Bouge ton pied, que je voie la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Le Commissaire San-Antonio #109
- Год: 1982
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-01992-5
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Bouge ton pied, que je voie la mer». Краткое содержание книги:
J'ai bougé mon pied.
Elle a vu la mer.
Et du même coup, le spectacle le plus effarant, le plus incrédulant, le plus tout ce que tu voudras qui se puisse imaginer !
Si tu ne crains pas les péripéties, entre avec nous dans la ronde, mon pote.
On n'a pas le temps de s'embêter.
D'ailleurs, on n'a même pas le temps de comprendre.
Mais on n'est pas là pour ça, hein ?
Petite garce, va. Foutue salopiote ! Elle est de ces nanas qu’aucun argument normal ne saurait circonvenir.
Rosita resurgit, d’une démarche plus souple. Sa pommade miracle lui a redonné son aisance de vieille fille.
— Ah ! vous êtes revenu, dit-elle, étant de ces gens qui se complaisent à reconnaître les évidences.
Puis, souriant à ma camarade :
— Salut, vous êtes une nouvelle ?
— Nouvelle et provisoire, assuré-je en filant un fulgurant coup de crosse sur la tempe d’Emily. Ah ! oui, parce que je ne t’avais pas encore révélé qu’il s’agissait d’Emily, la fausse fifille de feu Sliffer (à repasser, et il le fut).
La gosse s’abat d’un bloc.
A la vue, ou au vu (tu choisis, c’est tout bon) du pistolet et de mon acte, Rosita pousse une longue plainte de renarde accrochée par une patte antérieure au grillage du poulailler, et va perdre connaissance sur le lit de mes attouchements.
« Fort bien, forban, me dis-je en aparté et familièrement, tu vas donc devoir prendre une décision urgente, car il suffit d’un rien pour que ça tourne au caca. Tu contrôles la situation pour très peu de temps. »
Manière de m’aérer les méninges, je m’approche de la fenêtre.
CHAPITRE NOUVEAU
La Providence, cette chérie bienveillante avait fait le reste.
Guignant dans le couloir, je vois se la radiner mon cher Bérurier, cet être toujours providentiel et combien d’exception, auquel je dois beaucoup dont une partie de mes droits d’auteur.
Il vient à moi de sa belle démarche de roi fainéant en congé de maladie.
— Une chance que cette fenêtre donnât sur la rue, lui dis-je, et que tu eusses la noble idée de lever la tête.
— T’as du neuf ?
— De l’extra, pas encore emballé. Mais ça urge. Je t’accorde dix minutes pour me trouver une ambulance, deux blouses blanches et un brancard. Tu revêts l’une des blouses, tu laisses l’ambulance devant le perron et tu te pointes avec le brancard et la seconde blouse. Gaffe-toi, il y a des méchants dans le secteur.
— J’les ai déjà r’tapissés, sourit le Magnifique : y sont dans la strasse, au volant d’une tire amerloque et y z’attendent. Y sont trois. T’en as un qu’est sorti et qui grille une cousue, acculé su’ l’capot, tu dois pouvoir les mater d’ta fenêt’.
— Merci du tuyau ; file. On joue la montre !
Il a son rire plein de noirs créneaux car il manque toujours quelques ratiches à son damier, ce qui ajoute beaucoup à la personnalité de l’homme. Son gros cul se balance dans le couloir. Il salue bas une religieuse chenue qui paraît sur le point de s’envoler, sa cornette battant des ailes dans le courant d’air.
Cher Alexandre-Benoît Bérurier, si simple et si complet. Monolithique, disponible, fort, bon, à la connerie flamboyante comme le parvis d’une cathédrale gothique. Ami à toutes épreuves, surtout aux pires. Paysan rusé. A l’abri de sa certitude heureuse, de sa force taurine, de ses sentiments frustes. Dépenaillé, mais avec une certaine grandeur. Gargantua, Falstaff. Toujours en équilibre entre Labiche et la tragédie grecque cradingue, mais c’est beau la crasse ; quand elle est souveraine : vois Venise et tu comprendras.
Il va son chemin de laboureur, Alexandre-Benoît, d’une démarche lente et sûre. La vie est un grand champ fumant qu’il écrase de ses semelles et jalonne de ses étrons. Il a l’apothéose du couchant pour but et rien ne saurait le contraindre ni freiner son élan. Il relève de Denis Papin, car il est à vapeur, cet homme-ouragan. Sa vie chauffe son sang, lequel actionne ses pistons. Bouffant, baisant, cognant, riant, pleurant de tendresse, tel est mon frangin à mise repoussante.
Il me plaît de le rappeler à cet instant de l’action, au moment où tout va se dénouer superbement, je te promets, et que si par hasard tu es déçu, va voir chez Robbe-Grillet si j’y suis, ce qui m’étonnerait, mais sait-on jamais ? Il en faut pour tous les goûts. Moi, je travaille dans le cornet de frites et le beignet aux pommes, d’autres dans le foie gras, d’autres encore dans la diététique, chacun son étal, sa petite boutique, sa clientèle, ses prix. T’en as qu’ont les prix Goncourt, moi j’ai les prix modiques, bas de gamme. Je suis la 2 CV de la littérature. Inusable, tout-terrain, ça ne va pas vite, mais ça arrive et j’ai connu des Rolls à problèmes. Nous autres, on est la voiture des commissions. Celle dont on n’est pas fier, mais dont on se sert le plus. Tu nous abaisses le siège arrière et nous voici fourgonnette. Et puis, franchement, on se revend bien. Tu perds moins sur un Antonio que sur le livre de m’sieur Schumann par exemple. On a une marge bénéficiaire minime, mais on s’en tire par la quantité. On est les grandes surfaces de la bouquinerie, quoi ! Et aussi le fonds de roulement de nos potes libraires. Je pavane pas : j’essaie de me réconforter l’orgueil.
Et on frappe à la lourde. Ces dames sont sauciflardées chacune sur un lit. Je roule une pelle à Rosita.
— Pardon pour ces petites tracasseries, ma chérie, je suis en service commandé. Mais sois tranquille : je reviendrai te voir aux vacances et j’apporterai un tube de vaseline ou un petit pot de beurre pour la commodité de nos transports.
Elle grogne sous le bâillon.
Béru déploie le brancard au sol, me jette une blouse beaucoup trop étroite, mais que j’enfile tant bien que mal ; décidément, rien n’est à ma pointure dans cette crémerie.
Une nouvelle pêche au bouc de la belle Emily, histoire de l’anesthésier le temps du transport. On la roule dans une couvrante. Hardi, mes gars, tout au culot ; bien frais, bien parisien.
Deux types en blanc, coltinant une dame sur un brancard, dans un hôpital, passent aussi inaperçus qu’une biroute dans une pissotière de Pigalle.
On déambule peinardement. Comme on n’est pas professionnels, nous accordons mal nos pas et c’est au détriment de la gonzesse qui dansotte entre nous.
On se radine par la porte principale. Une religieuse nous hèle, sévère. Genre mère supérieure espanche, les plus inquisitionnistes, espère. Même blanchi, ça reste très brun, because les châsses qui eux ne changent pas, noircissent tout le personnage.
— Qui vous permet de sortir quelqu’un par la porte principale au lieu de prendre celle des ambulanciers ! nous apostrophe-t-elle comme si elle était à Pivot.
— Je vous demande mille pardons, ma révérende mère, humilié-je, nous sommes des infirmiers français qui venons chercher une blessée à rapatrier et nous ignorons les arcanes de cet hôpital.
— Comment se fait-il que personne ne s’occupe de vous ! Je vais prendre des sanctions !
— De grâce n’en faites rien, très révérende et très machinchouette mère, je ne voudrais pas que nous soyons la cause d’une réprimande.
— Qu’est-ce elle a à nous briser les burnes, c’te morue ? fulmine Béru. Dis-y qu’elle va s’faire bénir chez les Grecs et continuons.
— Je vous demande pardon, sainte mère, mais le moteur de notre ambulance tourne et je ne voudrais pas polluer ce site enchanteur.
Suivant l’exhortation du Gros, je reprends ma marche vers la sortie.
— Hep ! montrez vos documents de transfert ! demande la vieille encornettée, plus dragon que chariteuse.
— Ils sont dans la voiture, je vous les rapporte à l’instant, édifiante mère.
On presse le pas, on dévale le perron, on fonce au carrosse dégauchi par Béru. Vloum ! le brancard s’enquille à l’arrière. Je claque les portes. Fonce au volant. Béru me rejoint. On décarre comme au Grand Prix d’Argentine.
Nous sortons du terre-plein. Dans le rétro, je vois surgir la nonne-chef. Enfin, c’est la rue. Je retapisse la tire américaine, avec le gonzier qui continue de fumer en attendant le retour d’Emily, sans se gaffer que la demoiselle lui passe brillamment sous le blair.