dans le caniveau, dit Danglard en lui montrant une pochette plastique. Ce n'était pas loin du corps, à vingt mètres environ. L'assassin n'a même pas pris la peine de dissimuler la chose. Il agit comme s'il était intouchable, certain de son impunité. C'est la première fois que je vois ça.
Adamsberg ouvrit la pochette. Dedans, il y avait deux gants de cuisine en caoutchouc rose, collés de sang. C'était assez répugnant.
— L'assassin voit la vie simplement, non ? dit Danglard. Il égorge avec des gants de cuisine, et puis il s'en débarrasse un peu plus loin en les jetant dans le caniveau, comme si c'était une simple boulette de papier. Mais il n'y aura pas d'empreinte. C'est ça qu'il y a de bien avec les gants en caoutchouc : on peut s'en défaire en les faisant glisser sans les toucher, et c'est des gants qu'on trouve partout. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse avec ça, à part conclure que le meurtrier est follement sûr de lui ? Il va nous en tuer combien comme ça ?
— On est vendredi. Ce qu'il y a de presque certain, c'est qu'il n'y aura rien ce week-end. J'ai l'impression que l'homme aux cercles ne bouge pas le samedi ni le dimanche. Une organisation très régulière. Si l'assassin est un autre homme que lui, il devra attendre de nouveaux cercles. Pour la forme, qu'est-ce que donne l'alibi de Reyer pour cette nuit ?
— Toujours pareil. Il dormait. Aucun témoin. Tout le monde dormait dans la maison. Et il n'y a pas de concierge pour capter leurs éventuelles allées et venues. Il y a de moins en moins de concierges, c'est dramatique pour nous.
— Mathilde Forestier m'a appelé tout à l'heure. Elle avait appris le meurtre par la radio, et elle avait l'air ébranlée.
— À voir, dit Danglard.
Et il n'y eut plus rien pendant plusieurs jours.
Adamsberg remit dans son lit la voisine d'en dessous, Danglard reprit ses poses lasses de fin d'après-midi de juin. Seule la presse s'agitait. Maintenant, une bonne dizaine de journalistes se relayaient sur le trottoir.
Mercredi, Danglard fut le premier à perdre patience.
— Il nous tient, gronda-t-il. On ne peut rien faire, rien trouver, rien prouver. On est là, languissants, et on attend qu'il nous invente quelque chose. On ne sait rien faire d'autre qu'attendre un nouveau cercle. C'est insupportable. Pour moi, c'est insupportable, précisa-t-il après avoir jeté un regard à Adamsberg.
— Demain, dit Adamsberg.
— Demain quoi ?
— Demain matin, il y aura un nouveau cercle, Danglard.
— Vous n'êtes pas devin.
— On ne va pas revenir là-dessus, on en a déjà parlé tous les deux. L'homme aux cercles a un projet. Et comme dit Vercors-Laury, il a besoin d'exhiber ses pensées. Il ne laissera pas passer la semaine entière sans se manifester. D'autant que la presse ne parle plus que de lui. S'il cercle cette nuit, Danglard, il faut craindre un nouveau meurtre dans la nuit suivante, dans la nuit de jeudi à vendredi. Cette fois il faudra augmenter tous les effectifs de ronde, au moins dans le 5e, le 6e et le 14e arrondissement.
— Pourquoi ? Le meurtrier n'est pas obligé de se précipiter. Il ne l'a jamais fait jusqu'ici.
— Maintenant, c'est différent. Comprenez-moi, Danglard : si l'homme aux cercles est le tueur, et s'il recommence à cercler, c'est qu'il a l'intention d'assassiner à nouveau. Mais il sait qu'il doit faire vite à présent. Trois témoins l'ont déjà décrit, sans compter Mathilde Forestier. On pourra bientôt constituer un portrait-robot. Il est au courant par les journaux. Il sait bien qu'il ne peut pas continuer comme ça très longtemps. Ses méthodes sont trop risquées. Alors, s'il veut achever ce qu'il a commencé, il ne peut plus traîner.
— Et si le meurtrier n'est pas l'homme aux cercles ?
— Ça ne change rien. Il ne peut pas compter non plus sur la durée. Son homme aux cercles, apeuré par les deux crimes, peut cesser ses jeux plus tôt que prévu. Il devra donc se précipiter avant que le maniaque ne s'arrête.
— Possible, dit Danglard.
— Très possible, mon vieux.
Danglard s'agita toute la nuit. Comment Adamsberg pouvait-il attendre avec tant de nonchalance et comment s'autorisait-il à prévoir ? On n'avait jamais l'impression qu'il se servait des faits. Il lisait tous les dossiers qu'il lui avait constitués sur les victimes et les suspects, mais c'est à peine s'il les commentait. Il suivait on ne sait quel vent. Pourquoi avait-il l'air de trouver important que la deuxième victime soit un homme ? Parce que ça permettait d'éliminer l'hypothèse de crimes sexuels ?
Ce n'était pas une surprise pour Danglard. Il pensait depuis longtemps que quelqu'un se servait de l'homme aux cercles dans un but précis. Mais ni le meurtre de Châtelain ni celui de Pontieux ne semblaient profitables à quiconque. Ils ne semblaient servir qu'à accréditer l'idée d'une « série maniaque ». Est-ce pour cela qu'il fallait s'attendre à une nouvelle tuerie ? Mais pourquoi Adamsberg continuait-il à ne penser qu'à l'homme aux cercles ? Et pourquoi l'avait-il appelé « mon vieux » ?
Rompu de se retourner cent fois dans son lit, et crevant de chaud, Danglard pensa à se lever pour aller se rafraîchir à la cuisine avec le fond de la bouteille. Il faisait attention devant les gosses à souvent laisser un fond dans la bouteille. Mais Ariette s'apercevrait demain qu'il avait éclusé dans la nuit. Bon, ce ne serait pas la première fois. Elle dirait en faisant la moue : « Adrien — elle l'appelait souvent Adrien -, Adrien, t'es un saligaud. » Mais il hésitait surtout parce que boire la nuit lui fichait un mal au crâne infernal au réveil, lui décortiquait les cheveux et lui démontait les articulations, et il devait absolument être d'aplomb demain matin. Au cas où il y aurait un nouveau cercle. Et pour organiser les rondes de la nuit suivante, de la nuit du crime. C'était agaçant de se laisser faire de la sorte par les convictions enfumées d'Adamsberg, mais c'était plus agréable, tout compte fait, que de lutter contre.