Vipère au poing
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #1
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253001454
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Vipère au poing». Краткое содержание книги:
Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d'Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d'emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus du XXe siècle.
Je fais le point. Tu n'es pas ce que tu veux, mais tu seras ce que tu voudras. Tu es né Rezeau dans un siècle où naître Rezeau, c'est rendre dix longueurs à ceux qui s'alignent avec toi. Tu es né Rezeau, mais tu ne le resteras pas. Tu n'accepteras pas le handicap que tu sens sans pouvoir encore définir exactement en quoi il consiste. Tu es né Rezeau, mais, par chance, on ne t'a pas appris l'amour de ce que tu es. Tu as trouvé à ton foyer la contre-mère dont les deux seins sont acides. La présure de la tendresse, qui fait cailler le lait dans l'estomac des enfants du bonheur, tu ne la connais pas. Toute la vie, tu vomiras cette enfance, tu la vomiras à la face de Dieu qui a osé tenter sur toi cette expérience. Que ce soit la haine ou que ce soit l'amour, disais-tu ? Non ! Que ce soit la haine ! La haine est un levier plus puissant que l'amour. Certes, tu pourras l'oublier. Certes, tu voudras essayer de toutes les douceurs, de toutes ces choses fades et sucrées que resucent, entre langue et luette, les petites cousines sentimentales. Tu te gaveras des berlingots de l'amour. Et tu les recracheras. Tu les recracheras avec le reste !
Je fais le point. Je ne suis pas modeste. C'est toujours cela que les Rezeau conserveront en moi. Je suis une force de la nature. Je suis le choix de la révolte.
Je suis celui qui vit de tout ce qui les empêche de vivre. Je suis la négation de leurs oui plaintifs distribués à toutes les idées reçues, je suis leur contradiction, le saboteur de leur patiente renommée, un chasseur de chouettes, un charmeur de serpents, un futur abonné de L'Humanité.
— Les enfants ! C'est l'heure.
Je suis votre scandale, la vengeance du siècle jeté dans votre intimité.
— Les enfants !
Tais-toi, Folcoche. J'arriverai volontairement en retard et tu ne diras rien, parce que tu as peur, parce que je veux que tu aies peur. Je suis plus fort que toi. Tu déclines et je monte. Je monte comme un épouvantail, dont l'ombre s'allonge immensément sur les champs au moment où le soleil se couche. Je suis la justice immanente de ton crime, unique dans l'histoire des mères. Je suis ton vivant châtiment, qui te promets, qui te fera une vieillesse unique dans l'histoire de la piété filiale.
— Les enfants !
Tais-toi, Folcoche ! Je ne suis pas ton enfant.
Très satisfait de ce premier morceau de bravoure (intérieure), je dégringole de branche en branche, je laisse un morceau de ma veste à la pointe d'un sicot et, sans courir, regagne la salle d'études, où mes frères se penchent déjà sur leurs devoirs.
Mais Folcoche ne m'a pas attendu. Notons ce relâchement d'une implacable courtoisie. Et rengainons nos armes, inutilement fourbies. Le doux Shelley m'attend, honneur de cette langue anglaise, que nous ne parlons plus au souper, depuis que Mme Rezeau s'est aperçue que nous savions désormais la manier mieux qu'elle.
XXI
Deux mois ont passé. Mon escapade n'est pas oubliée. Folcoche y fait souvent d'obligeantes allusions. La guerre civile couve, sournoise. Peut-être pense-t-on à me mettre au collège. La mégère, d'après Frédie, aurait même proposé une maison de redressement, mais, comme nous sommes en période de vacances, la question ne se pose pas. On verra ça, fin septembre, si les fonds sont en hausse, ce qui ne semble pas probable. L'abbé Traquet est en congé. Nous sommes donc seuls sous la coupe directe de Folcoche. J'ai conservé mon costume de velours noir : ma mère s'est très vite aperçue que les culottes courtes humiliaient mes presque quinze ans.
Pour papa, c'est la saison idéale : des myriades de mouches bourdonnent sur les laiches et les cardamines des prés bas. Cependant, sa grande préoccupation du moment n'est pas d'ordre entomologique. On va célébrer les noces d'argent académiques du vénérable et octogénaire René Rezeau. Bien que ce dernier ne soit, somme toute, que le plus brillant des collatéraux (et il sait bien le dire, monsieur mon père, chef de la branche aînée), la Belle Angerie, capitale bicentenaire de la famille Rezeau, doit être le cadre de cette flatteuse cérémonie. Papa se débat, intrigue, écrit force lettres sur le papier à en-tête du manoir, réfute les objections de ceux qui trouvent le Craonnais trop difficile à joindre, organise un service d'autocars en déroutant pour quarante-huit heures la navette Angers-Segré, cherche du personnel, établit des listes, raie quelques noms, en rajoute quelques autres… Tout cela, avant même l'accord du principal intéressé.
Mais cet accord nous parvient enfin. Papa exulte, bondit à Segré, donne l'ordre d'imprimer les invitations. Folcoche est moins enthousiaste. — Ça coûtera combien, cette histoire-là ? Le chef de la branche aînée chasse d'un revers de la main ces préoccupations mesquines : il vient de liquider quelques titres au Comptoir d'Escompte. Tant d'honneur exige de courageux sacrifices. Alors, résignée, Mme Rezeau sonne le branle-bas. Les devoirs de vacances attendront. Sarcloirs, raclettes et râteaux nous sont distribués. Que les allées soient impeccables ! Si la peinture est trop dispendieuse, qu'à cela ne tienne ! Une couche de chaux redonnera une virginité provisoire aux poteaux blancs, qui sont l'accessoire indispensable de toute clôture distinguée. La paille de fer mord le parquet du salon, dont les lattes s'effritent dangereusement. Pour une fois, il faut que cela brille. Un nuage de mites (lépidoptères) émigre des tentures, des Gobelins et des tapis, que Fine et les deux Bertine battent à coups redoublés. Barbelivien manie les cisailles dans les massifs. On emprunte au curé Létendard les géraniums du Sacré-Cœur. Jeannie Simon prépare le pâté de prunes qu'affectionne le grand-oncle et une douzaine de fromages en jonc. Madeleine, de La Vergeraie (qui est devenue, décidément, appétissante), vient d'annoncer que sa mère tuera un mouton. Les Argier, de La Bretonnière, sacrifieront leur volaille.
— Toutes mes redevances de l'année vont y passer ! gémit Folcoche.
Et le grand jour arrive. Le ban et l'arrière-ban de la famille Rezeau ont été convoqués, ainsi que les autorités constituées, civiles et religieuses, de la région. Le grand homme, le héros de la fête, arrive le premier, frileusement recroquevillé sous un plaid au fond de son antique Dion-Bouton. Nous sommes tous alignés sur le perron pour le recevoir. Il descend péniblement de voiture, car sa prostate le fait déjà cruellement souffrir. Sa femme, tante Alice, toute en cheveux blancs, et sa fille Alice II, toute en cheveux noirs, soutiennent ses derniers pas. On installe le vieillard, on le couvre, on le cale dans un fauteuil Dagobert, juste au beau milieu du salon, sous l'écusson de nos armes (vous savez : « de gueules au lion d'or passant »), qui sert de motif central aux peintures de la grande poutre.
Sa Grandeur, qui est également frileuse, malgré la saison, et qui est également percluse, vient bientôt le rejoindre, ainsi que notre oncle, le protonotaire apostolique, tout spécialement venu de Tunisie par avion. Magnifiquement lui-même dans ce décor de soutanes, dont la moire épuise toutes les nuances du violet, le défenseur de la Foi considère, d'une prunelle affaiblie, son innombrable famille qui ne cesse maintenant d'affluer, qui vient respectueusement déferler, vague par vague, aux pieds de son fauteuil. Nous reconnaissons le baron et la baronne de Selle d'Auzelle, la comtesse Bartolomi (qui dissimule ses fanons sous une guimpe de perles fines) et sa descendance à cheveux corses, M. et Mme Kervazec, qui présentent les vœux du cardinal, le comte de Soledot, maire du lieu et conseiller général, Mme Torure et ses enfants sans le sou, M. Ladourd, que l'on n'a pas pu ne pas inviter, malgré l'origine de sa fortune (honnête, mais obtenue dans les peaux de lapins), le curé Létendard et son ordonnance, je veux dire : son vicaire, des fils, des filles, des petits-enfants Rezeau, de toutes branches, rouges de plaisir, rouges et innombrables comme les calvilles sous les pommiers de septembre. Tout ce monde se range, se tasse derrière « lui », redresse collectivement la tête, pose pour la postérité.