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Bouge ton pied, que je voie la mer

Электронная книга - «Bouge ton pied, que je voie la mer». Краткое содержание книги:

— Bouge ton pied que je voie la mer, soupira Véra.
J'ai bougé mon pied.
Elle a vu la mer.
Et du même coup, le spectacle le plus effarant, le plus incrédulant, le plus tout ce que tu voudras qui se puisse imaginer !
Si tu ne crains pas les péripéties, entre avec nous dans la ronde, mon pote.
On n'a pas le temps de s'embêter.
D'ailleurs, on n'a même pas le temps de comprendre.
Mais on n'est pas là pour ça, hein ?
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Alors le larbin me fait signe de l’accompagner jusqu’au bureau. Il appuie sur l’angle de cuir de la table de travail moderne. Cela permet de faire coulisser, puis de retourner le cuir mordoré qui la recouvre en partie. Une liste de numéros téléphoniques est inscrite au verso.

— Merci, dis-je ; Maria peut te driver à l’hôpital. Juste un dernier détail : tu n’aurais pas aperçu une cage à oiseaux vide, par hasard ?

Il ouvre de grands yeux surpris et me répond que oui.

Après quoi, il perd connaissance, ce qui est son droit.

La voix est aussi suave que celle d’un appareil à broyer les ordures. Epaisse, caverneuse même, avec des inflexions qui te flanquent le frisson. Son propriétaire, de toute évidence, n’a jamais souri depuis qu’il est au monde et ignore qu’on peut y parvenir simplement en retroussant un peu les lèvres.

Pour l’obtenir, cette voix, il m’a fallu composer bien des numéros, franchir pas mal de barrages, balancer beaucoup de vannes, menacer, promettre, laisser entendre et filer plus de points de suspension dans mes phrases qu’il n’y a de roulements à billes dans toutes les usines Renault.

Et enfin je l’ai, là, dans mon oreille droite, bien au chaud, compacte, oléagineuse.

— Navré de vous importuner, monsieur Tojero, ici le commissaire San-Antonio, de la police française, département des Affaires spéciales, très spéciales, à preuve : elles m’ont conduit jusque dans votre maison de Marbella, d’où je vous appelle présentement.

Tu te figures que le señor Tojero se trouble, tézigue ? Mes choses, oui !

— Vous faites erreur, je n’ai pas de maison à Marbella.

J’aurais dû y penser. Tu parles que tout ce qu’il possède, ou détient, est au nom d’hommes de paille !

— Ce n’est pas ce que prétend votre domestique…

— Puisque je n’ai pas de maison, je n’ai pas de domestique, vous devriez mieux vous renseigner avant de déranger les gens.

Et il raccroche sans autre forme de cérémonie.

Je l’imite et souris.

— Qu’est-ce y t’fait marrer ? demande mister Graduc, intrigué.

— Un pari que je viens de prendre avec moi-même. Ce type m’envoie chez Plumeau, en prétendant que cette masure ne lui appartient pas, et néanmoins, je suis convaincu qu’il va se manifester très rapidement.

— Il habite où cela ?

— Madrid, mais les distances ne le gênent pas.

Sa Majesté a découvert différentes bouteilles d’alcool dont il traduit les étiquettes avec ses papilles gustatives, ne lisant point Cervantès dans le texte.

— Je te sers quéqu’ chose, mec ? C’est l’heure d’la péritif.

— Bonne idée.

— On fait quoi-ce, en attendant ?

— On attend.

— Tu voudrais que j’allasse préparer un casse-dalle à la cuistance ?

— Excellente idée.

Il liquide son godet et s’évacue en chantonnant. Moi je dépose mes pinceaux sur le cuir amovible du burlingue. Drôle d’ambiance. Cette maison d’un luxe tapageur, en bordure de la plage où s’est produit un événement d’une importance encore incalculable.

Un mort dans le jardin. Les larbins en fuite. Un roi de la pègre qui nous sait chez lui. Une pauvre infirme enfermée dans son appartement. Le temps se gâte passagèrement. Quelques nuages s’amènent de l’ouest, gros comme la bedaine à Béru et aussi noirs que son slip.

La saloperie que m’a servie mon compagnon est sucrée, écœurante, avec un goût de plante mais je ne saurais préciser laquelle.

— Tout se tient, fais-je à haute voix.

— Pardon ? m’interpellé-je.

— Tout se tient, me répété-je docilement.

— Qu’entends-tu par là, parsi ? poursuis-je, manière de mettre mes idées en Perse.

— Le phénomène de la plage, cette maison qui la borde et où vient se réfugier dame Kaufmann que suspectait le pauvre Walter Equal. C’est presque harmonieux, comme enchaînement. On retrouve même la cage aux oiseaux.

Je rêvasse. Une pendule ultramoderne fait entendre son tac-tac soyeux. J’ai l’impression que ce léger bruit d’éternité est produit par mon cerveau.

— Qui manque à l’appel, Tonio ? m’à-brûle-pour-points-je.

— Bouge pas, Antoine, rétorqué-je ; je dresse un rapide bilan : il manque la fausse fille d’Antony Sliffer, Bob Lardon que j’ai entrevu hier soir, et…

— Et qui d’autre ?

— Personne, les autres sont à disposition : Mélanie et Doña Kasompez Consigno à l’hôpital. Daisy en Bentley avec Burn, un lieutenant de Tojero et Omar Alain Eriken, le Levantin.

Ma pensée tournoie un instant, de-ci, de-là, pareille à la feuille morte. Puis se pose, légère, sur la barbe blanche du vieil Arabe. Curieux type. Vraiment, il est doué d’un savoir médical ou paramédical et il est venu soigner la demeurée, d’en haut ? A d’autres ! Est-ce qu’on entreprend un traitement sur un sujet handicapé depuis une quarantaine d’années ? Et si oui, entraîne-t-on le soignant dans une équipée sauvage qui vous amène à écraser délibérément les gens et à effacer des coups de pétoire ? Non, hein ?

— Tu veux de l’ognasse dans ton sandouiche ? crie Béru à la cantonade.

— Sans façon, tu sais bien qu’après mon regard, ma séduction réside dans mon haleine !

Il rit et la cuisine, probablement vaste, réverbère sa joie d’être.

Le docteur Omar Alain Eriken, d’après le domestique, s’enfermait pendant des heures avec la paralytique et Burn…

— Pendant des heures, tu entends, commissaire ? m’interpellé-je.

— Oui, et alors ? me réponds-je.

— S’il n’est pas docteur, que fichait-il là-haut, pendant des heures ? Et même s’il l’est, pourquoi s’y enfermait-il en compagnie de Burn ?

— Évidemment !

Je me lève pour arpenter la pièce. Sur la plage, les badauds commencent à s’égailler. La curiosité est une chose paroxystique, donc elle ne dure jamais très longtemps.

Je revois l’engin mystérieux qui s’est arraché des flots berceurs quelques heures auparavant ; la manière dont il a jailli, puis a paru rester indécis avant de piquer vers l’infini. Un prodige de la science. Et tu ne m’arracheras pas de la cervelle que ledit est lié à cette maison, à une cage à oiseaux vide, à la mère Kaufmann, aux autres pieds-nickelés.

Bérurier se la radine, portant triomphalement un plateau dûment garni. Sandwiches de sa composition, dans l’esprit de celui qui me fut fait par mes potes de Bourgoin-Jallieu un certain 9 janvier. Chacun se compose d’un bread d’une livre fendu en deux. Au mitan, comme couche de fond : une omelette, par-dessus, des tranches de jambon, puis du blanc de poulet, avec une couche de tomates fraîches, enfin le tout est badigeonné de moutarde. C’est énorme, assez appétissant je dois en convenir et tellement mahousse que même une bouche de métro ne parviendrait pas à mordre dedans.

— Prends çu qu’tu veux, fait l’Aimable en se saisissant du plus gros.

Il l’attaque par le flanc, méthode Napoléon, comme certains animaux carnassiers se repaissent de leurs innocentes proies.

— Attends, j’ai une surprise pour toi ! ajoute le Mastard en s’éclipsant.

Il n’est pas absent longtemps, revient presque aussitôt en tenant deux bouteilles de bourgogne rouge sous ses aisselles.

— Vosne-Romanée vaut mieux qu’ceinture dorée, récite ce fin lettré. C’te baraque, y s’laissent pas abattre.

— Ils abattraient plutôt les autres, soupiré-je en grappillant le sandouiche livré à ma faim.

Un haut-parleur jacte sur la plage, faisant vibrer les échos. Il dit comme quoi pour faciliter l’enquête, chacun chacune doit se prendre par la main et s’emmener promener ailleurs.

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