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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Je regardai dans la direction indiquée par Jonas, et vis deux personnages qui s’avançaient à pied. Il avait pris par la bride son destrier en train de se désaltérer et se tenait prêt à grimper en selle. « Attends, lui dis-je, ou bien éloigne-toi d’une ou deux chaînes, et patiente un peu. » Je pensais au moignon ensanglanté de l’homme-singe, et j’eus l’impression de voir, entre les arbres, les lampes votives qui pendaient des voûtes de la cathédrale, leurs faibles lueurs magenta et cramoisies. Je glissai une main dans ma botte, et finis par atteindre tout en bas la Griffe que j’avais placée là pour ne pas la perdre. Je la retirai.

Pour la première fois, je la voyais à la lumière du jour. Elle refléta les rayons du soleil et se mit à briller de manière aussi éclatante que le Nouveau Soleil lui-même, non seulement dans les bleus, mais dans toutes les couleurs du spectre, du violet au cyan. Je la posai sur le front du uhlan, et pendant un instant essayai de le rappeler à la vie.

« Viens donc, me lança Jonas. Qu’essaies-tu donc de faire ? »

Je ne savais pas quoi lui répondre.

« Il n’est pas complètement mort, reprit Jonas. Filons d’ici avant qu’il ne récupère sa lance. » Sur ces mots, il fouetta sa monture.

Affaibli par la distance, me parvint l’appel d’une voix que je crus reconnaître. « Maître ! » Je tournai la tête pour regarder la grand-route envahie par l’herbe.

« Maître ! » L’un des deux voyageurs agita le bras, et les deux se mirent à courir.

« Ce n’est que Héthor », dis-je. Mais Jonas n’était plus là. Mon regard revint se poser sur le uhlan. Il avait maintenant les deux yeux ouverts, et sa poitrine se soulevait à intervalles réguliers. Quand je repris la Griffe posée sur son front, et la replaçai dans ma botte, l’homme se dressa sur son séant. Je criai à Héthor et à son compagnon de quitter la route, mais ils ne semblèrent pas comprendre.

« Qui êtes-vous ?

— Un ami », répondis-je.

Le soldat était encore faible, mais il essaya tout de même de se relever. Je lui tendis la main pour l’aider. Pendant quelques instants il regarda fixement tout ce qui l’entourait – moi-même, les deux hommes qui couraient vers nous, le fleuve et les arbres. Les destriers semblèrent lui faire peur, le sien compris, alors que celui-ci attendait tranquillement son cavalier. « Où sommes-nous ?

— Quelque part sur l’ancienne route qui longe le Gyoll. »

Il secoua lentement la tête, qu’il pressa ensuite entre ses mains.

Là-dessus Héthor arriva, suant et soufflant, comme un chien mal élevé qui serait accouru au premier appel et qui attendrait une caresse en récompense. Son compagnon, qu’il avait distancé d’une centaine de pas, portait des habits criards de petit commerçant, dont il avait aussi l’aspect gominé.

« M-m-m-maître, dit Héthor, vous ne pouvez pas vous f-f-figurer les terribles en-ennuis que nous avons éprouvés, les di-difficultés et les affreuses priva-vations qu’il a fallu sur-surmonter pour vous retrouver de l’autre côté des montagnes, au-delà des-des-des mers parcourues des vents, et des plaines c-c-craquantes de ce bel univers. Que suis-je, moi votre es-esclave, sinon une co-coquille abandonnée, le jouet de mille m-m-marées, jeté sur quelque plage dé-déserte parce que je ne puis pas me passer de-de vous ? Comment p-p-pourriez-vous, notre maître à la serre pourpre, savoir les peines et les efforts que vous nous avez coûtés ?

— Étant donné que vous étiez à pied lorsque je vous ai laissé à Saltus, et que depuis plusieurs jours j’utilise une monture particulièrement rapide, je veux bien croire, en effet, que vous avez peiné et souffert.

— Exactement, exactement », répondit Héthor, qui jeta à son compagnon un regard significatif, comme si ma réflexion ne faisait que confirmer des propos qu’il aurait tenus antérieurement ; puis il se laissa tomber sur le sol où il resta allongé.

Parlant lentement, le uhlan dit : « Je suis le cornette Minéas. Qui êtes-vous ? »

Héthor eut une inclinaison de la tête faisant penser à l’amorce d’une révérence. « Le m-m-maître est le noble Sévérian, serviteur de l’Autarque – dont l’urine est vin d’ivresse pour ses sujets – et appartient à la guilde des Enquêteurs de Vérité et des Exécuteurs de Pénitence. H-h-héthor n’est que son humble esclave. Beuzec aussi n’est que son humble esclave. Et je suppose que l’ho-homme qui est parti à cheval est é-é-également son humble esclave. »

D’un geste, je lui intimai l’ordre de se taire. « Nous ne sommes que de pauvres voyageurs, cornette. Nous vous avons trouvé étendu ici, évanoui, et cherchions comment vous aider. Tout d’abord, nous vous avons cru mort, et peut-être n’en êtes-vous pas passé loin.

— Mais quel est cet endroit ? » demanda à nouveau le uhlan.

D’un ton passionné, Héthor répondit : « Nous sommes sur la route au nord de Quiesco. M-m-maître, nous avons emprunté un bateau et nous avons fait voile sur les vastes eaux du Gyoll durant les ténèbres nocturnes. Nous dé-dé-débarquâmes à Quiesco. Nous avons gagné notre p-p-passage, Beuzec et moi, en manœuvrant les voiles sur le pont. Nous avancions tellement lentement, t-t-tandis qu’au-dessus de nos têtes, passaient les privilégiés dans un si-si-sifflement, en chemin pour le Manoir Absolu ; mais notre embarcation continua de l’avant, que nous dormions ou veillions, et c-c-c’est ainsi que nous vous avons rejoint.

— Le Manoir Absolu ? murmura le uhlan.

— Je crois qu’il n’est pas loin d’ici, répondis-je.

— Dans ce cas, je dois être particulièrement vigilant.

— Je suis sûr que l’un de vos camarades ne va pas tarder à se manifester. » Je repris possession de ma monture et me hissai sur son dos élevé.

« M-m-maître, vous n’allez pas nous abandonner à nouveau ? Beuzec ne vous a vu que d-d-deux fois dans vos hautes œuvres. »

J’étais sur le point de répliquer à Héthor, lorsque j’aperçus un éclair blanc parmi les arbres, de l’autre côté de l’ancienne route. L’idée que ceux qui nous avaient envoyé les noctules puissent disposer d’autres armes s’empara aussitôt de mon esprit, et j’enfonçai mes talons dans les flancs de Noir-de-jais.

L’animal bondit en avant, et pendant une demi-lieue, sinon davantage, nous galopâmes le long de l’étroite bande de terre qui séparait le fleuve de la route envahie d’herbes. Quand je finis par apercevoir Jonas, je poussai encore le destrier pour aller l’avertir et lui raconter ce que je venais d’entrevoir.

Il me parut rester plongé dans ses pensées tandis que je parlais ; mais lorsque j’eus terminé, il dit : « J’ignore absolument tout de l’être que tu me décris ; cependant, on a très bien pu importer des choses dont je n’ai jamais entendu parler.

— Mais si c’était le cas, une telle bestiole ne se promènerait pas en liberté comme une vache égarée ! »

Au lieu de répondre, Jonas me montra le sol du doigt, à quelques pas en avant de nous.

Un sentier recouvert de gravier, faisant à peine une coudée de large, serpentait au milieu des arbres. Il était bordé de fleurs sauvages ; mais leur densité me parut exceptionnelle, et à vrai dire anormale ; quant au chemin proprement dit, il était pavé de galets d’une taille remarquablement uniforme et d’un blanc éclatant, comme s’ils provenaient de quelque plage secrète et lointaine.

Nous nous rapprochâmes au petit trot de cet extraordinaire sentier pour mieux l’examiner, et je demandai à Jonas s’il savait ce qu’il pouvait bien signifier.

« Une seule chose, de toute évidence ; nous sommes déjà sur le territoire du Manoir Absolu. »

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