L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1965
- Язык: французский
- Год: Presse Pocket
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]». Краткое содержание книги:
Et pourtant le nom le plus important est absent de nos places, de nos avenues, de nos boulevards et même de nos impasses : celui de Bérurier. Or, ce sont les Bérurier qui ont vraiment fait la France. Avec leurs mains, leur sang et leur sueur.
Avec leur esprit aussi.
Soucieux de réparer cette criante injustice, j'ai essayé de reconstituer leur trajectoire dans le temps.
Comme le langage, l'Histoire se doit de rester vivante ; c'est pourquoi je me suis attaché à en secouer la poussière, à en « plumeauter » les toiles d'araignée, à en dédorer les tranches, les couronnes et les auréoles et à la saupoudrer d'éclats de rire.
Un petit travail de réfection, quoi !
Il m'a permis de constater qu'on nous avait doré l'Histoire de France avec cette même poudre aux yeux qui sert aussi à nous dorer la pilule !
SAN-ANTONIO
Sa voix de mêlé-cass est une révélation pour la jeune fille dont la vue est moins au point que le soutien-chose.
— Mais c'est un homme ! s'exclama-t-elle pour la plus grande joie de tous.
— Si vous avez deux minutes et si Berthe le permet, je peux vous prouver que vous méritez dix sur dix pour la réponse, riposte notre Valeureux en buvant une même coupe.
La mousse du Champagne lui picote le nez. Il expulse par de multiples orifices l'excédent de gaz carbonique absorbé et dit en retroussant ses manches pour découvrir ses jambons couverts de poils astrakanesques :
— Mordez la Joconde, mes Poules, C'est pas au Louvre que vous trouverez la pareille. Celle-là, quand on l'expédie aux States, y a pas besoin de la fout' dans un emballage climatisé.
Une ovation salue la déclaration. Je leur présente mon illustre collègue ; aussitôt les demoiselles se pâment. A leur âge, on a la pâmoison facile. Un peu de sirop d'Halliday sur trente-trois tours, un doigt (ou deux) de San-Antonio et c'est parti ! Béru, elles ont ligoté ses exploits dans mon œuvre[27] alors vous pensez si elles le connaissent. On le fête, le cher ange. On le tripote, on tire les poils de ses oreilles, on lui donne des bisous. On lui fait des menous. Des goudous-goudous. Des papouilles. Des gratouilles. Des chatouilles. Notre ami ne se sent plus. Son Connétable renaude ferme. Va y avoir une drôle de battue dans les salons de la Comtesse si je ne veille pas au grain.
Les héros, lorsqu'on les a sous la main, on veut s'assurer qu'ils sont bien en chair et en graisse. Comme il s'agit d'un culte, on met le doigt dedans afin d'être bien certain que vos sens ne vous abusent pas, que c'est du réel !
— Faudrait voir à ne pas détériorer mon bonhomme ! mugit brusquement la Vache-qui-rit, à bout de patience.
Les petites guenuches matent le Connétable et commencent à se payer son heaume.
Ce que voyant, Berthe Du Gueslin annonce qu'elle va gifler.
La menace est redoutable si l'on considère les battoirs de Madame ! Le temps n'est plus loin où l'on va nous flanquer dehors à coups de savates dans la salle des fêtes. Faut assurer les arrières, car un peuple qui ne peut plus s'asseoir est un peuple facile à soumettre. La position assise, c'est la marque la plus fondamentale de l'irrévérence et du selfcontrôle. Un peuple debout est prêt à marcher au pas. L'indépendance des hommes, c'est pas dans le tréfonds de leurs âmes qu'elle loge, mais dans leur coccyx.
— Allons ! Allons, mesdemoiselles ! sermonné-je, ne bousculez pas la Joconde !
Et, usant de cette emprise que j'ai sur les foules en général et les foules féminines en particulier, je me mets à chambrer les mômes.
— Voyez-vous, mes Miss, dis-je, nous sommes dans une somptueuse demeure pleine de personnages historiques et je vous parie cent kilos d'oignons contre une larme de crocodile que vous ne pouvez pas me donner l'ordre chronologique des souverains français.
Ma petite colle produit son effet. Elles moulent Béru et sa Gravosse pour essayer de relever le défi.
— Mes amis Bérurier et moi-même, continué-je, étions en train de réviser notre Histoire de France. Voulez-vous jouer avec nous ?
— Oui, oui, oui ! font les petites sauteuses.
— Parfait, mes choutes, alors pour commencer il y a une grosse bise à la clé pour celle qui me dira qui a régné après Louis XII.
On se croirait dans une salle de classe tout à coup. Ça s'entre-regarde, ça fronce les sourcils, ça marmotte des trucs, ça fait claquer ses doigts… L'une des gamines se décide et propose Louis XIII (elle n'est pas passée loin). Une troisième dit tout net que c'est Henri II (faut avoir quelque chose dans le buffet). Pas une ne se sort de cette question. Elles repasseraient leur bac, ce serait scié. Notez bien que ces petites bêcheuses, tout ce qu'elles décrochent comme diplômes, c'est le Chamois de bronze à Courchevel. Ma petite Anne s'efforce de son côté. La première elle annonce qu'elle donne sa langue. Je lui dis « chiche » ce qui me vaut un certain succès d'estime.
— C'est François Ier ! révélé-je d'un ton claironnant.
Berthy Béru bat des mains.
— Oh ! chic ! s'exclame-t-elle. J'ai toujours eu le béguin de lui !
— Tu le connais donc ? s'inquiète son pachyderme.
— Il jouait dans un film de Fernande ! explique la baleine.
Mais ça ne rassure pas mon ami pour autant.
— J'aime pas, Berthe, que tu te laisses aller à des émois avec un type de la monarchie. Faut jamais se monter le bourrichon. Dis-toi bien que malgré toute ta séduction, ça ne pourrait jamais coller, toi et un roi !
— Et pourquoi, siouplaît ?
— Tu es bien trop indépendante !
La B.B. qui était encore à 80 degrés depuis l'affaire des jouvencelles se remet à bouillir vite fait. Elle rétorque qu'elle peut s'adapter à toutes les conditions sociales et que si François Ier lui faisait du gringue, elle saurait parfaitement se comporter avec ce monarque dont le collier de barbe la laisse rêveuse. Béru s'emporte à son tour et affirme tout net qu'il ne faudrait pas que ledit François Ier s'avisât de venir jouer les jolis cœurs à la maison, car cela risquerait de faire du vilain. Je les stoppe en leur apprenant que François Ier est mort depuis 1547 et que tout grand roi qu'il ait été, il lui serait impossible de faire la cour à B.B. L'assistance se tirebouchonne. Soulagé, Béru éteint ses angoisses avec une deuxième boutanche de rouille.
— Et alors, François Ier ? demande à brûle-pourpoint Mme Bérurier, née Lacourge.
— C'était a la fois le cousin et le gendre de Louis XII. En effet, il avait épousé sa fille, Claude de France ! Louis XII n'avait pas d'héritier mâle. Il savait donc que la couronne allait revenir au cousin François. Pour renforcer la position de ce dernier et laisser sa descendance dans le coup, il lui a fait épouser sa fillette, âgée de neuf ans !
Ça ! s'exclame dans l'assemblée ; Berthe surtout tonitrue. Elle dit que Robert Hossein est enfoncé et clame bien fort son mépris pour ce roi inconscient qui filait sa gamine dans le pageot d'un barbu.
— Lors du mariage, précisé-je, François, qui n'était pas encore Ier, n'avait lui-même que quatorze ans ! Il est est donc peu probable qu'il eût déjà de la barbe.
— Un peu précoces, les mômes de l'époque, admire le Gros. Moi, évoque-t-il, à quatorze berges j'étais commis-laitier et bien sûr je bricolais un peu la patronne pendant que son vieux fabriquait les yaourts : mais de là à pouvoir me marida ! Surtout avec une princesse de neuf ans ! C'est à touche-poupée qu'ils jouaient ces chérubins !
Son délicat langage faisant rougir quelques demoiselles, je m'empresse de poursuivre :
— Dès qu'il fut roi, en 1515…
Pour la quatre-vingt-dix-millionième fois, Sa Turbulence m'arrête :
— 1515, San-A, il me semble que ça me rappelle quelque chose. Ce serait pas la bataille de la Marne ?
— Non, mon gars, c'est celle de Marignan !
— Œuf corse ! Où avais-je la tranche ! Et même que c'est le François Ier qui l'a gagnée. Par exemple, je ne sais plus contre qui !
— II l'a remporté sur les Suisses !
Il est incrédule.
— T'es' louf, Mec. Les Suisses sont pas assez cé-o-ènes pour faire la guerre. Eux, sortis de l'Emmenthal et de la montre-bracelet, ils jouent pas les Attila !
— Détrompe-toi, Grosse Bouille, autrefois ils étaient les archers de l'Europe.
— Probable qu'à force de finir leurs jours avec des jambes de bois et des manches vides, ils ont préféré se lancer dans la fabrication du chocolat et du coucou de salon !
27
C'est avec quelques hésitations préalables que j'use de ce mot. Mais après tout, on parle bien de l'œuvre de certains Académiciens qui n'ont jamais écrit que leur lettre de candidature !