L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Et l'homme cercla. À l'autre bout de Paris, dans la petite rue Marietta-Martin, dans le 16e arrondissement. Le commissariat mit quelque temps à les prévenir. Ils n'étaient pas bien au courant, le secteur n'ayant jamais eu jusqu'ici à souffrir des cercles bleus.
— Pourquoi ce nouveau quartier ? demanda Danglard.
— Pour nous montrer, après avoir écumé les environs du Panthéon, qu'il n'est pas assez borné pour avoir des a priori, et que meurtre ou pas meurtre, il garde sa liberté et son pouvoir sur tout le territoire de la capitale. Quelque chose comme ça, murmura Adamsberg.
— Ça nous balade, dit Danglard, un doigt enfoncé sur son front.
Cette nuit, il n'avait pas tenu le coup, et il avait fini la bouteille et même commencé une autre. La barre en plomb qui cognait maintenant dans son front lui faisait presque perdre la vue. Et ce qui l'inquiétait le plus, c'est qu'Ariette ne lui avait rien dit au petit déjeuner. Mais Ariette savait qu'il avait des soucis en ce moment, coincé entre son compte en banque presque vide, cette enquête impossible et le caractère déstabilisant du nouveau commissaire. Peut-être ne voulait-elle pas l'emmerder davantage. Alors c'est qu'elle ne comprenait pas que Danglard aimait quand elle disait : « Adrien, t'es un saligaud. » Parce qu'à ce moment-là, il était sûr d'être aimé. C'était une sensation simple mais néanmoins réelle.
Au milieu du cercle, fait d'un seul élan, il y avait une pomme d'arrosoir en plastique rouge.
— Ça a dû tomber du balcon du dessus, dit Danglard en levant le nez. Elle remonte à l'Antiquité, cette pomme d'arrosoir. Et pourquoi cercler ça, et pas le paquet de cigarettes qui est à deux mètres ?
— Vous connaissez la liste, Danglard. Il prend soin que tous les objets cerclés ne soient pas des objets volants. Jamais un ticket de métro, jamais une feuille ou un mouchoir en papier, ou tout ce que le vent risquerait d'emporter dans la nuit. Il veut être certain que la chose dans le cercle sera bien là au matin. Ce qui donne à penser qu'il s'occupe plus de l'image à donner de lui-même que de la « revitalisation de la chose en soi», comme dirait Vercors-Laury. Sinon, il n'exclurait pas les objets fugaces, qui ont autant d'importance que les autres, du point de vue de la « renaissance métaphorique des trottoirs »... Mais du point de vue de l'homme aux cercles, un rond trouvé vide au matin serait une insulte à sa création.
— Cette fois, dit Danglard, il n'y aura pas non plus de témoin. C'est encore un coin sans cinéma et sans bistrot proche ouvert le soir. Et un coin où les gens ont tendance à se coucher tôt. Il se fait discret, l'homme aux cercles.
Jusqu'à midi, Danglard garda un doigt pressé sur le front. Ça allait un peu mieux après le déjeuner. Il put s'occuper tout l'après-midi avec Adamsberg d'organiser les surcroîts d'effectifs qui devaient sillonner Paris cette nuit. Danglard secouait la tête, se demandant l'utilité de tout cela. Mais il reconnaissait qu'Adamsberg avait vu juste pour le cercle de ce matin.
Vers huit heures du soir, tout était en place. Mais le territoire de la ville était si grand que les mailles de la surveillance étaient bien entendu trop larges.
— S'il est habile, dit Adamsberg, il y échappera, c'est évident. Et bien sûr qu'il est habile.
— Au point où on en est, on devrait surveiller la maison de Mathilde Forestier, non ? demanda Danglard.
— Oui, répondit Adamsberg. Mais qu'ils ne se fassent pas repérer, par pitié.
Il attendit que Danglard soit sorti pour appeler chez Mathilde. Il lui demanda simplement de se tenir à carreau ce soir et de ne pas tenter d'escapade ou de filature.
— Service à me rendre, précisa-t-il. Ne cherchez pas à comprendre. Au fait, Reyer est chez lui ?
— Sans doute, dit Mathilde. Il n'est pas à moi, je ne le surveille pas.
— Et Clémence est avec vous ?
— Non. Comme toujours, Clémence est partie en riant sous cape à un rendez-vous prometteur. Ça se déroule d'une manière invariable. Soit elle attend le type jusqu'à point d'heure dans une brasserie sans voir personne, soit le type repart aussi sec dès qu'il l'aperçoit. Dans un cas comme dans l'autre, elle revient délabrée. Fichue perspective. Elle ne devrait pas faire ça le soir, ça lui colle le bourdon.
— Bien. Restez tranquille jusqu'à demain, madame Forestier.
— Vous craignez quelque chose ?
— Je ne sais pas, répondit Adamsberg.
— Comme d'habitude, dit Mathilde.
* * *
Adamsberg ne se décida pas à quitter le commissariat cette nuit-là. Danglard choisit de rester avec lui. Le commissaire griffonnait en silence sur ses genoux, les jambes allongées, calées sur la corbeille à papier. Danglard mastiquait des vieux caramels qu'il avait trouvés dans le tiroir de Florence, pour tenter de s'empêcher de boire.
Un agent de faction marchait sur le boulevard de Port-Royal, entre la petite gare et le coin de la rue Bertholet. Un collègue faisait la même chose à partir des Gobelins.
Depuis dix heures du soir, il avait eu le temps de faire onze fois l'aller et retour et ça l'agaçait de ne pas pouvoir s'empêcher de compter. Quoi faire d'autre ? Depuis une heure, il n'avait plus rencontré grand monde sur le boulevard. Juillet avait commencé, Paris s'était déjà en partie vidé.
Maintenant, une jeune femme en blouson de cuir le croisait d'une démarche un peu irrégulière. Elle était belle, elle rentrait peut-être chez elle. On approchait de une heure quinze du matin et l'agent eut envie de lui dire de presser le pas. Elle lui paraissait vulnérable et il eut peur pour elle. Il courut pour la rattraper.
— Mademoiselle, est-ce que vous allez loin ?
— Non, dit la jeune femme. Vers le métro Raspail.
— Raspail ? Ça ne me plaît pas trop, dit l'agent. J'ai envie de vous accompagner un peu. Mon collègue suivant n'est posté qu'au secteur Vavin.
La fille avait les cheveux coupés sur la nuque. La ligne du maxillaire était nette et troublante. Non, il n'avait pas envie qu'on l'abîme. Mais cette fille avait l'air tranquille dans la nuit. La nuit de la ville, elle semblait connaître ça.
La fille alluma une cigarette. Elle n'était pas très à l'aise en sa compagnie.
— Mais quoi ? Il se passe quelque chose ? demanda-t-elle.
— Il paraît que la nuit n'est pas saine. Je vous fais un bout de conduite sur cinquante mètres.
— Comme vous voudrez, dit la fille.
Mais c'était clair qu'elle aurait autant aimé être seule, et ils marchèrent en silence.
Quelques minutes plus tard, l'agent la laissait au tournant de sa rue et revenait sur ses pas en direction de la petite gare de Port-Royal. Il longea une fois encore le boulevard jusqu'à ce qu'il croise la rue Bertholet. Douzième fois. À parler et à raccompagner cette femme, il avait perdu au plus dix minutes dans sa ronde. Mais ça lui semblait aussi faire partie de son boulot.
Dix minutes. Mais ça avait suffi. Quand il jeta un œil dans la rue Bertholet, longue et droite, il vit la forme sur le trottoir.