L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
— Ça ne repose sur rien. L'homme aux cercles me rappelle un homme que j'avais pisté il y a longtemps, huit ans au moins, dans le quartier de Pigalle justement. Je le suivais dans un petit restaurant sombre où il déjeunait seul. Il travaillait en mangeant, sans jamais ôter son imperméable, et il couvrait la table de piles de bouquins et de papiers. Et quand il en faisait tomber, ce qui arrivait tout le temps, il se baissait pour les ramasser en tenant les pans de son imperméable, comme si c'était une robe de mariée. Quelquefois, sa femme venait avec son amant prendre le café avec lui. Il faisait alors l'effet d'un malheureux, déterminé à encaisser toutes les humiliations pour préserver quelque chose. Mais quand la femme et l'amant sortaient, il était pris de hargne, il tailladait avec soin la nappe en papier avec son couteau à viande, et de toute évidence, ça n'allait pas. Moi je lui aurais conseillé un coup à boire, mais il était sobre. J'avais noté sur mon carnet à l'époque : « Petit homme désirant le pouvoir et ne l'ayant pas. Comment va-t-il se débrouiller ? » Vous voyez, mes considérations sont toujours très sommaires. C'est Réal qui dit ça: «Mathilde, tu es sommaire. » Et puis j'ai laissé tomber ce type. Il me rendait nerveuse et triste. Je file les gens pour me faire du bien, pas pour aller fouiner dans leurs douleurs. Mais quand j'ai vu l'homme aux cercles, et sa manière de s'accroupir en retenant son manteau, cela m'a évoqué une figure connue. J'ai feuilleté mes carnets un soir, j'en ai exhumé le souvenir du petit bonhomme avide mais sans pouvoir, et je me suis dit: «Pourquoi pas ? Est-ce la solution qu'il s'est trouvée pour prendre le pouvoir ? » Toujours sommaire, je m'en suis tenue là. Vous voyez, Adamsberg, vous êtes déçu. Ce n'était pas la peine d'aller faire toutes ces dissimulations chez moi et chez Réal pour ce genre de renseignements minables.
Mais Mathilde ne se sentait plus fâchée.
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit tout de suite ?
— Pas assez sûre de mon fait, pas la conviction. Et puis vous savez bien que je protège un peu l'homme aux cercles. On dirait qu'il n'a que moi dans la vie. C'est de ces devoirs auxquels on ne se dérobe pas. Et puis merde, j'ai toujours répugné à ce que mes notes personnelles puissent servir de fichiers de délation.
— Compréhensible, dit Adamsberg. Pourquoi dites-vous « avide » pour parler de lui ? C'est drôle, Louvenel a employé le même mot. En tous les cas, vous vous êtes fait, avec toutes ces déclarations au Dodin Bouffant, une sacrée publicité. Il n'y avait qu'à s'adresser à vous pour en savoir plus.
— Pour quoi faire ?
— Je vous l'ai déjà dit. Les manies de l'homme aux cercles sont un encouragement au meurtre.
En même temps qu'il disait « manie » pour faire vite, il avait en mémoire ce qu'avait expliqué Vercors-Laury, que l'homme, en somme, ne présentait pas les caractéristiques du maniaque. Et ça le satisfaisait.
— N'avez-vous reçu aucune visite particulière après la nuit du Dodin Bouffant et l'article de la gazette ? reprit Adamsberg.
— Non, dit Mathilde. Ou bien c'est que toutes les visites que je reçois sont particulières.
— Après cette soirée, avez-vous encore filé l'homme aux cercles ?
— Bien sûr, pas mal de fois.
— Il n'y avait personne dans vos parages ?
— Je n'ai rien remarqué. En réalité, je ne m'en suis pas souciée.
— Et vous ? demanda-t-il en se tournant vers Charles Reyer, que faites-vous ici ?
— J'accompagne madame, monsieur le commissaire.
— Pourquoi ?
— Pour la distraction.
— Ou pour en savoir plus. On m'a dit pourtant que lorsque Mathilde Forestier plongeait, elle plongeait seule, contrairement aux lois de la profession. Ce n'est pas son genre d'avoir le souci de se faire accompagner et protéger.
L'aveugle sourit.
— Mme Forestier était en colère. Elle m'a demandé si je voulais venir voir ça. J'ai accepté. Ça occupe les fins de journée. Mais moi aussi je suis déçu. Vous avez démonté Mathilde un peu trop vite.
— Ne vous y fiez pas, sourit Adamsberg, elle a encore beaucoup de mensonges en réserve. Mais vous, par exemple, étiez-vous au courant de l'article de la gazette du 5e ?
— Ce n'est pas publié en braille, maugréa Charles. Mais pourtant, j'étais au courant. Ça vous comble ? Et vous, Mathilde, ça vous étonne ? Ça vous fait peur ?
— Je m'en fous, dit Mathilde.
Charles haussa les épaules et passa ses doigts sous ses lunettes noires.
— Quelqu'un en avait parlé à l'hôtel, continua-t-il. Un client dans le hall.
— Vous voyez, dit Adamsberg en se tournant vers Mathilde, les informations se propagent vite, jusqu'à ceux qui ne peuvent pas les lire. Qu'est-ce qu'il a dit, ce client dans le hall ?
— Quelque chose comme : « La grande dame de la mer fait encore des siennes ! Elle s'acoquine avec le fou des cercles bleus ! » C'est tout ce que j'en ai su. Pas très précis.
— Pourquoi m'avouer si volontiers que vous étiez au courant ? Ça vous met dans l'embarras. Vous savez que votre situation n'est déjà pas claire. Vous avez débarqué chez Mathilde par miracle et vous n'avez pas d'alibi pour la nuit du meurtre.
— Vous savez ça aussi ?
— Bien sûr. Danglard travaille.
— Si je ne vous l'avais pas avoué moi-même, vous auriez cherché à savoir et vous auriez su. Autant s'éviter le mauvais effet d'un mensonge, n'est-ce pas ?
Reyer souriait de ce méchant sourire avec lequel il voulait hacher tout le cosmos.
— Mais je ne savais pas, ajouta-t-il, que c'était à Mme Forestier que je parlais au café de la rue Saint-Jacques. J'ai fait la jonction plus tard.
— Oui, dit Adamsberg, vous avez déjà dit ça.
— Vous aussi vous vous répétez.
— C'est toujours comme ça à certains moments des enquêtes : on se répète. Les journalistes appellent ça «piétiner».
— Phase 2 et 3, soupira Mathilde.
— Et puis, brusquement, poursuivit Adamsberg, ça se précipite, on n'a même plus le temps de parler.
— Phase 1, ajouta Mathilde.
— Vous avez raison, Mathilde, dit Adamsberg en la regardant, c'est pareil dans la vie. Ça procède par langueurs et par sursauts.
— C'est banal comme idée, grommela Charles.
— Je dis souvent des choses banales, dit Adamsberg. Je me répète, j'énonce des évidences premières, en bref, je déçois. Ça ne vous arrive jamais, monsieur Reyer ?
— J'essaie d'éviter, dit l'aveugle. Je déteste les conversations ordinaires.
— Pas moi, dit Adamsberg. Ça m'indiffère.
— Ça va, dit Mathilde. Je n'aime pas quand le commissaire prend cette tournure. On va s'enliser. Je préfère vous attendre à votre «sursaut», commissaire, quand la lumière sera revenue dans vos yeux.
— C'est banal comme idée, dit Adamsberg en souriant.
— Il est exact que dans ses métaphores poético-sentimentales, Mathilde ne recule devant aucune énormité, dit Reyer. D'un genre différent des vôtres.
— Est-ce que c'est fini ? Est-ce qu'on peut s'en aller ? demanda Mathilde. Vous m'énervez l'un comme l'autre. Dans un genre également différent.